J’ai rencontré Salime dans un quartier populaire d’Istanbul. Elle est l’épouse du meilleur ami de mon mari. A l’époque où j’ai fait sa connaissance, elle venait de sortir d’une tarikat, une confrérie religieuse, celle des Nurcu- (prononcer Nourdjous), grâce au soutien de laquelle elle avait réussi les examens très sélectifs d’entrée à l’université. Elle venait de décrocher une licence de biologie. Elle avait dû quitter les Nurcu parce qu’elle avait épousé de son propre chef un homme qui ne faisait pas partie de la tarikat. Elle était un peu déçue de leur décision face à son mariage.
A l’époque où je l’ai rencontrée, Salime était très pratiquante et ne ratait aucune des cinq prières quotidiennes. En la fréquentant un peu j’appris que sa mère, une jeune veuve qui avait élevé seule ses deux enfants avait tenu à ce que sa fille fréquentât un établissement d’enseignement religieux- un imam hatip.
Je me demandai si mon amie n’entrait pas dans la catégorie des jeunes femmes qu’avaient étudiées l’excellente sociologue Nilufer Göle. Cette dernière a en effet montré que pour beaucoup de ces jeunes femmes, le foulard fournissait une sorte de passeport qui leur permettait de sortir de chez elles, d’étudier.
Salime portait alors un foulard, un foulard bien couvrant mais très élégant, tout en soie épaisse, accordé dans un camaïeu de couleurs pastel au reste de sa tenue, souvent des pantalons un peu larges mais seyants et une tunique longue et cintrée.
Elle était vraiment très belle Salime dans ses tenues.
Un soir, il y a déjà presque 10 ans de cela, elle était chez moi à Istanbul et je recevais aussi deux amis parisiens, deux frères très charmeurs. Mes deux coquins d’amis ont passé la soirée à la regarder :
-   Elle a les chevilles assez fines non ?
-   Tu crois qu’elle est brune ?
-   Impossible à dire, aucun cheveu ne dépasse. Elle a la peau assez claire et ses sourcis sont châtains, plutôt clairs.. ça se trouve elle est blonde !
-   En tous cas, vu le renflement sous le foulard, c’est sûr qu’elle a les cheveux longs…

Ma cousine P., belle à croquer, était là aussi et  portait ce soir là, une délicieuse mini-jupe. Elle n’a pas eu le quart des regards qu’attirait sur elle Salime.

Je me souviens que j’avais été un peu gênée par le comportement de mes amis. Dans le même temps, je me trouvais confirmée (je ne cherchais que ça remarquez ! )  dans l’idée que le foulard finalement chosifiait tout autant la femme que la mini-jupe.
Pourtant dix ans plus tard, tandis que nous nous promenions au bord de la mer Salime et moi, je ne sais pas pourquoi je lui ai parlé de cette soirée.
Et je ne sais pas non plus pourquoi j’ai été si naïvement surprise de voir qu’elle était flattée.

Je me demande si je ne suis pas largement plus intégriste qu’elle.