02 septembre 2007
"La Bâtarde d'Istanbul" d'Elif Shafak
J'ai un peu écrit pendant les vacances. Avant de me laisser complètement aller à goûter le moment présent...
J'ai notamment découvet un bouquin qu'il faut absolûment que je partage et qui je viens de l'apprendre grâce à une lectrice de ce blog (merci Koumira ! ) vient juste d'être traduit en français (apparemment via l'anglais, mais bon, je chipoterai après avoir eu la version française en main... mais non je ne chipoterai pas, (3ème modification de ce billet! ), vu que la dame a écrit son roman en anglais, bah oui, c'est plus sûr... c'est donc moi, qui avec ma version turque ai lu une traduction, probablement d'elle-même d'ailleurs... ). Donc aux éditions Phébus: "La Bâtarde d'Istanbul" d'Elif Safak (ou Shafak).
Lundi 06- août
Les jours passent à une trop grande vitesse. Après une dizaine de jours de pérégrinations diverses à travers l’Italie, la Grèce, et Istanbul, nous allons poser un peu nos bagages dans une maison louée au bord de la mer et où nous avons rejoint nos tantes. J’ai enfin pu me plonger dans le roman qui s’impatientait depuis Istanbul au fond de mon sac : « Baba ve Piç » (titre en français: La bâtarde d'Istanbul) Mais bon personnellement je préfère la traduction littérale du titre qui donnait "le père et le/la bâtard(e), ou encore Père et bâtard) d’Elif Safak. Ce livre dont les deux sujets inextricablement dépendants sont la mémoire et l’identité, tombe à point dans mon été de questions lentes. Il retrace le parcours de deux familles, l’une turque, la famille Kazanci, exclusivement ou presque composée de femmes et l’autre, arméno -américaine les Istanbullian habitant à San Fransisco. La ville d’Istanbul ainsi qu’un passé finalement toujours présent lie de manière invisible (et sans même qu’elles le sachent) ces deux familles.
Contrairement à d’autres ouvrages d’Elif Safak, comme Pinhan par exemple, porteurs de recherches littéraires et esthétiques, celui-ci est de facture beaucoup plus classique. Chaque chapitre est réservé au point de vue d’un personnage et permet de suivre au mieux ses circonvolutions mentales. Mais chaque chapitre - et c’est une trouvaille assez originale de construction- porte aussi le nom d’un féculent, d’un fruit sec ou d’une épice (blé, raisin sec, cannelle…) et participe à la composition finale de la soupe sucrée qu’est le Asure (soupe dont on fait remonter l’origine à l’Arche de Noé) et qui a une place symbolique très forte dans le roman.
L’histoire commence d’ailleurs sous une pluie diluvienne et par l’avortement avortée in extremis de Zeliha, la plus jeune fille de la famille Kazanci. Cette famille est presque exclusivement composée de femmes, si l’on excepte Mustafa, le fils parti s’exiler au fin fond de l’Arizona pour échapper au destin qui veut que tous les hommes de la lignée s’éteignent jeunes. L’univers très original de la famille Kazanci– parfois étouffant à la manière de la maison de Bernarda Alba, parfois aussi d’une liberté surprenante, va de la pieuse et medium Banu, à la libre penseuse révoltée et provocatrice Zeliha pour finir avec Asya, sa fille, la bâtarde dont personne ne connaît le père, exceptée sa mère (et peut-être aussi la tante Banu mise au secret par son mauvais génie). Asya, la toute dernière de la famille, lucide et amère est entièrement occupée par la constitution d’un manifeste nihiliste et par la fréquentation secrète du Café Kundera, lieu insolite s’il en est, décoré de photos de routes prises partout dans le monde et encombré d’intellectuels blasés, plus ou moins sincères. Les autres personnages, moins présents, sont aussi des figures emblématiques de la société turque : Cevriye, professeur d’histoire intransigeant et sentencieuse, laïque et kemaliste, et Feyriye, férue de pop turque à la coiffure changeante comme ses humeurs, ses coups de tête du moment et ses phobies. La belle grand-mère garde encore du fond de son Alzheimer, le profond coup de coeur des Jeunes Turcs et des premières générations de kémalistes vis-à-vis de la modernité occidentale et notamment de la musique classique. Cette grand-mère a aussi assumé la décision très courageuse de ne pas faire d’enfants, toute la lignée Kazanci étant alors constituée par son beau-fils Levent au caractère acide et violent depuis le départ de sa mère biologique, dont je ne dirai pas plus pour ne rien dévoiler de l’intrigue.
Les membres de cette famille ont une approche très individuelle de la religion. Je ne sais pas dans quelle mesure cette approche peut refléter la réalité turque, même si je pense qu’elle peut se retrouver au sein de beaucoup de foyers: à commencer d’ailleurs par la mienne, où seule la plus âgée de mes tantes porte le foulard, exactement comme dans la famille Kazanci du roman où Banu, la plus âgée des sœurs Kazanci pratique la religion en raison de sa profonde piété, voire de sa fréquentation étroite du monde invisible, des anges et des démons.
Il y a beaucoup d’ambiguïtés, voire de contradictions, au sein des personnages imaginés par Elif Safak: je pense que c’est en partie ce qui m’a plu, cette difficulté à saisir les êtres en une fois.
Ce roman est aussi disais-je, une réflexion sur la mémoire et un roman de rencontre : les personnages se confrontent les uns aux autres pour essayer de comprendre ce qu’ils sont. Ils se débattent avec le passé de leurs parents et de leurs grands-parents et apportent chacun des réponses différentes à des questions qu’ils posent aussi de manière différente : ainsi Armanus, mi-arménienne mi-américaine, venue à Istanbul de l’autre côté de l’Atlantique en cachette de ses parents pense qu’elle peut trouver son identité dans la ville qu’ont du quitter ses grands-parents et comprendre ce que c’est qu’ »être arménien ». Pour elle, il est absolument nécessaire de connaître ses racines, de comprendre l’histoire et de perpétuer la mémoire du génocide pour trouver sa propre identité. Elle a besoin de la confrontation avec les Turcs pour comprendre sa propre communauté. Asya, quant à elle, est dans une attitude très différente qu’elle est aussi tout à fait capable de rationnaliser. Pour elle, il faut oublier ce passé dont la connaissance n’apporte que peines et précipices. Elle se présente avant tout comme une individualité indépendante n’appartenant à aucune communauté et s’étonne des phrases commençant par « nous » d’Armanus. Toutes deux, si différentes qu’elles soient, se rapprochent finalement grâce à l’esprit d’indépendance, de volonté de réflexion et de révolte qu’elles reconnaissent l’une chez l’autre. Finalement Elif Safak préfère laisser la question du devoir de mémoire entière. Une scène particulièrement frappante du roman se passe dans un cyber espace, dans un dialogue virtuel entre des personnes que finalement seule leur identité supposée et leur appartenance à une communauté définit. Ce « chat » au cours duquel Armanus présente son amie turque à ses cyber-amis d’un forum arménien montre combien les représentations des uns et des autres peuvent être figés. Safak, en choisissant cependant le personnage de la nihiliste Asya face aux membres de la diaspora arménienne rend le dialogue malgré tout possible. La question qui me semble la plus importante qui est soulevée dans ce dialogue est celle de la responsabilité individuelle des Turcs. Les intervenants arméniens de ce forum déclarent que les Turcs devraient faire pression afin que leur état reconnaisse son passé, voire que les individus demandent pardon devant les Arméniens au nom de leur état. Et si Armanus, souligne le danger qu’il peut y avoir à s’exprimer ainsi publiquement devant les médias, un participant arménien souligne que les intellectuels turcs devraient prendre ce risque quel qu’en soit le prix. On se souviendra d’ailleurs que la romancière elle-même a subi pour ce roman les foudres de la justice turque et qu’elle a été sauvée d’une condamnation grâce à une forte pression médiatique internationale.
L’intrigue mise en place par la romancière tend à souligner combien les tragédies des familles arméniennes et turques sont inextricablement nouées et liées malgré les oublis de la mémoire et malgré ou plutôt à cause des tentatives des uns et des autres pour gommer le passé, enterrer les horreurs couvant au sein des familles et imputables à la violence commune subie au début du siècle.
Il y a malgré tout un passage qui m’a plus que surprise, c’est l’utilisation du monde des esprits et de l’irrationnel, qui étaient déjà présents dans le roman Les miroirs de la ville d’Elif Safak pour visiter le passé et découvrir la vérité. C’est en effet le mauvais génie de l’une des sœurs de la famille Kazanci, dont par ailleurs la véracité des propos semble acceptée de tous, qui lui permet de connaître l’histoire du génocide arménien. Ce génie, qui se dit témoin de ce tout ce qui s’est passé dans le passé, raconte à Banu la tragédie de la famille de la jeune Armanus. C’est par les propos du génie que le passé du grand-père d’Armanus se fraie un chapitre dans le roman d’Elif Safak, comme si ce procédé utilisant la magie était plus sûr que la recherche historique elle-même soumise à la subjectivité du chercheur. Ce subterfuge étonnant utilisé par la romancière souligne en tous cas que c’est la sensibilité des individus aux drames des autres, finalement leur humanité qui leur donne l’envie de savoir, de comprendre le passé même sanglant. En ce sens les sœurs Kazanci, et plus particulièrement la sœur médium qu’est Banu sont particulièrement sensibles à la tragédie de leur invitée Armanus, tout en ne se sentant pas du tout coupable ni responsables. C’est pourtant ce que souhaiterait la jeune fille que ce sentiment, en tous cas le croit-elle, soulagerait. Armanus ne comprend pas que ces femmes pourtant sensibles et compatissantes ne ressentent pas la culpabilité ni ne s’inscrivent dans les actions et les choix de leurs ancêtres : pour elle, un individu est d’abord et avant tout membre d’une lignée et sa personnalité se définit en fonction d’elle. Ce qu’évidemment la « bâtarde » Asya, qui ne connaît pas l’identité de son père ni même ne veut la connaître, ne peut admettre. Deux approches complètement différentes de l’individu donc.
J’ai beaucoup aimé ce livre D’Elif Safak, « Le père et le bâtard » surtout grâce aux contradictions portées par les personnages qui ne reflètent somme toute que la difficulté de trancher certaines questions relatives à l’identité, la mémoire, chacun apportant sa propre tentative de réponse, parfois elle-même changeante. Je craignais avant de commencer ma lecture que ce roman ne soit qu’un prétexte pour aborder la question du génocide arménien (et accomplir le devoir de mémoire que les d’après la romancière les intellectuels doivent porter) et que chaque personnage ne soit somme toute là que pour porter un concept, une représentation, ou une communauté. Mais mes peurs se sont vite dissoutes tant les personnages prennent finalement leur essor pour échapper à leurs communauté et au fil de l’histoire un peu comme Istanbul, la ville infidèle qui a une place de choix dans ce roman. Le message qu’il porte est en tous cas évident et se retrouve chez nombre d’écrivains et dramaturges : on ne peut construire un présent serein et vivable qu’en ayant d’abord vidé ses placards de tous ses secrets, de toutes ses horreurs, des massacres, des génocides. Cela me fait penser notamment aux personnages de Wajdi Mouawad le jeune homme portant le cadavre de son père dans Littoral, ou la jeune fille de Forêts cherchant à comprendre, pour pouvoir vivre ellle-même, de quel passé lointain peut bien être issu l’étrange cancer surgi dans la tête de sa mère.
Quoi qu’il en soit, un fol espoir m’a habité pendant que je lisais ce livre. J’imagine qu’il doit être en cours de traduction si jamais il ne l’était pas encore, et qu’un éditeur passait par ici, je tiens à ajouter que je prendrais un grand plaisir à traduire ce roman en français…
Edit: Trop tard il a déjà été traduit !
Commentaires
rentrée
Que voici, Ada, avec ce billet, un superbe retour !
Merci Olivier. J'ai vraiment adoré ce roman. Il méritait un billet un peu plus travaillé que d'habitude !
Ouf, pas encore traduit, sinon ça aurait fait un livre de plus sur la Pile à Lire!
Un livre alléchant en tout cas, merci pour ton compte rendu, et qui m'a l'air de renvoyer à la très grande complexité de la société et des identités turques, un fait que j'ai un peu mieux perçu récemment à travers les discussions que j'ai eu avec le guide qui nous a conduit sur les chemins du Taurus pendant mon voyage de cet été.
Merci pour ce billet qui confirme mon choix pour ce livre à acheter d'urgence. Il est paru aux éditions Phébus sous le titre de "La Bâtarde d'Istanbul" et traduit de l'anglais (Turquie) par Aline Azoulay. Je l'ai découvert à la lecture du Canard enchaîné du mercredi 29 août qui n'hésite pas à écrire "Un livre-événement qui bouleverse cette rentrée littéraire."
Ahh ben je me disais bien que cela ne tarderait pas. Merci beaucoup de l'information Koumira, je m'en vais de ce pas modifier mon titre !
moi aussi, ça m'a donné très envie de le lire ... mais là, je suis à Kars, avec Orhan Pamuk, alors il faudra attendre un peu ...
Une lecture que je vais envisager tant tu en parles avec enthousiasme... mais le roman a l'air foisonnant et complexe, j'espère ne pas être trop perdue (évidemment, les thèmes abordés me fascinent).
Orhan Pamuk, quelle découverte, aussi... C'est grâce à toi et à cet écrivain, ainsi qu'à mon élève Enes que je commence à sentir naître en moi "l'envie de Turquie" :-)
J'espère que tu me diras quand tu voudras y aller pour découvrir le pays Samantdi !
Quant à ce livre de Safak, n'hésite vraiment pas à y plonger parce qu'il est très rigoureusement et classiquement construit et l'on ne s'y perd jamais.
Et en cette période de rentrée, il est vraiment dépaysant !
Gaspard: N'attrape pas froid à Kars !
mais c'est pas vrai! ces blogueurs vont finir par m'obliger à racheter une bibliothèque! Va dans le metro, sac à glace!
Ah je me fis à toi les yeux fermés, dès que je le peux, je lis ce livre. Merci Ada.
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