06 mai 2008
Les couettes de la discorde 8
La 7ème partie de ce récit se trouve ici, la 1ère ci, la 2ème ici, la 3ème là la 4ème là les 5ème, 6ème sont encore dans la colonne des derniers messages publiés dans la catégorie "couettes". Oui je sais ça va bientôt faire un an que je suis dessus, je vais bien finir par arriver à la fin... enfin je l'espère !
photo de Simon Crubellier trouvée sur Flickr ici
Après avoir entendu les révélations de sa fille Dilek,
Neslihan fuma trois paquets de Maltepe coup sur coup en pleurant.
Ma grand-mère Tabriz la vit et commença à maudire Dieu
sait qui: Celui qui ne bat pas sa fille bat sa coulpe, dit-on. Et on a bien
raison. Il aurait dû vous battre votre père toutes autant que vous êtes. Au
lieu de ça il me faisait faire tout le boulot, "laisse-les étudier leurs
leçons qu'il disait, ben voilà, on leur a farci le crâne à mes
filles ! Est-ce qu'on m'a demandé à moi si je voulais épouser ton père ?
Pourtant je l'ai fait, et je ne l'avais vu qu'une seule fois à la fontaine,
Dieu maudisse cette fontaine, pourtant mon père avait raison au fond. Et vous ?
Vous avez lu des livres et alors ?
Devant le silence de sa fille, Tabriz alla égrener son
chapelet de pierres noires chez la voisine. Au moins là-bas l’écoutait-on et la
servait-on. D’ailleurs le samovar de thé devait être déjà prêt .
Mon grand-père la vit, replongea dans les années et
lui reprocha d’avoir filé avec le premier homme venu malgré ses avertissements.
Comme si on te maltraitait dans cette maison ! Mais vous ne m’avez pas
écouté, sauf la première et la dernière. Résultat ? Toutes malheureuses. Et
il fut pris d’une quinte de toux interminable.
Son frère Haydar la vit et fila au café. « Je me
disais, m’expliqua-t-il de longues années plus tard sur un balcon d’Izmir, que
c’était à moi d’aller lui donner une raclée à ce salopard, vu que le père de
Dilek est décédé. Mais tu sais bien, les voyages en bus, ça m’a toujours rendu
malade. » L’image du père de Dilek mort bien trop tôt dans des circonstances
violentes qui rendait la ville d’Istanbul infréquentable, devait sûrement
traîner dans les esprits des uns et des autres.
Au retour du café Haydar déclara : « Elle n’a qu’à
venir ici Dilek : personne d’autre que moi n’apprendra mieux à lire à son fils.
Et puis qu’est-ce que tu veux faire toi contre ce dégénéré ? »
Neslihan voulait quand même aller à Istanbul et
demanda laquelle de ses sœurs pouvait la relayer auprès de leur père.
- Pas moi ! répondit Sükriye, c’est déjà le début des chaleurs ici à
Mersin et mon mari est au plus mal.
- Pas moi ! répondit Nezihe de Diyarbakir, comment pourrais-je laisser
mes enfants seuls dans cette ville de fous, où les fonctionnaires se font tirer
dessus ? La semaine dernière il y a eu un carnage au collège, un kurde fou
furieux a poignardé un professeur devant les enfants. Ils étaient terrorisés et
n'ont pas dormi de la nuit. Et puis on le lui avait bien dit à Dilek de ne pas
épouser cet homme !
- Pas moi ! répondit Esmahan d’Izmir, ça ne va pas trop fort, et
n’oubliez pas que c’est moi qui me suis occupée le plus longtemps des parents
avant mon mariage. Vous étiez où alors ? Et puis qu'est-ce que tu crois que tu
vas régler en allant là-bas ?
Elle demanda
même à Mahmut, alors en poste à Ankara, se disant qu’après tout sa femme Latife
était infirmière et qu’ils pouvaient venir tous les deux. Quand il entendit ça,
Haydar qui ne supportait pas Latife, en raison du voile qu’elle s’obstinait à
porter sur la tête même après être entrée par son mariage dans une famille
laïque, piqua une sourde colère.
Neslihan ravala sa peine, je pense même qu’elle n’a jamais été en colère contre ses frères et sœurs restés sourds au malheur de Dilek, je crois qu’elle se sentait bien trop coupable pour ça. Et puis ce n’était pas la première fois que les femmes de la famille traversaient des périodes douloureuses, aucune n’avait divorcé pour autant ! Chacune devait porter son propre fardeau. Elle pensa aux jours où sa sœur Gülizar avait découvert que l’homme qu’elle venait d’épouser était déjà marié et qu’il avait deux enfants. Elle pensa que son père s’était alors opposé à l’idée qu’elle revienne au foyer paternel, son père qui pourtant l’aimait tant, son père qui l’avait arraché aux griffes de la mort quand brûlée par accident à 8 ans, le médecin ne donnait pas cher de sa peau. Lui n’avait jamais renoncé, n’avait jamais quitté son chevet pendant les longs mois qu’avait duré sa convalescence, changeant doucement les bandages tous les matins. Elle n’avait qu’à pas filer en catimini elle aussi ! avait-il tempêté, à elle aussi je le lui avais dit. Mais qu’est-ce que je vous ai fait, pourquoi vous ne m’avez pas cru ni toi ni elle ? Des années plus tard, ma mère à moi devait me répéter que je ne devais pas me fier aux hommes.
Alors
Neslihan essaya de convaincre Dilek de venir un peu à Kars, le temps
que ton mari retrouve un travail stable, après cela ira mieux. Mais devant
l’entêtement de sa fille, elle acheta, la mort dans l’âme, un billet de car
pour Istanbul en recommandant aux voisines de passer le plus souvent possible
voir le grand-père.
Commentaires
Ce feuilleton est vraiment palpitant !
Je me demande ce qui va se passer...
(mail à suivre... )
Ah ces prénoms turcs : Neslihan, Dilek, Sükriye, Gülizar... Comment arrives tu à survivre, dans un univers peuplé de Raymond, Serge, ou Gérard ?
PS : On voit aussi apparaître un Mahmut, j'espére que personne n'a parlé de le dégraisser celui-là ? (lamentable, je sais :-))
Sinon, impavide, patient, déterminé - on attend la suite !
Merci Ada !
Je soutiens à fond Neslihan et Dilek, pourvu que tout s'arrange, pourvu que.
(J'ai répondu à ton mail).
Bon dimanche !
Quelle famille ! On se croirait chez Homère. Remarque, c'est bien le même pays après tout !


