-    Bodrum Bodrum ! départ dans dix minutes ! Plus que 6 places ! Monsieur vous allez à Bodrum ?

Nous sommes sur la rive asiatique d’Istanbul à Harem, où se trouve la deuxième plus grande gare routière d’Istanbul. L’état ayant boudé le réseau ferré, les compagnies d’autobus reliant une ville à l’autre sont florissantes. La gare routière est une véritable ruche. Des hommes en chemises à manches courtes gesticulent et parlent plus fort les uns que les autres. Ils essaient de nous convaincre de monter plutôt dans le bus de leur compagnie à eux. J’ai comme l’impression qu’ils sont tous cousins.
Nous sommes tous les quatre, Salime, nos maris et moi. Nous ne savons pas trop où nous allons. Vers la Mer Egée sûrement.
-    Altinoluk ! Altinoluk départ dans 5 minutes !
Un échange de regard et une boutade plus tard nous embarquons dans ce dernier bus. Cela nous fait marrer d’aller passer quelques jours de vacances dans la même ville qu’Erbakan, l’islamiste joufflu aux costumes clairs.  Il est alors membre du gouvernement de Tansu Ciller, la femme politique ultra-libérale la plus corrompue qu’ait connue la Turquie. Ce qui nous amuse le plus, c’est que mon mari et son ami d’enfance avec lequel il porte le même prénom  disons Enghin affichent des couleurs politiques fort contrastées. L’ami ne cache en effet pas son soutien à Erbakan. Cela m’amuse de les voir rigoler avec ça. D’autant plus que connaissant l’ami, je trouve ses accointances politiques difficiles à cerner. Je me demande même si au fond, l’ami  ne trouve pas les costumes clairs d’Erbakan particulièrement bien assortis au foulard de son épouse, mon amie Salime donc. Une recherche de pureté peut-être ? Mais mon approche d’occidentale est probablement viciée. Bref on rigole et on monte dans le bus. Ce jour-là Salime porte un foulard jaune clair et vert avec  une fleur orangée qui se cale sur le haut de sa tête.
Je remarque que son haut jaune aussi colle assez à la poitrine. Je viens d'apprendre qu'elle est enceinte de quelques semaines.
Nous voyageons de nuit. Les heures sont longues. 12 heures, 8 thés, 4 ayran au yaourt salé et 4 toast au fromage fondu plus tard nous arrivons dans une ville côtière de prime abord assez moche, avec comme de coutume, des tas de constructions inachevées sur le bord de la route. La mer brille de tous ses feux.
Ce sont les premières vacances que nous allons passer ensemble. Je sais juste que mes amis ont envie de mer. Salime a grandi au bord de la mer Noire et a passé son enfance à barboter. Pudiquement je ne lui demande pas depuis quand elle n’a pas nagé.
Première étape : acheter un costume de bain pour Salime !
Tandis que mon mari et moi essayons de nous dégourdir de notre voyage en dévorant la mer des yeux et en l’aspirant à grosses goulées, Salime et son mari entrent dans l’une des boutiques qui jouxtent  la place centrale de la ville. Je me demande avec quel type de maillot elle va sortir. Un maillot islamique couvrant tout le corps et dont j’ai déjà vu des exemplaires dans les pages magazines des quotidiens turcs ?