01 juillet 2007
Les couettes de la discorde- 3
(La première partie de ce récit se trouve ici, la 2ème là.)
D'Est en Ouest
Adolescente, j’ai passé des semaines délicieuses avec mon oncle Haydar, qui, disait-il, voulait faire connaître la « vraie » Turquie à la petite française que j’étais devenue. Pendant mes vacances scolaires, je faisais donc le tour du pays avec lui, allant de ville en ville, au gré des hébergements que pouvaient nous offrir ses autres neveux et nièces disséminés partout dans le pays. Nous nous y retrouvions tous les deux : il m’évitait des séjours pesants dans ma famille paternelle et je lui offrais un prétexte pour abandonner ses vieux parents à la garde attentive de ses sœurs. Nos pérégrinations suivaient une géographie assez précise mais secrète : il choisissait des villes plutôt à l’ouest du pays avec un intérêt touristique mais qui, de plus, abritaient au moins l’une de ses anciennes amours, souvent une ancienne collège ayant enseigné quelques temps à Kars puis revenue dans sa ville natale bien plus « moderne ». C’est ainsi que j’ai découvert, les villes de Mersin, d’Antalya, de Selçuk aussi près d’Izmir. Nous voyagions exclusivement de nuit, passant de longues heures d’hallucination entre deux pauses du bus. Moi je dormais, la tête posée sur l’épaule de mon oncle. Lui, par contre ne s’assoupissait jamais, rendu nerveux par ces trajets interminables, et la conduite souvent très insouciante des chauffeurs.
A Erzurum, première ville que nous traversions après avoir embarqué de Kars, il m’achetait un bijou orné une pierre noire appelée jais d’Oltu. Il avait une drôle de méthode pour vérifier qu’il s’agissait d’une vraie pierre d’Oltu : il la prenait entre ses mains serrées et soufflait de l’air chaud dessus. Il m’expliquait que si la pierre absorbait la buée mais s’humidifiait légèrement, on pouvait l’acheter, ce n’était pas du toc. Cette pierre que l’on utilise beaucoup pour faire des chapelets a aussi la particularité de se lustrer et devenir encore plus brillante avec les années. Il va sans dire que mon oncle ne m’a jamais offert de chapelet, juste des colliers et des boucles d’oreille. Parfois, il achetait un autre bijou en même temps que le mien… Jamais il ne m’a dit pour qui il était destiné. Quoi qu’il en soit, il a toujours préféré cette pierre noire de montagne aux turquoises faciles que l’on trouvait en abondance dans les vitrines et sur les étals de bords de mer.
Nous ne restions jamais plus de quatre ou cinq jours dans la ville choisie comme destination. Le premier jour, fatigué du voyage, il dormait jusqu’à midi passés. Le deuxième jour, toujours après le long et copieux petit-déjeûner servi tard dans la matinée, nous faisions un petit tour dans le quartier, puis passions le reste de la journée à bavarder avec nos hôtes. Enfin, lui parlait, rapportant les nouvelles les plus récentes du reste de la famille, toujours avec son humour si particulier.
Le troisième jour, les visites plus sérieuses commençaient, et nous retrouvions ses amis quelque part pour visiter la ville, les vieilles pierres comme il le disait, la plage si on était en bord de mer. Par deux fois, je me souviens très nettement, nous avons été reçus dans des appartements cossus de quartiers chics chez d’anciennes amours de mon oncle. Enfin anciennes, pas tant que ça, puisque je savais qu’elles téléphonaient encore régulièrement à Haydar, l’embrouillant de leurs regrets et de leurs mariages monotones. Dans l’intransigeance de mon adolescence j’avais trouvé ce comportement niais , et en avais fait part à mon oncle. Il s’était contenté de sourire.
Nous n’y allions jamais seuls chez ces anciennes amours. Toujours, il se trouvait des collègues revenus de Kars pour nous accompagner dans ce qui semblaient être de banales retrouvailles d’anciens collègues. Les maitresses de maison nous servaient le café turc accompagné de petits sablés fins, sur de jolis plateaux argentés. Si ce n’était la photo de mariage posée sur un guéridon recouvert de napperons à dentelles et représentant l’ancienne amoureuse auprès d’un homme qu’à chaque fois bien-sûr je trouvais moche, j’avais l’impression d’assister à une cérémonie de demande en mariage, quand la famille d’un jeune homme vient demander – au nom d’Allah et avec la bénédiction du prophète- la main d’une jeune fille à ses parents. La jeune fille doit alors traditionnellement préparer et servir le café aux visiteurs. Café qui sera étudié avec minutie, l’épaisseur de sa mousse et la gracilité de la jeune fille le servant faisant l’objet de toute l’attention de la future belle-mère. Je me faisais l’effet d’être cette belle-mère, moi la jeune fille que son oncle présentait si fièrement. Sauf que les bénédictions avaient déjà été dites. Je détestais ce café que s’infligeait mon oncle. Je détestais le regard plein de tendresse et d’amour que posaient sur lui les deux jeunes femmes qui nous ont offert un café amer en rougissant . Et tandis que, de colère, je perdais le peu de turc que je possédais alors, me faisant passer pour une dinde incapable d’aligner deux mots, Haydar, lui, se montrait rieur, à l’aise et détendu, faisant blague sur blague. Mais il revenait mutique. Me voyant triste, il essayait malgré tout de me faire sourire, m’expliquant que peut-être l'ancienne dulcinée n’aimait pas Kars : « il faut reconnaître qu’elle n’est pas très « évoluée » notre bonne vieille Kars, et la belle m’a peut-être confondu avec la ville qui sait, tu as vu qu’elle est un peu « sociétique », ou alors elle s’est dit qu’elle n’était pas assez belle pour le fringant jeune homme que je suis…oui ça doit être plus ça en fait ! » Puis il ajoutait avec un clin d’œil, « tu as vu comme il était moche le gars de la photo ? Mais il est bourré de fric… » Je reconnaissais qu’à Kars, au train où changeaient les choses, ces femmes n’auraient sûrement pas pu recevoir chez elles une assemblée mixte au sein de laquelle se trouvait, de plus, leur ancien prétendant.
A notre retour à Kars, mes tantes faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour me faire parler: elles voulaient savoir où nous avions été, qui nous avions vus, comment nous avions été reçus. Je ne leur ai jamais révélé plus que ce qu’Haydar leur disait lui-même.
Commentaires
Visiteuse
Bonjour Ada, je suis très contente que ma note sur le tréma m'ait donné l'occasion de connaître ton blogue. Pour l'instant je n'ai lu que les trois volets du chapitre "couette" mais cela m'a beaucoup intéressée.
Je connais très mal la Turquie, je n'y ai fait qu'un seul voyage, en touriste classique, mais j'avais beaucoup aimé ce pays et cela d'autant plus que j'étais en proie à un grand chagrin cet été-là. J'aimerais beaucoup y retourner et de te lire, cela m'en a donné à nouveau envie.
A bientôt...
Bonjour Fuligineuse.
Moi qui te lit discrètement depuis déjà pas mal de temps, je suis honorée de te voir ici. Ton "appétit" m'a plus d'une fois donné envie de sortir, de partir à la découverte de Paris, de lire, et je t'en remercie.
Bonjour Ada,
De belles escapades avec Haydar ! J'imagine les nuits dans les cars, votre arrivée au petit matin... Ce sont des voyages inoubliables. La petite Française que tu étais vivait des moments extraordinaires.
Je suis passionnée par tes récite, merci encore !
Voyage, voyage
Quelle merveille de découvrir un pays dans ces conditions-là, pleines de mystères et de non-dits qui n'ont du s'éclairicir qu'avec le temps... Je te lis avec impatience, j'attends la suite.
Fauvette: mercredi au Paris-carnet j'apporterai une photo de Haydar... mais non je n'essaie pas de le caser comme le font mes tantes ! Il n'a pas besoin d'aide..
Bonjour Ada,
Je découvre ton blog, très sympa, et qui parle de Turquie, ce pays merveilleux que j'ai découvert l'année dernière.
Je vois que tu seras à Paris Carnet demain, alors à demain !
Salut Fiso, et bienvenue. Moi j'avais déjà lu des bouts de ton blog grâce à Scheiro. A demain. On parlera de Vergès ?
coucou Ada,
j'aime beaucoup tes textes autour de ton oncle. C'est très beau, et évocateur


