Salime et moi avant en effet une relation bien compliquée. Cette fille qui était voilée jusqu’aux sourcils a en elle un formidable appétit de vivre, de faire la fête, de rire, de danser, de nager. Bref tout ce qui avec un foulard, vous me direz ce que vous voudrez, reste quand même un peu difficile à faire.
Je me rappelle ces semaines que nous passions Salime, nos maris et moi, à essayer de trouver un coin de plage où elle pouvait nager sans être l’objet des regards et sans enlever son foulard. Autant que dire que ce n’était pas très simple. Surtout pour moi qui arborait sans honte mon deux pièces en n’osant pas souligner que finalement, héhé, personne ne le regardait ce deux pièces, ni mes seins, ni mes fesses.... mais que tous restaient arrimés au joli foulard sur la tête de Salime. Une petite pointe d'agacement peut-être. J'avoue. Eh, mais c'est qu'on était obligés de fuir les flots les plus bleus pour aller là où personne ne voulait aller, pour la cacher !
Bref Salime et moi ce n’était pas simple. Nous nous renvoyions toutes les deux à des images confuses, sur la religion, l’intégrité, l’être,  l'autre, le corps, notre sexualité, notre devenir, nos aspirations…

Revenons en à notre propos et vous allez comprendre pourquoi j’ai fait un si long détour par Salime pour parler de ma manière de parler turc. Je soupçonne Salime de ne pas m’aimer beaucoup.  En fait, je crois que je l’ennuie. Je ne suis pas assez vivante, assez dansante, assez folle pour elle… et je ne porte même pas ce fichu foulard ! C'est rageant.
Au fond, Salime et moi n’avons tout bonnement pas d’atomes crochus. Et cela n’a rien à voir avec son foulard. Enfin je crois hein.. Nous apprenons à nous connaître parce que nos maris ont une formidable relation d’amitié, et aussi je vais le dire, il n’y a pas de raison, réglons nos comptes, parce que Salime, finalement beaucoup plus féministe que moi, refuse de laisser ces deux-là seuls passer une semaine de vacances tranquilles à faire les fous alors que leurs femmes (nous donc) aurions à nous charger des enfants. Moi une semaine de liberté je ne trouve pas ça dramatique, mais bon, je ne vais quand même pas être moins féministe qu'une femme qui porte le foulard non ? Donc en toute mauvaise foi, j'assite à cette semaine annuelle de vacances. C'est simple les relations hulmaines, je vous jure...
Du coup ce n’était pas évident non plus pour nos maris de penser à ces vacances sereinement.
Je sais que mon mari a dernièrement tenté de prendre ma défense auprès de Salime. Celle-ci lui avait avoué qu’elle me trouvait un peu « froide ».
-    Mon compagnon : « Elle n’est pas froide, juste réservée, et puis tu sais elle a du mal à parler le turc au début. En français elle est beaucoup plus rigolote. » (oui bon, s’il le dit…)
-    Salime : oui peut-être... on devrait essayer de parler anglais toutes les deux !
Quand il m’a rapporté cette conversation, je suis sûre que mon mari ne s’attendait pas à la salve qu’il a reçue.
- D’abord, moi je n’aurais pas dit « froide » j’aurais dit « concise ».

Lorsque je travaillais en Turquie, on disait souvent « hanim kiz » pour moi, parlant de ma réserve et de ma retenue altière. Oui rien que ça, allez je ne vais pas me gêner : en turc, mes phrases sont plus courtes. Et je ne m’amuse pas à faire des blagues, ou des effets poétiques.

Moi à mon mari :  « Non mais oh avec toi aussi je parle turc ! Je suis froide alors ?  »
Mon mari rigole, s’en sort par une pirouette,un jeu de mot coquin sur une histoire de langue, un câlin, le langage du corps… Sur le coup il m’a eue. Il est très très fort.

Mais je continue quand même à me demander si je suis vraiment si différente en langue turque. Ca se trouve, je suis aussi chiante en français, en version originale, et personne ne me l’a dit. Ahouuu..

Dans une prochaine note je vous expliquerai pourquoi j'ai utilisé l'imparfait pour parler de Salime et de ses foulards, alors que nous continuons à la voir elle et son mari:
Retournement de situation, roulement de tambours laïcs...