13 juillet 2007
Le lien du lait
Je ne sais pas si c’est le fait de l’avoir allaitée même un tout petit peu qui me rend sa manière de poser sa tête sur mon épaule si familière, mais quand ma petite Bahar (printemps en turc) est dans mes bras, je me sens heureuse d’être aussi un peu sa mère, dix jours ou un mois par an.
Je crois que je suis mûre pour l’adoption.
10 juillet 2007
L’autre langue de ma fille
La sœur de lait de ma fille vient d’arriver d’Istanbul. Elles ont toutes les deux le même âge et se sont vues régulièrement tous les étés depuis leur naissance. Sauf l’année dernière. Jusques là, le fait que ma fille ne parle pas vraiment le turc ne posait pas de problème. J'ai déjà du dire que je parlais exclusivement français avec ma fille, de même que son père qui a découvert la paternité et le français en même temps et qui donc les associe complètement. Par contre mon mari et moi n'échangeons qu'en turc.
Ma puce, comme tous les enfants je suppose, a une capacité d’adaptation à la langue parlée par ses parents à la maison assez spectaculaire. On peut dire qu’en une semaine ou deux en Turquie, c’était acquis. Puis de retour à Paris, comme personne ne lui parle vraiment en turc, ça s'en va...
Mais cette fois-ci pour la première fois, elle était inquiète de ne pas parvenir à communiquer avec sa sœur de lait. Deux ans c’est long ! Ces jours derniers elle me demandait à tout bout de champs « et ça ça se dit comment ? » Chose qu’elle ne faisait jamais avant tant c’était naturel.
Depuis ce matin j'observe mes deux filles jouer. C’est assez touchant… et cocasse. Je me rends compte que ma puce, en raison de son écoute passive des conversations entre son père et moi ou entre ses grands-parents, comprend très bien ce qui se passe autour d’elle. Les structures de phrases sont là aussi, elle semble distinguer les valeurs du présent par exemple, différents par rapport au français. Et l’harmonie vocalique, casse tête pour ceux qui commencent à apprendre le turc, lui est spontanée (La loi de l'harmonie vocalique fixe l'association des voyelles à l'intérieur d'un même mot, en modifiant la voyelle des préfixes ou des suffixes accolés au radical, selon un principe qui me semble être du moindre effort… en gros si l’on commencé à arrondir la bouche pour dire la première partie d’un mot, on va garder la même ouverture pour le suffixe que l’on y ajoute). Ca parait compliqué mais c’est plus que logique. Le turc est vraiment une langue très logique.
Par contre retrouver les mots, cela semble plus compliqué.
J’ai essayé de comprendre comment sa mémoire fonctionne et il me semble qu’elle garde une silhouette du mot, en gros les voyelles qu’il contient (le turc adore les voyelles) par contre leur ordre sort de manière plus aléatoire… Ce qui donne des échanges très surréalistes. Ce matin, elle a soutenu un bon moment que son fruit préféré était le "quart" (çeyrek). Elle ne savait plus comme dire "fraise" (çilek)…
Il y a juste une toute petite chose qui m’inquiète, ce matin, tandis qu’elles jouaient au jeu des 7 familles elle m’a demandé deux fois comment on disait "garagiste" en turc. Il y a deux ans, quand elle avait 6 ans, une seule fois lui aurait suffi pour le retenir et sans passer par le français…
Et vous, combien de fois avez-vous besoin de répéter un mot dans une autre langue que votre langue principale pour le retenir ?
06 juillet 2007
Mariage et deuil
Je me suis mariée à Istanbul un jour de décembre. Des amis sont venus de Paris, d’autres de Mongolie. Mais personne n’est venu de Kars, la ville de ma famille. Ni oncle ni tante.
J’ai eu un moment de doute. Puis j’ai appelé. C’est mon oncle Mahmout qui a répondu au téléphone. J’ai été surprise. Mahmout habitait à l’époque près de Canakkale, pas loin du détroit des Dardanelles et ne se rendait que rarement à Kars, à l’autre bout du pays. Il m’a dit :
« Oh tu sais maintenant que je suis à la retraite, je peux venir quand je veux… Félicitations pour ton mariage, mais tu as dit que là c’était juste la cérémonie à la mairie, nous viendrons quand vous organiserez la grande fête. »
Bon, soit. Cela se tenait comme raisonnement, je n’ai pas insisté.
Quelques jours plus tard, en pleine lune de miel, j’ai appelé de nouveau. Cette fois, c’est ma tante Meliha, qui a répondu. Meliha habite à Mersin, à 15 heures de bus au moins de Kars. De plus, elle a un mari malade qu’elle ne quitte guère. J’ai vraiment eu un gros doute. Elle m’a dit, "Oh j’ai profité que Mahmoud était là pour venir. Cela fait longtemps que je ne l’avais pas vu. En plein hiver ma tante ?" Je ne l’ai pas crue. Il se passait quelque chose de grave. Mon grand-père devait être tombé malade.
Mon compagnon et moi avons décidé que la traversée de la Turquie sous la neige à partir d’Ankara serait le plus beau voyage de noces qui soit. Et nous sommes mis en route. C’est vrai, c’était beau. Avec mon inquiétude de ne pas arriver à temps, ces paysages se couvraient aussi d’une sourde tristesse.
Lorsque nous sommes arrivés, il était trop tard depuis longtemps déjà. Je n’avais plus que la tombe recouverte de neige.
La veille de mon mariage à Istanbul, mon grand-père se mourrait à Kars. Et je n'avais rien senti, toute à mon bonheur.
J’ai pleuré sur l’épaule de ma grand-mère qui m’a grondée. Elle m’a offert sa dernière médaille en or avec des inscriptions ottomanes.
Notre arrivée a remis un peu de baume sur le cœur de tout le monde. Ils m'ont expliqué qu'ils avaient gardé le silence pour ne pas gacher mon mariage. Comme ils n’avaient pas assisté au mariage, que je ne m'étais pas mariée en blanc, ils considéraient qu’il n’avait pas eu lieu et nous ont fait promettre d’organiser bientôt une grande fête. Mes tantes ne nous ont pas laissés dormir ensemble mon compagnon et moi. Ben non, pour elles nous n’étions pas mariés… De toutes façons, elles n’avaient pu chauffer que deux pièces dans la maison, et elles étendaient des matelas tout autour du poêle. Il faisait moins vingt dehors, mais entourée de la sollicitude de mon mari, de ma grand-mère, de mes quatre tantes et de deux de mes oncles, je n’ai jamais eu aussi chaud de ma vie. Il manquait ma mère.
Mes tantes ont décidé de ne pas l'avertir. Elle n’allait pas faire ce grand voyage depuis Paris, elle viendrait l’été. J’ai du jurer, malgré moi, de respecter la décision de mes tantes et ne rien lui dire.
Et la vie a repris son cours, dans l’illusion que mon grand-père était toujours vivant, et qu’il buvait toujours son thé clair à Kars.
01 juillet 2007
Les couettes de la discorde- 3
(La première partie de ce récit se trouve ici, la 2ème là.)
D'Est en Ouest
Adolescente, j’ai passé des semaines délicieuses avec mon oncle Haydar, qui, disait-il, voulait faire connaître la « vraie » Turquie à la petite française que j’étais devenue. Pendant mes vacances scolaires, je faisais donc le tour du pays avec lui, allant de ville en ville, au gré des hébergements que pouvaient nous offrir ses autres neveux et nièces disséminés partout dans le pays. Nous nous y retrouvions tous les deux : il m’évitait des séjours pesants dans ma famille paternelle et je lui offrais un prétexte pour abandonner ses vieux parents à la garde attentive de ses sœurs. Nos pérégrinations suivaient une géographie assez précise mais secrète : il choisissait des villes plutôt à l’ouest du pays avec un intérêt touristique mais qui, de plus, abritaient au moins l’une de ses anciennes amours, souvent une ancienne collège ayant enseigné quelques temps à Kars puis revenue dans sa ville natale bien plus « moderne ». C’est ainsi que j’ai découvert, les villes de Mersin, d’Antalya, de Selçuk aussi près d’Izmir. Nous voyagions exclusivement de nuit, passant de longues heures d’hallucination entre deux pauses du bus. Moi je dormais, la tête posée sur l’épaule de mon oncle. Lui, par contre ne s’assoupissait jamais, rendu nerveux par ces trajets interminables, et la conduite souvent très insouciante des chauffeurs.
A Erzurum, première ville que nous traversions après avoir embarqué de Kars, il m’achetait un bijou orné une pierre noire appelée jais d’Oltu. Il avait une drôle de méthode pour vérifier qu’il s’agissait d’une vraie pierre d’Oltu : il la prenait entre ses mains serrées et soufflait de l’air chaud dessus. Il m’expliquait que si la pierre absorbait la buée mais s’humidifiait légèrement, on pouvait l’acheter, ce n’était pas du toc. Cette pierre que l’on utilise beaucoup pour faire des chapelets a aussi la particularité de se lustrer et devenir encore plus brillante avec les années. Il va sans dire que mon oncle ne m’a jamais offert de chapelet, juste des colliers et des boucles d’oreille. Parfois, il achetait un autre bijou en même temps que le mien… Jamais il ne m’a dit pour qui il était destiné. Quoi qu’il en soit, il a toujours préféré cette pierre noire de montagne aux turquoises faciles que l’on trouvait en abondance dans les vitrines et sur les étals de bords de mer.
Nous ne restions jamais plus de quatre ou cinq jours dans la ville choisie comme destination. Le premier jour, fatigué du voyage, il dormait jusqu’à midi passés. Le deuxième jour, toujours après le long et copieux petit-déjeûner servi tard dans la matinée, nous faisions un petit tour dans le quartier, puis passions le reste de la journée à bavarder avec nos hôtes. Enfin, lui parlait, rapportant les nouvelles les plus récentes du reste de la famille, toujours avec son humour si particulier.
Le troisième jour, les visites plus sérieuses commençaient, et nous retrouvions ses amis quelque part pour visiter la ville, les vieilles pierres comme il le disait, la plage si on était en bord de mer. Par deux fois, je me souviens très nettement, nous avons été reçus dans des appartements cossus de quartiers chics chez d’anciennes amours de mon oncle. Enfin anciennes, pas tant que ça, puisque je savais qu’elles téléphonaient encore régulièrement à Haydar, l’embrouillant de leurs regrets et de leurs mariages monotones. Dans l’intransigeance de mon adolescence j’avais trouvé ce comportement niais , et en avais fait part à mon oncle. Il s’était contenté de sourire.
Nous n’y allions jamais seuls chez ces anciennes amours. Toujours, il se trouvait des collègues revenus de Kars pour nous accompagner dans ce qui semblaient être de banales retrouvailles d’anciens collègues. Les maitresses de maison nous servaient le café turc accompagné de petits sablés fins, sur de jolis plateaux argentés. Si ce n’était la photo de mariage posée sur un guéridon recouvert de napperons à dentelles et représentant l’ancienne amoureuse auprès d’un homme qu’à chaque fois bien-sûr je trouvais moche, j’avais l’impression d’assister à une cérémonie de demande en mariage, quand la famille d’un jeune homme vient demander – au nom d’Allah et avec la bénédiction du prophète- la main d’une jeune fille à ses parents. La jeune fille doit alors traditionnellement préparer et servir le café aux visiteurs. Café qui sera étudié avec minutie, l’épaisseur de sa mousse et la gracilité de la jeune fille le servant faisant l’objet de toute l’attention de la future belle-mère. Je me faisais l’effet d’être cette belle-mère, moi la jeune fille que son oncle présentait si fièrement. Sauf que les bénédictions avaient déjà été dites. Je détestais ce café que s’infligeait mon oncle. Je détestais le regard plein de tendresse et d’amour que posaient sur lui les deux jeunes femmes qui nous ont offert un café amer en rougissant . Et tandis que, de colère, je perdais le peu de turc que je possédais alors, me faisant passer pour une dinde incapable d’aligner deux mots, Haydar, lui, se montrait rieur, à l’aise et détendu, faisant blague sur blague. Mais il revenait mutique. Me voyant triste, il essayait malgré tout de me faire sourire, m’expliquant que peut-être l'ancienne dulcinée n’aimait pas Kars : « il faut reconnaître qu’elle n’est pas très « évoluée » notre bonne vieille Kars, et la belle m’a peut-être confondu avec la ville qui sait, tu as vu qu’elle est un peu « sociétique », ou alors elle s’est dit qu’elle n’était pas assez belle pour le fringant jeune homme que je suis…oui ça doit être plus ça en fait ! » Puis il ajoutait avec un clin d’œil, « tu as vu comme il était moche le gars de la photo ? Mais il est bourré de fric… » Je reconnaissais qu’à Kars, au train où changeaient les choses, ces femmes n’auraient sûrement pas pu recevoir chez elles une assemblée mixte au sein de laquelle se trouvait, de plus, leur ancien prétendant.
A notre retour à Kars, mes tantes faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour me faire parler: elles voulaient savoir où nous avions été, qui nous avions vus, comment nous avions été reçus. Je ne leur ai jamais révélé plus que ce qu’Haydar leur disait lui-même.


