Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

01 mai 2008

Les couettes de la discorde 7

La 6ème partie de ce récit se trouve ici, les autres, un peu plus loin dans les archives, voir la catégorie "couettes")

Petite, j’ai toujours été épouvantablement jalouse de ma cousine Dilek et ses beaux yeux verts. C’est qu’elle avait eu la chance d’avoir une enfance très libre dans les cours intérieures de Kars tandis que je me morfondais au 8ème étage de ma tour HLM d’une ville industrieuse de l’est de la France. Elle était choyée aussi, par l’oncle Haydar d’abord et par tous les autres membres de la famille dont ma tante Esmahan qui adorait lui acheter de jolies robes à smoke  et l’emmener à la patisserie Manolya Oui c’est ma nièce, elle est jolie hein ?

Moi je ne revenais que rarement à Kars pour l’été ou avant de partir en France pour les fêtes religieuses, les bayram. Je me souviens d’un épisode qui a marqué la petite fille unique et solitaire que j’étais devenue en France. J’ai appelé ça l’épisode de la robe rouge. Pour les fêtes religieuses les Turcs ont (avaient ?) coutume d’habiller de neuf et de pied en cap les enfants. Cette année là, ma tante Esmahan avait trouvé un fort joli tissu soyeux rouge. Elle s’en était fait tailler une jupe et avec le morceau restant elle avait fait faire une robe rouge pour sa jolie nièce Dilek. Je n’étais pas au programme, je ne sais plus si nous habitions à Istanbul ou étions déjà en France, en tous cas j’étais bien loin et ma tante n’avait donc pas pensé à moi pour la soie rouge.

Lorsque j’arrivai à Kars, la veille de la fête, la première chose que fit Dilek fut de me montrer la robe rouge encore pliée et soi-disant cachée dans le valet en formica du couloir de ma grand-mère. Evidemment je l’ai trouvée magnifique. Et je ne me souviens pas comment (j’ai du avoir trop honte après coup) mais les tantes ont su que j’étais épouvantablement jalouse. Il était trop tard pour me faire tailler la même.  Bien-sûr on m’acheta à moi aussi de jolis habits, un pantalon en jean je crois avec un adorable tee-shirt. Mais voilà ce n’était pas la robe rouge qu’allait porter Dilek en rappel de la jupe de notre tante Esmahan, la plus coquette des cinq sœurs.

Pourtant Dilek et moi, malgré mon horrible jalousie pour ses beaux yeux verts et aussi peut-être pour son insouciance légère, avons toujours été proches. C’est désormais elle qui chaque été choisit les beaux coins de nature dans lesquels nous allons nous allonger toutes les deux sur le sable brûlant pour médire de longues heures durant des hommes turcs en général, et aussi de nos tantes…

C’et avec beaucoup de surprise que je l’écoute me raconter l’inimitié croissante qui s’est installée entre notre tante Esmahan et elle. Je ne comprenais pas trop cette disgrâce qui je crois coïncide avec le départ de Dilek et de sa famille pour Istanbul. A moins que cela ne date de la mort de son père qui a eu comme effet de libérer ma tante Neslihan et sa fille de tout joug masculin.  Après le décès de son père, Dilek n’avait pu continuer à aller au lycée, d’ailleurs ses études n’avaient jamais marché très fort il me semble. Elle avait très tôt commencé à travailler. C’est alors qu’elle avait rencontré celui qui allait trop rapidement devenir son mari. Si je résume, les reproches qu’adressaient ses tantes et ses oncles à Dilek étaient qu’elle n’avait pas étudié et que de ce fait, contrairement à presque toutes les femmes et hommes de la famille, tous fonctionnaires, elle n’avait pas de « vrai » et sûr métier, de s’être un peu dissolue à Istanbul, de s’être mariée trop vite … en fait la seule autre femme qui n’avait pas de « métier » était en fait Neslihan sa propre mère qui elle-même s’était mariée un peu trop vite à un homme déjà marié….  Grand-père Aliyar, quand il émergeait ses zones de brouillard confondait d’ailleurs un peu la fille et la petite-fille : quand je pense que toutes nos filles ont étudié se lamentait-il, et toi ? Ne t’avais-je pas prévenu à propos de cet homme ?  Pourtant la mère et la fille étaient loin de se confondre, et je me demande au fond si ce n’est pas aussi sa langue bien pendue et son insouciance que l’on reprochait à Dilek : elle était la seule à rappeler à ses tantes que le devoir de s’occuper des grands-parents à Kars n’incombait pas seulement à sa mère… Et c’est plus confus, mais j’ai aussi l’impression que l’on reproche à Dilek d’avoir grossi et de ne plus être la jolie petite fille que l’on exhibait fièrement auprès des amis. Est-ce ma jalousie vengée qui parle ?

 Ce jour là quand elle téléphona à sa mère pour lui demander de venir auprès d’elle à Istanbul, Dilek ne voulait vraiment pas lui faire peur mais l’évocation du nom d’Esmahan accéléra ses révélations. Esmahan avait été la dernière des filles d’Aliyar à se marier et quitter Kars alors qu’elle approchait de la quarantaine. Elle avait épousé un homme à la situation que l’on disait enviable mais dont on ne connaissait pas grand-chose, si ce n’est qu’il était divorcé et qu’il n’avait pas d’enfant. Ils habitaient tous les deux à Izmir et Esmahan travaillait comme sage-femme à l’hôpital central de la ville.

- Et grand-père comment va-t-il ? demanda Dilek à sa mère Neslihan.

- Beaucoup mieux, répondit celle-ci, aujourd’hui il s’est même levé pour faire sa prière du matin. Il l’a faite assis mais il l’a faite.

-  Ah bien : tu vas pouvoir venir me voir un peu et t'occuper d'Arda alors ! s’exclama Dilek d’une voix qu’elle voulait guillerette.

- Oh comme j’aimerais pouvoir le faire ! Il a du grandir mon petit prince et dire que je n’ai même pas vu ses premiers pas ! Mais tu sais père a toujours besoin de moi pour s’habiller, se laver aller aux toilettes ! Je ne vois pas Haydar faire ça. Et ta grand-mère a bien vieilli elle aussi.  

-         -  Tu n’as qu’à demander à l’une de tes sœurs de venir te relayer, ce ne serait que justice !

-          - Laquelle ? demanda Neslihan, le mari de Sükriye est gravement malade tu sais, elle ne viendra pas. Quant à Nezihe, ses enfants sont petits encore qu’en feraient-elle, surtout là où elle vit  ? Gülizar est en France. Ne reste plus qu’Esmahan. Mais Esmahan déprime et ne va pas très bien, si elle revenait à Kars, même pour un seul mois je crois qu’elle finirait par complètement débloquer.

-          - Comment ça ?! cria Dilek, et qu’est-ce qu’elle a encore madame la princesse ? C’était bien la peine d’avoir attendu presque 40 ans, d’avoir éconduit des dizaines de prétendants tout ça pour finalement épouser ce tocard stérile ! Et après elle va raconter à tout le monde que j’ai épousé un idiot !

-          - Comment tu sais ça toi qu’il est stérile ?

-         - Ce n’est pas la question, s’énerva Dilek, je suis en train de crever ici, mon fils confié à des étrangères et mangeant Dieu sait quoi, avec un mari qui va finir par me balancer de l’acide à la gueule et Mme la Princesse peut pas bouger son derrière et s’occuper un peu de son père parce qu’elle a une petite déprime ? Après-tout c’est elle l’infirmière, pas toi  non ?  

-         -  Mais de quoi tu parles ma fille ? !! s’inquiéta alors ma tante.

 

Les jours qui suivirent, un intense trafic d’appels téléphoniques se déclencha entre Kars, Izmir, Ankara, Mersin Diyarkabir et Istanbul. Les six villes où étaient dispersés les enfants d’Aliyar, aux quatre coins du pays. On décida d’un commun accord tacite de fiche la paix à Gülizar, ma mère, qui était trop loin en France pou pouvoir venir s’occuper de son père.  Mais qu’allait-on faire pour Dilek ?

Posté par ada_ à 18:48 - Les couettes de la discorde - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

J'espère que tes élèves vont poursuivre leur grève avec occupation du lycée parce que j'attends impatiemment le huitième épisode des couettes.

Posté par Oxygène, 04 mai 2008 à 23:27

Bonsoir Oxygène, je suis honorée (et toujours un peu surprise) de savoir que tu lis mes Couettes !
Pour les élèves, je vous dirai ça demain ! C'est assez bizarre comme période je trouve. Les exams sont dans un mois de toutes façons.

Posté par ada, 04 mai 2008 à 23:47

Je suis "fan" de tes récits Ada, oh oui qu'ils fassent grève, une grève longue... Juste pour notre plaisir !
En attendant je m'inquiète pour Dilek, je l'aime bien ta cousine tu sais.

Posté par Fauvette, 06 mai 2008 à 13:03

Merci Fauvette, vos souhaits semblent entendus par les syndicats lycéens (quoique je me demande si mes élèves ont un quelconque lien avec les syndicats... l'un de mes lycées est presque totalement bloqué... je ronge mon frein de prof un peu dépassée par le mal-être scolaire de ses élèves et publie la suite ! (Dilek est effectivement une femme très très sympathique et aussi courageuse).

Posté par ada, 06 mai 2008 à 13:30

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