Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

19 février 2008

Mémoire musicale

Joli début de semaine. J’ai du exclure un élève pour insultes racistes, collé une classe entière très solidaire dans la bêtise, rédigé trois rapports, séparé deux élèves qui s’arrachaient les cheveux. Accepté les excuses du premier qui n’a jamais voulu me regarder dans les yeux.

Je pense que j’ai largement mérité ma plage musicale. Cette année j'ai fait des progrès, j'arrive (presque) à oublier, en tous cas à ne plus porter, toute la souffrance de mes élèves sur le dos une fois sortie du lycée.

Allez je vous emmène faire un petit voyage dans les cordes qui ont rythmé mon enfance.

Mon père joue du saz:

saz1_1_C'est un instrument qui fait partie de la famille des luths à long manche. La cité de la musique le présente très bien sur son site. Mais j'ai piqué la photo sur le site de Mahmut  Demir, excellent musicien parisien dont je vous recommande l'écoute.

J'ai préféré ne pas prendre de photo de l'instrument de mon père parce que tout touchant qu'il soit, il n'est pas du tout représentatif: mon père l'a bricolé à sa convenance et lui a même percé un trou supplémentaire sur le bidon parce qu'il n'aimait pas son son. J'ai un papa très original. Et un brin tyranique. En tous cas en matière de musique.

Mon père a appris à jouer en autodidacte de cet instrument qui représente, dit-on,  l'âme anatolienne et l'esprit de résistance (il est brandi comme une arme contre la tyrannie par les Alévis). Je n'étais pas encore née et mes parents vivaient alors dans ce petit village anatolien où ils ont fait leurs premières armes en tant qu'instituteurs. Mais je vous ai déjà parlé de ce village enfoui sous les neiges dans mes Ricochets

Pendant toute mon enfance, mon père a insisté comme un fou pour que je reprenne son instrument et la mémoire des chants populaires qu'il chantait sans cesse. J'ai, de ce fait, une excellente culture des Ashik (littéralement amoureux au sens de bardes), ayant été bercée par des chants d'Asik Mahzuni Sherif , De Musa Eroglu, ou de Ruhi Su, bardes que tous les Turcs connaissent.

Parce que je suis une gentille fille, et que ces chants me touchaient ("Les eaux du (fleuve) Drama sont froides, chantaient Ruhi Su, on ne peut en boire une tasse": Drama Köprüsü)   j'ai essayé... Mais mon père, cet excellent insituteur des enfants des autres s'est révélé, pour sa propre fille, un horrible pédagogue impatient et d'autant plus intraitable que lui-même avait appris tout seul. Bref, j'ai renoncé, et à mon humble avis, j'ai bien fait.

De toutes façons fanfaronnai-je, le saz a un son grêle que je n'aime pas, moi je préfère le oud, plus oriental, plus sensuel.

- Le oud ! S'est exclamé mon père, cet instrument des bourgeois d'ottomans !

Mon père, comme beaucoup de Turcs que je connais, ne peut s'empêcher de mettre de la politique, de la lutte des classes, et de la guerre d'indépendance (1919 quand même...) un peu partout. Alors j'en suis restée là pendant de longues années. Mais ce n'est pas fini.

Avant de raconter la suite, je vous laisse savourer un poème de Nazim Hikmet, parlant de la lutte et du courage des femmes pendant la guerre d'indépendance (1919, encore...) et chanté par Ruhi Su (au son du saz, bien-sûr). Je l'ai entendu des centaines de fois pendant mon enfance, et récité le poème lors des très officielles fêtes nationales de mon école primaire stambouliote. De la mémoire nationale bien gravée... 

Ruhi Su - KADINLARIMIZ
Vidéo envoyée par sefil

Posté par ada_ à 15:29 - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

Charmants ados, à oublier dès la sortie du bâtiment tu as raison.

La suite du billet est passionnante merci Ada !

Posté par Fauvette, 19 février 2008 à 17:51

Nazim perdu

De Nazim Hikmet je ne connais que le nuage amoureux, qui m'a laissé à la fois un souvenir impérissable et un vide sidéral.

Je me souviens de l'enchantement de l'entendre dit, chanté, mimé et joué, par trois ou quatre enthousiastes qui avaient communiqué leurs vibrations et celles du poète à la petite salle de quartier d'alors, je m'en souviens à le toucher...

Et je ne me souviens de rien d'autre. Un nuage dissipé, ce nuage amoureux, comme j'avais dû l'être cette après-midi là de chaud soleil et de jolies filles. Il y a bien longtemps.

Posté par andrem, 19 février 2008 à 18:31

Fauvette: il faudrait que je tradusie quelques paroles de chansons pour bien faire.

Andrem: j'ai vu le même spectacle, j'en suis sûr. Il a une bonne quinzaine d'années. Et bizarrement moi non plus je ne me souviens pas. Juste que c'était joli et que c'était au centre Pompidou. Maigre...

Posté par ada, 19 février 2008 à 21:39

Concasser préalablement les éléves : utiliser pelleteuses, compacteurs, emboutisseurs (Une préparation préalable à l'acide sulfurique peut être adéquate, dans les cas désespérés). Compter environ 20 élèves par cm3, moins dans les établissements dotés de distributeurs de Coca.
Les disposer en plusieurs boules de 50 cm de diamètre. Les introduire successivement dans le fût d'un canon pointé vers le Ministère de l'Education Nationale.

En allumant la mèche, éclater d'un rire sardonique : "Grâce à l'éducation, vous irez loin".

Posté par delest, 19 février 2008 à 21:49

A part la petite ânerie ci-dessus dont je te prie platement de bien vouloir m'excuser, je trouve ton billet de ce jour touchant et passionnant. Ton papa ne t'a peut-être pas transmis son propre sens de la musique - mais je n'en dirais pas autant de ce caractère bien trempé que tu décris...

Posté par delest, 19 février 2008 à 21:50

Malheureuse !

Que n'ai-je écrit là ! Jamais je n'ai récité du Nazim Hikmet pendant les fêtes nationales turques, c'était interdit à l'époque ! Nopn je récitais un poème d'un autre, mais très ressemblant. Je vais essayer de le retrouver.

Delest: je crois bien que mon papa me l'a transmis malgré moi son sens de la musique..... en tous cas il rigole doucement quand je lui jure que je ne suis pas turque !

Et puis les élèves, certains jours.... bref, tu es pardonné puisque tu rêves.

Posté par ada, 20 février 2008 à 09:47

J'adore le commentaire de Delest !
Merci pour le lien vers la vidéo, quelle drôle de voix et quelle drôle de musique, j'ai encore beaucoup à apprendre !

Posté par Tiphaine, 20 février 2008 à 17:31

Bonsoir,
Je suis désolée de ce commentaire en forme de spam, mais je tiens simplement à faire circuler un article d'un collègue prof, qui fait état des pratiques douteuses du rectorat de Créteil et plus largement de l'EN concernant la suppression des postes de profs et le lobbying pro-heures-sup. A faire savoir au plus grand nombre, donc :
http://www.politique.net/2008021902-education-nationale-suppression-de-postes.htm Merci ;)

Posté par noun, 20 février 2008 à 23:00

Tu sais à quoi tu me fais penser? A un livre magnifique, de Marjane Satrapi, mais vraiment magnifique, pas du tout persépolis, mais "Poulet aux prunes", j'en ai pleuré, de ce livre..

Posté par zélie, 17 mars 2008 à 16:07

Moi aussi j'en ai pleuré de ce livre Zélie. Tu me donnes envie de le relire, vilaine flatteuse.

Posté par ada, 18 mars 2008 à 14:17

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