« L’hyperpuissance des Etats-Unis se voit aussi dans le succès de son cinéma», explique mon élève Adil dans sa copie d’histoire.

Je corrige laborieusement dans le hall quasi désert du conservatoire municipal en attendant que ma fille sorte de son cours de solfège.

-          Vous les avez vus hier, il pleuvait hein, ben faut croire qu’ils n’ont que ça à faire, à brailler et à saloper les rues en distribuant des tracts avec des tas de noms de groupuscules cocos  inconnus.

Deux parents patientent  à l’autre bout du hall. Un homme grand avec un torse très développé et des jambes fluettes, une tête carrée dont l’arrière tombe à pic, et au cheveu rare mais long. Il a une voix exagérément basse mais qui de temps en temps ne peut se retenir de s’aiguiser. Une dame, la quarantaine,  boit ses paroles. Elle a un teint foncé et un léger accent oriental.

Ma curiosité en partie satisfaite je retourne à ma copie.

« Aussi  les Etats-Unis a à faire face à une grande de pauvreté", poursuit Adil qui parle des  paysages laissés par le cyclone Katrina. »

Je souligne le verbe, distraitement. J’ai perdu le fil et ne sait plus comment Adil est passé du cinéma à la pauvreté. Je retourne cinq lignes plus haut pour vérifier.

-          Ah bah 8 mille euros quand même, c’est pas beaucoup, en plus qu’il a une pension à payer maintenant, poursuit l’homme à la voix de basse contrainte.

Là aussi j’ai raté le fil, mais m’imagine que l'interlocutrice a du donner l’argument de l’augmentation du pouvoir d’achat des uns ou plutôt de celui (qui conquit la toison, m'égarai-je).

-          Quand même 20000 euros c’est beaucoup, moi aussi mon fils est dans un collège privé, j’ai pas besoin d’autant. Mais, c’est vrai vous avez raison, concède-telle d’une voix plus douce, il faut bien qu’il donne le change à sa collègue allemande.

Pourquoi elle a pris cette voix-là pour parler d’Angela Merkel ? Aurais-je raté les derniers ragots sur la vie sexuelle du petit agité ? Mais la réponse de l’homme me remet dans la bonne interprétation : tout à coup il se met à parler de sa femme à lui. Ah bon c’était une bête tactique de drague ?

-          Grâce à ma femme je connais d’autres pays, et ce qu’il faut savoir c’est qu’ici c’est bien gentil en fait. On se rend pas compte c’est l’A-ssis-ta-nat ici.

-          Oui vous avez raison, dit la femme qui a quand même changé de voix, à croire qu’il avait flairé juste l’homme à la tête carrée, conduire des métros ça doit être pénible dans le noir, mais moi aussi je bosse et ce n’est pas facile.

-          On ne rend pas compte dit l’homme qui n’a visiblement pas l’intention de lâcher le mot qu’il n’a pas eu le temps de développer, c’est l’assistanat ici. Moi je ne suis pas l’assistanat et dans le pays de ma femme non plus. Il faudrait laisser les gens se démerder un peu. On verra après. Mais les gens veulent pas bosser hein. Veulent pas se lever à cinq heures du matin. J’ai fait ça tout ma vie moi, et aujourd’hui j’ai acheté un pavillon.

-          Mais vous vous avez encore des valeurs, c’est pas pareil. Dans notre société des valeurs on n’en a plus. D’ailleurs je vois bien moi dans le bus plus personne se lève pour les personnes âgées. Et au fait elle est d’où votre femme ?

-          De Colombie répond l’homme, et c’est autre chose.

-          Moi je suis d’Iran poursuit la dame. Et c’est vrai que là-bas quand les gens ont des problèmes ils attendent pas que l’Etat vienne les aider. Déjà ils s’aident entre eux.

Dans un sursaut de je ne sais pas quoi,  peut-être poussée par des mollahs iraniens qui grimacent une java endiablée dans ma tête,  je retourne à mon travail. 

«Vu l’état de l’Europe,  continue Adil en conclusion de sa copie, les Etats-Unis n’ont pas de concurrent, à part les terroristes. »

Je dois arrêter de corriger mes copies n’importe où, ça me confusionne et  me donne des idées violentes. Adil aura-t-il une bonne note ?