29 avril 2008
Désengagement
A la sortie de Désengagement le film d’Amos Gitaï j’ai vu une femme en pleurs. Elle était assise sur un fauteuil rouge juste à la sortie de la salle. Je ne l’ai pas remarquée tout de suite tant j’étais moi-même absorbée à contempler les eaux impavides du bassin de la Villette
Puis je suis venue dans ce café pour d’abord parler en un billet que je ne publierai pas de la grève que mène vaille que vaille nos élèves, alors que je n’avais envie que de parler de cette femme et des remous complexes qu’elle et Désengagement ont fait naître en moi. Je m’enfonce dans un fauteuil de cuir trop mou et trop bas. Je mordille mon stylo.
Je ne sais pas écrire de billets sur les films que je vois ou les livres que je lis, je suis bien trop paresseuse pour ça, cela me demanderait un effort d’organisation qui ne me parait pas en valoir la peine et que je préfère consacrer à mes cours. Mais parfois, quand des idées et sentiments que je ne comprends pas fusent de ce que j’ingère, je me dis que l’écriture peut m’être utile pour démêler et digérer, histoire de transformer tout ça en énergie. Désengagement fait indéniablement partie des films que j’ai besoin de digérer.
Pourquoi ? C’est un film construit en deux parties très distinctes l’une se passant dans un appartement de la ville d’Avignon, l’autre dans une colonie juive en Palestine. Les deux personnages principaux se retrouvent d’abord au chevet du père qui vient de décéder puis se rendent après l’enterrement sur la bande de Gaza. Le frère doit en effet en tant que soldat occuper ses fonctions lors de l’évacuation de colons juifs. La sœur part elle y retrouver conformément aux souhaits exprimés par son père dans son testament, la fille qu’elle a abandonnée à sa naissance dans un kibboutz 20 ans auparavant.
La rupture pourrait paraître trop démonstrative, illustrant le fossé qui sépare l’Occident de l’Orient, mais elle ne m’a pas gênée moi, au contraire. Pourquoi cette façon binaire de considérer et ressentir les choses m’affecte-t-elle à ce point ? Certaines des critiques que j’ai lues après coup fustigeaient d’ailleurs un fossé artificiel dans le jeu de Juliette Binoche entre la tragédienne improbable et incestueuse d’Avignon et la mère bouleversée et ballotée qu’elle devient dans la bande de Gaza. Deux femmes totalement différentes mais pour moi deux facettes possibles dans des circonstances incomparables. Malgré l’attrait irrésistible qu’exerce Jérusalem sur moi (sûrement à cause de mon amie Antonia qui y a grandi, mais sûrement aussi à cause de toutes les contradictions qui strient cette ville), ce n’est pas tant la partie israélienne qui m’a touchée que ce qui se passe ou ne se passe pas entre les murs rouges de l’appartement défraîchi et décadent au sein d’une famille souffrant de non-dits et de solitude. Non, maintenant que je l’écris, ce n’est pas ça non plus. Il n’y a pas à tortiller c’est la juxtaposition des deux situations qui produit cet effet, le contraste saisissant entre :
- Une chambre vide où repose un cadavre solitaire et cynique qui a mis en scène sa propre mort et au chevet duquel Barbara Hendrix (habillée d’une robe à fleurs au bustier doré, je tiens à ce détail) a été conviée à faire s’élever un chant luxueux qui vous saisit aux tripes et qui ne semble pas avoir d’autres destinataires que le mort (la mort ?) lui-même. Le mort c’est le père. Un père qui, bien qu’il ait convié sa fille à veiller ses derniers s’est débrouillé ( ?) dit cette dernière pour mourir alors qu’elle dormait.
- Une colonie juive sur le point d’être évacuée fermement par une armée israélienne qui s’entraîne pour faire « ça » le plus efficacement possible mais qui bien entendu se fait déborder par l’humain et son irrationnel.
La deuxième partie est évidemment filmée dans un style quasi documentaire très réaliste et m’a rappelée la fine maîtrise que l’on peut trouver dans Une maison à Jérusalem du même réalisateur tandis que la 1ère regorge de scènes poétiques plus énigmatiques. La jonction se fait dans une scène intermédiaire filmée sur une plateforme israélienne où débarquent le frère et la sœur. J’ai d’ailleurs beaucoup fantasmé sur cette scène où Juliette Binoche est ballotée par un vent violent qui fait prendre vie à l’écharpe de soie de couleur chair qu’elle a autour du cou. Une peau soyeuse se détachant doucement et voluptueusement d’elle.
D’un côté donc un luxe sourd et moribond, de l’autre un trop plein d’étreintes fraternelles (même dans le corps à corps entre soldats et colons), de chants, de plantes odorantes, de prières, de tentatives désespérées irrationnelles, stupides mêmes, mais si humaines des colons juifs.
Un trop plein de mots et de langues aussi. « Au dessus de nos têtes le même ciel » crie un vieux Palestinien de l’autre côté du grillage séparant la colonie juive à une femme française
qui ne peut le comprendre et qui ne peut non plus comprendre sa propre fille parlant hébreu, car, explique-telle à sa fille interloquée : « mon père me l’a interdit : il n’était pas sûr de son origine ». Ces propos viennent en écho aux interrogations exprimées dans le train pour Avignon au début du film par une Palestinienne, elle non plus pas « sûre » de sa nationalité.
Ah ça y est, je crois que j’ai trouvé ! C’est ce « pas sûr » qui m’a plu dans un film à priori démonstratif.
Et puis c’est un film qu’il faut voir ne serait-ce que pour la fulgurance de la scène de rencontre qui ouvre le film. Rencontre et baiser probablement peu crédibles…. mais moi je ne vais pas au cinéma pour y trouver des scènes réalistes.
Forcément, je n’ai donc pas compris comment une femme qui avait pourtant vu le même film que moi a pu refuser mes mots de consolation. C’est à me désespérer du cinéma… ou à me confirmer dans mon envie de déménager. Au fond je crois que j’aimerais déménager sur la plate-forme venteuse. Maintenant que je l’ai dit, je peux quitter ce café et rentrer chez moi.
PS: Lire la polémique qui a suivi ce film ici. parce que moi j'ai choisi de ne parler que peu du "désengagement" à proprement parler.
14 avril 2008
Les couettes de la discorde 6
Je ne suis pas encore en vacances mais en chômage technique forcé (les élèves sont occupés à bloquer le lycée), du coup je musarde, et désolée de vous imposer ça mais je m'amuse à écrire un peu de soap... C'est très distrayant, merci de votre indulgence !
Arrivée à Maltepe, Dilek descendit du bus et avant de se diriger vers la poste centrale, entreprit de nettoyer ses chaussures avec un chiffon qu’elle avait toujours sur elle à cet effet.
Depuis qu’elle avait commencé à travailler comme enquêtrice pour un institut de sondage, elle connaissait des coins insoupçonnés de la ville. La plupart du temps, elle travaillait sur des campagnes de marketing de yaourt ou des boissons gazeuses. Elle avait eu de la chance d’ailleurs de trouver cet emploi, elle qui avait à peine terminé le lycée. Elle pensa un instant avec nostalgie à ses années d’étude, à l’époque où son père n’était pas décédé. Mais il ne fallait pas s’encombrer de regrets maintenant, plus tard rêva-t-elle, quand ma situation s’améliorera je prendrai des cours d’anglais : avec une langue étrangère on peut avoir des postes prestigieux dans cette ville. Pour l’heure il fallait se concentrer :
« Que dire à Neslihan ? »
D’abord et avant tout lui demander des nouvelles de grand-père qui se faisait vieux et qui, cet hiver, avait été cloué au lit avec une méchante pneumonie. Elle se doutait bien que si grand-père Aliyar était trop malade, aucune de ses quatre autres filles n’aurait le courage de venir s’occuper de lui. Seule sa mère, sa mère à l’abnégation de veuve sans ressources, pouvait faire ça. Pourtant il fallait absolument que Neslihan revienne à Istanbul chez sa fille, d’abord parce son petit fils se retrouvait à gauche à droite chez des voisines pas toujours très accueillantes tandis que sa mère travaillait, ensuite parce que, Dilek en était persuadée, son mari serait forcé de davantage se contrôler quand il rentrait le soir (quand il rentrait…) et qu’il trouvait la table où il s’asseyait pour boire son raki pas assez fournie.
- Jamais tu ne te demandes comment j’ai fait pour réussir à mettre du raki et du fromage sur cette maudite table ! ne pouvait s’empêcher d’exploser Dilek, qui immanquablement se prenait alors un ou deux coups avant de se réfugier chez les voisins le temps que son mari infuse son raki.
Ces derniers jours l’homme répétait des propos de plus en plus injurieux et terrifiants :
- A ta place, hurlait-il, je ne me fierai pas trop à la beauté de mon visage ! Une peau claire comme la tienne c’est très fragile ! menaçait-il avec mépris.
Dilek pensait alors avec horreur aux images que les télévisions poubelles qui pullulaient depuis peu exhibaient : des visages de jeunes femmes défigurées à l’acide par des hommes jaloux et dépassés. Pourquoi était-il devenu comme ça son mari à elle ? Que lui arrivait-il ? Voilà ce qu’elle ne comprenait pas, elle espérait qu’il redeviendrait vite comme avant.
Fallait-il rapporter ces échanges violents à sa mère ? Non, c’était trop, elle ne pouvait pas faire ça. Il fallait juste qu’elle se débrouille pour lui faire comprendre que sa fille avait besoin d’aide, c’est tout.
Oh pourvu qu’elle ne lui dise pas de revenir à Kars ! Que ferait-elle à Kars, à l’autre bout du pays ?
Une femme encore et jeune et belle avec un enfant et sans mari ! Elle serait la risée de tout le voisinage. Et aucune chance de trouver un emploi là-bas : elle serait à la charge de l’oncle Haydar….
Oh pourvu qu’elle ne lui demande pas de revenir à Kars !
13 avril 2008
Les couettes de la discorde 5
Un jour de mars 1995, alors qu’à Kars la neige était en train de fondre et que la nature avait décidé de desserrer son étreinte sur le coeur des hommes, ma tante Neslihan fumait avec délices une Maltepe. A l’approche du printemps, à Kars, on pouvait presque se sentir léger, et souvent on oubliait les poussières brûlantes des étés et laissait ses os espérer les chaleurs à venir. Neslihan contemplait par la fenêtre de la cuisine, la terre exhaler d’odorantes et douces vapeurs sous les premiers rayons du soleil. Son frère Haydar était à l’école, sa mère chez la voisine, son vieux père allait mieux et dormait, le ménage avait été fait ; Neslihan arrondit ses lèvres pour souffler la fumée en nuage au dessus de sa tête.
A l’autre extrémité du pays, Dilek, la fille de Neslihan, regardait la pluie s’abattre sur Istanbul. Mais ce lointain quartier périphérique de la rive asiatique était-ce encore Istanbul ? On eut dit qu’emportée par les pluies diluviennes des promesses de faux printemps, la ville s’était répandue en gangrène purulente vers les lointaines rives de la Mer de Marmara. A mesure que les années passaient et que son mari prenait la dérive, Dilek avait été obligée de déménager son foyer toujours plus loin le long de l’E5, la voie rapide, et toujours plus haut sur les collines qui la bordaient. Elle contemplait la boue gonfler devant le gecekondu où ils venaient d’emménager avec leur fils quand elle décida d’appeler sa mère et de lui avouer que la situation était encore plus grave que ce qu’elle en avait dit jusques là. Il lui fallait sortir et trouver un téléphone.
Elle confia son fils de cinq ans à sa voisine et enfila en pestant la dernière paire de chaussures correctes qui lui restaient, celles qu’elle avait achetées à crédit et qui, elle en était sûre, seraient mangés par la boue acide qui régnait dans les rues de son quartier avant même d’avoir été entièrement payées. Elle recouvrit soigneusement d’une capuche en plastique ses cheveux châtains méchées subtilement de blond et toujours impeccablement lissés et c’est toute pimpante qu’elle descendit des hauteurs de la colline vers la voie rapide de l’E5 où passaient les bus. L’élégance et la coquetterie, elle le savait, étaient absolument nécessaires si l’on ne voulait pas se faire complètement avaler et mépriser par cette ville. Et Dilek, de la volonté et du désir de s’en sortir, elle avait à revendre. Elle préférait manger uniquement des simits plutôt que de se passer de sa séance hebdomadaire de coiffage dans le salon d'Ahmet. D’ailleurs, finalement le brushing était la seule chose abordable dans cette ville : à peine plus cher qu’un sandwich-döner, et Ahmet qui devait avoir un faible pour elle, acceptait toujours de lui faire crédit.
Dilek préféra ne pas arrêter l’un des nombreux taxis collectifs qui passaient et attendit le bus municipal, un tout petit peu moins cher. Elle consacra sa demi heure d’attente à se demander ce qu’elle allait exactement dire à sa mère pour la décider à revenir près d’elle et de son petit fils sans toutefois trop l’alarmer.
09 avril 2008
Les couettes de la discorde 4
La 1ère partie de ce récit se trouve ici, la 2ème ici, la 3ème là.
(photo des chaussons: http://evkedisi.blogcu.com/1277210/)
Au milieu des années 90, pour ma famille restée à Kars, la vie suivait son cours dans un sentiment étrange de détérioration. Objectivement cela devait être vrai, la ville changeait, un obscurantisme pesant s’abattait sur elle à mesure qu’elle s’appauvrissait, mais n’était-ce pas aussi moi qui, entrant à reculons dans l’âge adulte, perdait petit à petit le voile enchanteur de mon regard d’enfant ? D’autant plus que, pendant toute la décennie ayant suivi le coup d’état de 1980, les circonstances nous avaient empêchés de revenir en Turquie : la Kars que je redécouvrais cet été là, après 10 ans d’absence était bien terne, bien oppressante. Les yeux de ma grand-mère riaient toujours autant, et elle cherchait toujours avec aussi peu de succès à m’offrir les beaux voiles bordés de perles multicolores « pour la prière » disait-elle, mais désormais les appels à la prière du muezzin réveillaient au petit matin la mystique déboussolée que j’étais devenue en habitant dans un foyer de religieuses de Paris, et en fréquentant concomitamment un tas d’églises étranges. J’avais perdu l’évidence de l’innocence. Tout me paraissait complexe et compliqué. Tout menaçait mon indépendance à conquérir. Même l’oncle Haydar, je le trouvais moins drôle. Ou bien ne faisais-je plus partie du camp de ceux avec qui il s’autorisait à être spirituel ? Voilà ce devait être ça, j’étais entrée dans le camp des femmes ! D’ailleurs ma grand-mère s’était aussi mise à m’offrir des patik, ces chaussons de laine multicolores et aux jolis motifs géométriques qu’elle avait tricotés quand elle avait encore des bons yeux :
« Parce que tu dois toujours protéger tes pieds, surtout les jours où tu es indisposée, c’est vital, sinon tu peineras à avoir des enfants, répétait-elle en me tendant les jolis chaussons que je trouvais affreux. En plus en France, il doit faire froid. »
Je l’aimais trop pour lui répondre que mes pieds n’étaient pas directement reliés à mon utérus, que par exemple entre ces deux organes j’avais des jambes que j’aurais bien pris à mon cou : j’embrassais les joues ridées de ma grand-mère, dans l’interstice entre les grosses lunettes et le haut du fichu blanc qui recouvrait une partie de son menton et je rangeais sagement mes chaussons dans ma valise.
Ma grand-mère était toujours relayée dans son entreprise de sauvegarde de la chaleur de mes pieds par ses filles, qui si elles étaient moins libres dans leurs paroles que leur mère et n’osaient me parler de fécondité, s’ingéniaient à me faire suivre par des chaussons à chaque fois que je changeais de pièce. En plein mois d’août, dans la maison recouverte de tapis.
Je suis injuste avec les femmes de la maison, ces chaussons furent les seuls rappels discrets qu’elles ne firent jamais à mon obligation de fécondité. Jamais non plus elles n’insistèrent pour m’apprendre à faire des baklavas ou des mantis. Mais tout cela me pesait car l’oncle Haydar ne m’emmenait plus courir la ville avec lui.
Il était de plus en plus taciturne, se levait tard alors que ses sœurs avaient déjà terminé les tâches ménagères de la journée, que la table du petit déjeuner avait été débarrassée depuis longtemps, et que la marmite du déjeuner mijotait sur la gazinière. Mes tantes gardaient toujours du thé au chaud pour le lever de leur frère, qui le buvait d’un trait et l’accompagnait d’une olive et d’une fine tranche de feta et gare à celle qui oserait lui tendre une tranche de pain ! On évitait de le faire parler car il pouvait se montrer cassant. Sans un mot il s’habillait puis partait au café dont il ne rentrait qu’au coucher du soleil, sans plus jamais ramener d’histoires drôles.
Il ne lui restait plus qu’une ou deux années avant de prendre sa retraite. D’ailleurs toute la maisonnée ne parlait plus que de cette retraite. Enfin quand je dis toute, c’était surtout Neslihan, celle des filles qui restait toute l’année auprès des vieux parents et d’Haydar. Elle évoquait sans cesse la longueur des mois d’hiver après le départ de ses sœurs et de ses neveux et nièces qui ne venaient là que pour l’été. L'hiver, il fallait porter le charbon vers le poêle, l’allumer en grelotant au petit matin, et essayer de tenir la maison alors que deux jours sur trois l’eau ne coulait pas au robinet. Elle parlait surtout de sa fille, Dilek, qui habitait si loin à Istanbul et dont le mariage tournait mal. La jolie Dilek était obligée de travailler pour une misère car il fallait bien payer le loyer et pallier la légèreté de son mari joueur. Dire qu'elle n’avait personne pour s’occuper correctement de son adorable petit ange aux boucles dorées ! Neslihan glissait qu’elle se sentait obligée de retourner à Istanbul pour aider sa fille, que l’une ou l’autre des ses quatre sœurs devait venir à son tour à Kars pour s’occuper des parents jusqu’à ce qu’elle aille mieux :
« De toutes façons quand Haydar sera à la retraite plus rien ne nous retiendra à Kars ! Cette ville rend tout le monde neurasthénique non ? Regardez le pauvre Haydar, ce n’est pas ici qu’il pourra trouver une compagne, lui qui ne veut pas d’une villageoise, or ici il n’y a plus que ça. Tout le monde est parti. Et puis on soignera mieux nos vieux parents à Istanbul… déjà il n’y aura pas quatre mètres de neige devant la porte: pourquoi ne pas songer, nous aussi , à migrer vers l’Ouest ? »
06 avril 2008
Ta place dans l'institution tu porteras
La classe de 2nde BEP mécano entre dans la salle 312. 24 garçons entre 15 et 17 ans. Bruyamment comme d’habitude. C’est la classe la plus hostile à laquelle je n’ai jamais eu à faire face. Mais aujourd’hui contrairement à leurs habitudes qui les fait superbement ignorer cette prof qu’ils n’ont qu’une heure le vendredi en dernière heure de cours, ils me regardent. Ou est-ce mon malaise qui invente l’insistance de leurs regards ? Aujourd’hui l’élève Z. n’est pas là. Il ne viendra plus : exclu par conseil de discipline. Les élèves savent que j’ai témoigné lors de ce conseil et que mes paroles et mes rapports ont fait pencher la balance du mauvais côté. Je les sens vindicatifs. Je le savais, c’est pourquoi j’ai modifié complètement la disposition de la salle et préparé un travail de groupe pour brouiller leurs repères habituels. Ils s’installent. Ils rigolent même en trouvant leurs noms sur les tables. Ma stratégie semble avoir fonctionné. Pour le moment.
Obligée de le faire de suite car une surveillante va passer très vite, je fais l’appel, en évitant le nom de Z. On me le fait remarquer :
- C’est à cause de vous que Z n’est pas là aujourd’hui » brave Y dont le nom précède celui de l’exclu.
Il fallait que ça sorte, je le savais, je ne peux ignorer les paroles de Y, tous attendent.
- Non, dis-je, c’est à cause de lui-même et tu le sais.
Je fais une seconde de pause, une seule, en regardant Y droit dans les yeux - les autres nous regardent, puis j’enchaîne tout de suite.
- Nous commençons une nouvelle séquence aujourd’hui.
Ils n’insistent pas, je ne leur en laisse pas l’occasion, je n’ai qu’une heure avec eux et je sens confusément que la parole ici n’arrangerait rien. Je leur projette de suite une photo. Très choquante. Nous étudions les décolonisations, les photos choquantes ne manquent pas. J’ai mis longtemps à choisir celles que je projette au début du cours pour faire émerger la problématique de la séance. Instinctivement j’ai choisi une photo violente. Après coup je m’interroge et je grince : je tente de faire passer la violence par la violence.
Ce conseil de discipline a été pour moi d’une violence insupportable. Je peine à faire passer un amer gout d’échec.
L’heure se termine, sans heurts. J’ai réussi à les faire travailler. Je suis épuisée. Je me sens dépassée.



