27 juin 2007
Les couettes de la discorde -2
Les années passaient. Le fringant et séduisant jeune homme qu’était Haydar était désormais un homme dans la force de l’âge. Comme il avait commencé sa carrière d’enseignant particulièrement jeune, Haydar approchait de l’âge de la retraite alors qu’il n’avait même pas 50 ans ! Je ne pense pas qu’il était fatigué d’enseigner. Quoique, à l’écouter, on sentait quand même pas mal de relâchement dans ses ambitions vis-à-vis des enfants qu’il avait en charge.
A quoi était-ce dû ? La réponse est compliquée. A la lassitude des années sûrement, mais aussi d’après ce qu’il disait, à la fin de la mixité sociale au sein des écoles de Kars et à tout un contexte social. Les années 70-80 avaient été particulièrement violentes dans sa ville chérie. Haydar ne m’a jamais parlé des manifestations auxquelles il a pourtant assisté, ni de la terreur répandue par les affrontement entre les bandes rivales d’extrême-gauche et d’extrême-droite alors minoritaire à Kars, ni même des périodes tout aussi marquantes des trois coups d’état, un tous les 10 ans. Pour le savoir j’ai du demander à mes cousins trentenaires qui avaient vécu cette période avant leurs 10 ans, bizarrement les plus vieux n'aiment pas évoquer cette période et je ne parviens pas à m’expliquer le mutisme de mon oncle à ce sujet.
Kars était connue, dans la jeunesse de mon oncle, pour son ouverture politique et ses penchants progressistes. Elle était en rivalité ouverte avec la municipalité voisine d’Erzurum, cette dernière beaucoup plus conservatrice et religieuse. Haydar aimait aussi sa ville, parce qu’incrédule comme il était, il appréciait, disait-il, la possibilité de se balader une cigarette à la main en plein de mois de Ramadan. Il affirmait haut et fort que cela n’était pas possible à Erzurum. J’ai été très marquée par ses récits sur Erzurum la conservatrice, et je me souviens très nettement de l’effroi que j’y avais ressenti lorsque vers 5-6 ans, je m’y étais rendue avec ma mère et l’une de mes tantes. J'étais persuadée que des hommes moustachus et pervers nous regardaient de travers alors que nous nous promenions librement dans les rues. Ma mère aussi devait se méfier car, en pleine canicule, elle m’avait forcée à mettre un gilet par-dessus la jolie robe rouge à fines bretelles que je portais ce jour-là.
Bref, Kars, pour Haydar était quand même la ville idéale, la ville où on était plus libre qu’ailleurs, où l’on pouvait aller manger des glaces à la pâtisserie Manyolia, sans risquer de déshonorer à jamais la jeune fille que l’on accompagnait, où l’on pouvait rire un peu de tout, de soi-même le mécréant soi-disant coriace mais qu’une seule pinte de bière ou un joli sourire transformait en le plus sentimental des hommes, de l’imam à l’horrible voix qui chantait si mal l’appel à la prière, du gros Demirel à la tête du gouvernement, de l’incapable Ecevit qui lui était quand même préférable.
A regarder les photos de l’époque, je suis un peu incrédule : j’y vois mes tantes porter des mini-jupes qu’aucune fille aujourd’hui ne porterait à Kars.
« C’est qu’elles avaient de plus jolies jambes à l’époque » rigole mon oncle quand je lui fais part de mon étonnement.
Mais Kars, doucement, imperceptiblement, changeait. L’état central des années 80, celui qui avait succédé au régime dictatorial du général Evren, ne reluisait pas par son progressisme (c'est à cette période que les cours de religion furent réintroduits dans l'enseignement scolaire), et ne privilégiait pas non plus les investissements vers la région. Je me souviens qu’en venant d’Ankara, après avoir quitté Erzurum, la route menant à Kars cessait tout à coup d’être goudronnée. De plus, la guerre civile menée par les séparatistes du PKK quoique moins systématique ici que dans le sud-est du pays, avait, malgré tout, touché les villages environnants et les paysans quittaient leurs maisons détruites pour se réfugier dans la ville qui se paupérisait, tandis que ceux qui avaient le choix, les plus riches, les plus instruits, ceux qui pouvaient envisager un déménagement, quittaient Kars pour rejoindre Istanbul et l'ouest plus industrialisé. Et la ville commença à doucement tomber dans une inéluctable décadence. C’est cette ville-là, décrépite et sombre que l’on retrouve dans les pages du livre d’Orhan Pamuk, Neiges. Petit à petit la ville changea d’orientation politique, pour finir dans les bras de l’extrême-droite nationaliste. Quelle tristesse a dû éprouver mon oncle à ce moment-là !
Pourtant il resta à Kars. Ses parents étaient vieux, ils n’auraient pas supporté de quitter la maison que mon grand-père avait construite de ses mains, même si leurs voisins n’étaient plus les mêmes, même si l’eau courante du robinet se faisait de plus en plus rare, même si les seaux de charbon à porter vers le poêle en hiver se faisaient de plus en plus chers, sans parler de la fermeture des cinémas.
Ces années-là, ma tante Esmahan, la dernière à avoir, avec Haydar, résisté aux sirènes du mariage, finit à 40 passés, par dire oui et quitter sa liberté et sa ville. Mon oncle resta quelques temps seul avec ses vieux parents.
Puis mon grand-père tomba malade et il fut décidé qu’Haydar qui continuait à travailler et qui surtout n'était qu'un homme bon sang, ne pouvait s’occuper de lui. Neslihan, dont j’ai déjà parlé, venant de perdre son mari et de marier sa fille, était la seule à pouvoir se dévouer totalement et fut donc désignée par les quatre autres sœurs et les deux frères à aller à la rescousse.
Bon, je crois que ce récit va finalement être plus long que prévu, il faut défaire les strates une à une avant de parvenir à la couette qui recouvrait le contentieux familial. Désolée, mais la dispute d’Izmir, à laquelle je vais bien finir par arriver, ne peut se comprendre sans ce détour… mais là faut que je file ! La prochaine fois, à priori, je réussirai à embarquer tout ce monde à Izmir !
Commentaires
C'est émouvant et terrible, ce voile qui tombe peu à peu sur la ville...
Comme dans "Jacques le Fataliste", le récit de la dispute familiale et de ses raisons s'éloigne d'autant que le voyage se poursuit. D'ailleurs, on n'est pas pressés !
Merci beaucoup Samantdi de ta lecture attentive qui encourage à poursuivre la dilettante que je suis !
Tu vas voir que les raisons de la dispute familiale se cachent aussi justement "dans le voile qui tombe" sur la ville de Kars !
Vivre
Ada, je suis attentivement. J'attends. Tu es en train de nous révèler quelque chose sur toi ; sois tranquille, que du bon.
Samantdi a une réflexion très juste. Un voile se déplie, tu es comme l'artiste qui peint le ciel de son tableau, là d'où vient l'ombre ou la lumière.
Mais sous les voiles, il y a toujours quelqu'un, c'est à dire la vie. Ton tableau est vivant, le temps prend une dimension qui souligne, dans le raccourci de l'écriture, la mutation de Kars et pose celle de l'oncle Haydar. Continue, Ada, on attend la suite. Mais je crois que tu as trouvé ce que tu cherchais peut-être. Tu es un écrivain.
Bouleversant
Texte bouleversant et tragique. Incroyable ce que la lecture d'un texte peut réveiller. Tout y passe. D'abord, j'avais une amie arménienne d'Iran et j'ai fréquenté deux ou trois ans la maison de l'Arménie à la Cité U à Paris. Naturellement, les turcs abondaient dans cette maison, et je retrouve l'ambiance des après-midi que j'y passais, avec des habitudes exotiques pour moi (thé, avec tartines au fromage et à la confiture, par exemple). Les mamans envoyaient à leurs enfants déracinés à Paris toutes sortes d'épices et de petits gâteaux que je n'appréciais pas toujours (le rapport au sucré est très variable dans le monde), mais dont je me découvre aujourd'hui nostalgique. Il n'y a peut-être aucun rapport, je mélange peut-être tout, mais voilà ce que ton texte évoque.
La couette, avec sa housse de couette : ma copine avait une housse de couette bizarre, comme celles d'un ami roumain (j'avais aussi un copain roumain). Non pas un sac, comme les couettes françaises, copiées des allemandes, mais une sorte de poche, ouverte sur le dessus, ce qui permettait de voir les décorations de la couette elle-même, à travers un lacis brodé exotique.
Le nom des villes : dernièrement, j'associe toujours à une angoisse triste et pesante le nom des villes d'Asie centrale ou d'Anatolie. Mais le récit que tu en fais me renvoie à une autre époque, comme le récit que Tita67 (je n'arrive pas à faire de lien, c'est sur son blog, à partir de septembre 2003) a fait en d'autres lieux de son enfance en Iran et en Afrique. A cette époque, ces villes étaient pleines de soleil, d'enfants, de maisons blanches, de fleurs, de rues étroites parcourues lentement par des vieilles. Comme je n'ai jamais mis un pied en Asie centrale, mais que je connais les effets sur moi de mon imagination, j'en suis réduite à supposer que j'ai du lire des romans qui se passaient là dans mon enfance (j'étais, enfant, une lectrice pathologique) et qu'un livre oublié me renvoie à ce souvenir, vivant comme un vrai souvenir.
Ou alors c'est un Corto Maltese, mais je ne crois pas. Ou bien j'ai assimilé l'Asie centrale à la Grèce de Fééries dans l'ïle, de Gerald Durell, le frère de Lawrence Durell - ou à un roman de ce frère (c'est en train de remonter à la surface!) - ou Nikos Kazantzaki - il doit y avoir autre chose, tout cela n'est pas très turc.
Ensuite, j'habite en ce moment même, et je me réjouis de quitter, un pays rempli de café réservés aux hommes devant lesquels je ne passe pas sans exaspération pour leur lymphatisme et leur suffisance; ton récit me montre une autre façon de voir les choses. Certaines situations, vues de l'extérieur (en l'occurence, je suis une femme, et européenne), sont incompréhensibles, ou exaspérantes : quand on les voit sous un autre jour on les découvre et on les comprend mieux; c'est la première fois que le café oriental (réel, pas idéalisé ou caricaturé dans les hôtels) me paraît chaleureux.
Bref, grâce à ton texte je plonge en profondeur dans le passé, je ne sais même pas où je vais (je n'ai jamais vécu en Turquie, mais il me semble que j'y suis), je ne sais pas ce que je vais ramener dans mes souvenirs.
oh la la... vous exagérez, je ne vais jamais oser continuer moi !
Mais tu sais Yves, je n'ai pas beaucoup de mérite: je n'ai rien inventé ! Haydar est un roman vivant.
@antagonisme: bienvenue à toi, l'exilée...
Antogonisme: si j'ai pu contribuer à changer un peu ton regard, crois moi je suis comblée !
J'aime bien ta façon de combiner et mélanger tes souvenirs, c'est du métissage réussi !
Tout se met en place, quel talent Ada, je pourrais en lire des pages et des pages... C'est tellement vivant, humain, et si bien écrit.
Merci Ada.
Un vrai plaisir cette lecture...
Oui ça m'évoque tout à fait l'ambiance de Neige et aussi de certains moments du film Climats
Bien sûr tu ne peux pas ne pas poursuivre toute dilettante que tu sois (ou que tu te dises). Nous t'attendons...
Et je suis content d'avoir croisé Antagonisme par ici


