21 mai 2008
Education civique... et wikipedia
Mes élèves ont fait une sacrée découverte hier. En éducation civique ils m'ont enfin entendue et comprennent désormais l'idée qu'il faut s'interroger sur les sources qu'ils utilisent pour leurs exposés, notamment sur internet.
Pourtant j'ai du leur dire ça une bonne dizaine de fois depuis le début de l'année, mais je n'ai pas été aussi convaincante que D., mon élève de 2nde qui lors d'une recherche effectuée en classe sur internet a découvert qu'il pouvait modifier le wikipedia. Comme ils étaient tous fous de joie de la découverte, j'ai été obligée d'écourter la séance: ils s'étaient mis à ajouter des "détails" un peu partout.... Je considère quand même que c'est un progrès, à défaut du point de vue de la source, ils se sont interrogés sur les capacités et la bonne foi du rédacteur !
Je suis quand même désolée pour le wikipedia... qui s'en remettra hein ?
Des coquillages dans les racines
En lisant dans les commentaires du blog de Samantdi qui demandait à ses lecteurs ce qu'ils ramenaient de leurs voyages, j'ai lu que certains blogueurs mentionnaient des coquillages ou des pierres des contrées visitées. Et vlan, je viens de comprendre quelque chose de mon rapport aux souvenirs et aux "choses" !
Moi aussi il m'arrive de ramener un coquillage joli (souvent trouvé et ramassé sur la plage* par ma fille qui me le confie avec l'injonction de ne surtout pas le perdre), mais au retour, comme je suis flemmarde et probablement pas collectionneuse, le coquillage ou le galet va retrouver les autres coquillages dans des paniers indéfinissables et pas étiquetés: le tout forme alors un ensemble ou tout se vaut, rien n'a plus d'identité particulière, Méditerranée et Atlantique s'avalent mutuellement... C'est mon "gloubiboulga", ma façon d'ingérer le passé. Parfois ça me navre.
Puis au bout de quelques mois quand je rempote une plante et que je n'ai pas de caillou à placer au fond du pot, je prends ces coquillages. Mes plantes ont dans leurs racines nos souvenirs heureux de voyage. Peut-être qu'elles reconnaissent, elles, l'origine de leurs invités !
Sûrement pour ça qu'elles ne meurent pas d'ailleurs, malgré le traitement parfois négligeant que je leur inflige !
* Il ne me viendrait pas à l'esprit de les déloger de la mer en plongeant :beaucoup sont rares et protégées
17 mai 2008
Visite nocturne et métaphysique
Maman
est bizarre en ce moment. Elle m'a dit que le Père Noël n'existait pas.
Bon. D'abord, Zoé, la grande de CM2 qui m'aide pour mon plateau repas à
la cantine me l'avait déjà dit. Mais j'ai quand même fait celle qui
était surprise pour lui faire plaisir. Je pouvais bien lui faire ça, je
venais de la réveiller, maman. En plus, de toutes façons on n'a pas de
cheminée, et des rênes qui volent, je trouvais ça bizarre déjà.
Ensuite, Maman m'a dit que la petite souris n'existait pas non plus. Ca
c'est tant mieux parce que je perds drôlement de dents en ce moment. Et
une petite souris avec un porte-monnaie, je trouvais ça bizarre aussi.
Mais tout ça, c'était pour me dire que les sorcières n'existaient pas
davantage donc ce n'était pas la peine de venir la réveiller au
milieu de la nuit avec des histoires à dormir debout. Je ne sais pas
d'où elle tire ça, ma mère, que je veux dormir debout. Non, pas debout
maman, juste dans votre lit bien au chaud, au milieu, là où je ne
risque pas de tomber, et là où aucun fantôme ne pourra venir parce que
vous ronflez trop tous les deux.
Bon il parait que les fantômes n'existent pas non plus.
Les fées non plus, pendant qu'on y est.
Ni les anges.
Ah bon.
Et Dieu ?
...
Mais maman, tu m'avais dit que tu ne savais pas, et que je déciderai moi-même ! Moi j'ai décidé:
Si tu ne sais pas, c'est sûr que tu ne l'as jamais vu. Toi il ne vient
pas te voir Dieu. Mais moi ? Il voudra peut-être bien venir pour
moi ? On ne sait jamais. Dans ton lit, au moins je n'ai rien à craindre
de Dieu.
Là, j'ai bien senti que maman commençait à s'énerver.
"Oui mais ma puce, at-elle ajouté, tu as oublié, on ronfle papa et
moi..." Là je dois dire qu'elle m'a eue maman, j'ai dû retourner dans
mon lit. Au passage j'ai quand même réussi à laisser la lumière du
couloir allumée. Et si ce n'est pas possible de dormir avec eux, il
faut que j'apprenne dare dare à ronfler moi aussi. On ne sait jamais dès fois qu'il viendrait !
Quand même, elle est bizarre maman en ce moment.
16 mai 2008
La ronde couture l'imam et le vélo
Arrivée
en France à l’âge de 7 ans, j’ai grandi dans une ZUP, zone urbaine
prioritaire, appelée Ronde Couture, banlieue d’une petite ville
industrielle de l’Est. Aujourd’hui, on appellerait ça pudiquement « un
quartier». Très tôt ce nom tout rond m’a fait réfléchir. Je l’aimais
bien au fond, même si je saisissais son côté cercle infernal. De mon
immeuble, on pouvait voir les quartiers pavillonnaires où vivaient nos
instituteurs et nos profs. Ce n’était donc pas tout à fait un ghetto,
la Ronde Couture, disons que des espaces différents se côtoyaient
malgré tout, et qu’il y avait quelques échanges entre eux. Nous
habitions un immeuble de 17 étages, particulièrement laid.. mais à 16
ans je me suis rendue compte que la laideur en matière d’urbanisme
était chose relative…. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’avais
reçue une copine d’enfance d’Istanbul qui voulait apprendre le français
et qui est venue passer l’été en France. Le premier jour de son
arrivée, nous sommes allées passer un coup de fil à sa mère. Elle lui a
dit :
- C’est très joli par ici, c’est tout vert, on se croirait à Ataköy.
Ataköy est une banlieue résidentielle d’Istanbul construite dans les
années 80, et plutôt bon chic bon genre. Certes Ataköy est elle aussi
constituée de hautes tours, mais les entrées sont dallées de marbre, et
des rosiers et des jasmins fleurissent les alentours. Si je me souviens
bien et ne confonds pas, il y a entre les immeubles des piscines
découvertes, entourées de parasols blancs et de chaises longues en
teck.
J’ai essayé de regarder d’un autre œil ma cité et ses tours. C’est vrai
qu’elles étaient décorées de pelouses assez vertes pour un mois de
juillet. (Elle a compris par la suite, ma copine, que toute cette
verdure, n’est pas comme à Ataköy dûe aux bons soins des concierges et
jardiniers qui y pullulent, mais à une pluie têtue...) D’ailleurs ce
doit être symptomatique je n’ai conservé aucune photo de la Ronde
Couture. A Istanbul, je suis au regret de le dire, les tours n’évoquent
pas (encore ?) la cité de banlieue en voie de relégation et sont
l’apanage des bourgeois. Mais bon, de là à dire que c’est joli.... Même
en me décentrant je n’y arrive pas bien. Surtout que j’avais en mémoire
les grandes flaques d’eau qui envahissaient les entrées des immeubles
de notre vert quartier, dès qu’il pleuvait un peu trop tôt, c’est à
dire le plus clair de l’hiver…
Il faut dire aussi que ma copine a changé très rapidement d’avis… quand
elle a découvert le trait principal de notre cité, à savoir l’ennui.
Parce qu’il n’y avait pas grand chose à faire à la Ronde Couture l’été.
L’hiver non plus d’ailleurs, mais au moins on pouvait aller se divertir
à l’école. A Ataköy, il y a de la légèreté, les bourgeois turcs aiment
à s’amuser et ne connaissent pas la solitude. A Ataköy les voisins se
parlent, vont les uns chez les autres, boivent le thé, jouent aux
cartes, dansent. A la Ronde Couture, non. Je ne sais pas ce que font
les gens pour passer le temps à la Ronde Couture.
C’est qu’au fond je les ai peu fréquentés.
Enfant, probablement à cause du statut de mes parents, j’ai en effet
toujours été un peu à la marge. Mes parents étaient turcs mais instits,
donc pas tout à fait « immigrés ». C’est fou comme les classes sociales
et les origines se confondent !
La seule famille française que j’ai un peu fréquentée était celle de
mon instit du CE1, Mme Saliou, envers qui j’ai une reconnaissance sans
bornes. Mme Saliou m’avait à plusieurs reprises invitée chez elle pour
l’anniversaire de sa fille ou à d’autres occasions. J’ai toujours
ressenti une grande gêne chez elle, malgré sa gentillesse. J’étais
heureuse d’y être invitée, j’étais la seule élève de l’école à l’être,
je savais que c’était un privilège et qu’elle attendait beaucoup de
moi. Je crois que j’ai fait de mon mieux. Je me souviens même d'avoir
mangé les betteraves rouges qu’elle nous a servies, alors que je n’en
avais jamais mangées et que de la première à la dernière bouchée ça a
été un supplice. C’est elle encore qui m’a conduite à la bibliothèque
municipale de mon quartier pour m’y inscrire le jour où elle s’est
aperçue que j’avais lu tous les livres de l’école. Encore elle qui m'a
fait sauter une classe pour combler le retard dû à mon arrivée en
France.
C’est en turc que j’ai appris à lire, au fond de la classe de ma mère à
Istanbul alors qu’elle enseignait encore. Du plus loin que je me
souvienne, j'ai toujours lu. A sept ans je suis tout naturellement
passée au français. On apprend vite quand est môme.
Comme je lisais beaucoup, j’étais aussi très à la marge des enfants des
gens que mes parents fréquentaient dans cette petite ville de l’Est où
mon père avait été muté pour enseigner le turc aux enfants d'immigrés.
Je ne sais pas si c’était parce que moi je me sentais différente, ou
parce que je me voulais différente. Je devais sentir que pour pouvoir
quitter la Ronde Couture et les Turcs d'ici que j'ai sentis beaucoup
moins libres que ceux du quartier d'Istanbul dont je venais, encore une
question de classe sociale -évidemment, je n’avais pas vraiment d’autre
choix que d’être très différente. Ce n’est qu’aujourd’hui que
j’envisage les choses de cette façon. A l’époque, quand même, j’aurais
bien aimé avoir des amis, même turcs. Mais ça ne marchait pas. Or mes
parents recevaient toujours beaucoup de monde à la maison, continuant à
porter en France pour les gens de leur communauté la fonction d’
»instituteur », repère et « personnalité » au même titre que l’imam
avec lequel par ailleurs ils ne se sont jamais bien entendus. Pourtant
ils ont essayé. Mon père soutenait que pour être une personne à part
entière je me devais de connaître ma culture or « l’islam fait partie
de notre culture » disait-il. C’est ainsi qu’une année, j'avais 10 ans,
il m’a envoyée au « cours de Coran » pour que j’apprenne les principes
de ma religion, son histoire et le parcours de son prophète. J’y suis
allée tous les matins pendant près d’un mois. J’emmenais un foulard
dans mon sac, et recopiais les sourates du Coran, mémorisais des
versets en arabe pour pouvoir prier, apprenais à faire correctement les
ablutions de purification. Puis mon père s’est aperçu que l’imam
s’était mis en tête de nous apprendre à lire le Coran en arabe, et que
j’étais déjà en bonne voie, alors il a crié un grand coup, comme il
sait le faire, et est venu avec moi pour expliquer à l’imam que c’était
stupide de nous apprendre à lire un texte qu’on ne comprenait même pas,
et que nous nous avions besoins d’apprendre le français, le turc aussi
pour continuer à parler avec nos parents mais pas l’arabe en tout cas
pas comme ça, à le lire sans comprendre le sens. Alors j’ai arrêté, et
je ne sais donc pas lire le Coran dans sa lettre sacrée. Au fond ça ne
doit pas être si grave parce que quand je récite les versets que
j’avais appris à l’époque à mes amis arabophones, ils sont morts de
rire… l’arabe prononcé à la turque, ça vaut le détour… Mais Allah n’a
pas l’air d’en prendre ombrage alors ça va.
En revanche les autres membres de ma communauté ils ont pris ombrage,
eux, des idées farfelues de mon père et de son opposition avec l’imam.
Et il a dégusté mon papa, mais c’est une longue histoire, et j’en
parlerai peut-être une autre fois.
Je ne sais pas si c’est aussi à cause de ça, mais je n’ai pas eu non
plus d’amis turcs. De toutes façons, ils ne m’aimaient pas, je devais
être très pimbêche à passer mon temps plongée dans des bouquins terrée
dans ma chambre, même quand ils venaient à la maison. Une jeune fille
turque qui ne se dérange pas pour servir le thé aux invités, ça ne se
fait pas. Mes parents m’encourageaient quand même à me montrer, mais
sans vraiment insister.
Cependant mes parents, malgré leur grande liberté d’esprit, étaient
assez dépendants de leur communauté. Et je l’ai payé assez cher, je
trouve. Parce que comme ils étaient assez exposés aux regards, je me
devais d’être irréprochable. Ceci veut dire, une liberté réduite, pas
de petit copain, pas de séance de piscine (lieu de perdition), pas de
ballade en ville, pas de cinéma, voire pas de vélo, parce que c’est
quand même un bel instrument de liberté le vélo. A 16 ans, j’ai quand
même trouvé un sujet de chantage assez efficace, et fait accepter à ma
mère que c’était ridicule que je ne sache pas faire du vélo à mon âge
pour d’obscures raisons et à cause de l’imam. Ca a l’air simple comme
ça. Pourtant ça a été de la haute lutte. Parce qu’évidemment, ma mère
qui est une femme intelligente n’osait pas me dire les choses qu’elles
se forçaient à respecter juste par peur du qu’en-dira-t-on. Ainsi,
c’est au bout d’une bagarre mémorable, ponctuée de cris, et au cours de
laquelle je la sommais de me dire pourquoi je ne pouvais pas faire du
vélo, qu’elle a fini par me crier à la figure :
- Parce que tu es turque !
Et c’est comme ça que j’ai gagné. Elle n'a plus eu d'autre possibilité
que celle d'accepter que c’était assez ridicule comme raison...
A 16 ans je suis donc montée sur un vélo pour apprendre enfin à en
faire. Ma fidèle amie Anne m’a amené le sien. J’étais excitée comme on
ne peut pas l’imaginer. Je suis montée tout en haut d’une colline verte
de la Ronde Couture avec le vélo, Anne et ma mère (qui ne pouvait quand
même pas me lâcher comme ça) me suivaient, et j’ai enfourché le vélo.
Puis j’ai tout lâché et me suis mise à dévaler la pente à une vitesse
foudroyante pour un vélo. L’arrivée a été un peu rude… A ce régime, en
trois collines j’ai réussi à garder l’équilibre, les jambes un peu
amochées mais le vent de la liberté dans les oreilles. D’ailleurs elle
ne devait pas avoir totalement tort ma mère, car je me suis
effectivement servie de ce vélo pour aller voir mon petit ami qui
habitait à 10 km de la Ronde Couture dans un petit village. Bon, j’ai un
peu menti à ma mère, mais je n’avais pas vraiment le choix. Et puis
c’est de sa faute, on ne peut pas encourager son enfant à lire,
aiguiser son appétit et sa curiosité du monde et attendre d’elle une
obéissance débile et soumise au qu’en-dira-t-on.
C’est comme ça que j’ai quitté la Ronde Couture, à vélo et à bouquins, mais c'est une autre histoire.
Billet du 25/6/2005 rapatrié.
14 mai 2008
Anniversaire !
2+1!
J’ai encore raté l’anniversaire de mon blog ! C’était
le 9 mai. Pourtant ces derniers jours, en me disant que ce serait bien que je
change au moins de bannière, à défaut du titre, (vu qu’au fond je m’enracine largementdans mon immeuble parisien et qu’il me faudrait plutôt adopter le
rhizome plutôt que l’île comme avatar, bref), j’avais bien vu que j’approchais
des 2 ans, et comme mon précédent blog avait bien tenu un an aussi, cela m’en
fait 3 ! Ah mais ça se fête !
Je renonce pour le moment à changer de bannière, trop
chronophage pour une handicapée de tout outil graphique comme moi. Mais je vais quand même faire un acte symbolique et coller (un peu) mes deux blogs histoire de les réconcilier un peu (le premier parlait plus de la prof que j'étais en train de devenir alors). Je me suis aperçue aussi que j’avais oublié les codes d’accès de mon
ancien blog. Alors comme je n’ai pas envie de perdre les textes écrits là-bas,
et protégés par mot de passe, je décide d’en rapatrier certains ici, vu que je
n’ai même pas de copies papier.
Et puis de traviole ou pas, je l'aime bien moi ce blog, il m'a fait vivre de jolies choses, avec lui j'ai aussi fait de belles rencontres, de belles lectures, merci à vous !
Les couettes de la discorde 9
Photo trouvée sur Flickr ici .
Qu’espérait
Neslihan lorsqu’un matin d’avril le bus qui la ramenait de Kars s’arrêta pour
la laisser descendre sur le bas-côté de la voie rapide E5, au niveau d’une
lointaine banlieue d’Istanbul ? Elle avait l’esprit encore embrumé par la
nuit sans sommeil qu’elle venait de passer dans le bus et récupéra laborieusement
ses affaires de la soute: n’ayant aucun revenu depuis son installation dans la
maison familiale de Kars, Neslihan n’avait pas non plus beaucoup d’effets
personnels, mais Haydar, malgré son désaccord à propos du voyage de sa sœur, avait
quand même tenu à ce qu’elle emmenât avec elle ce que toute personne venant de
Kars en visite dans la famille ramenait : le fameux vieux gruyère et bien
sûr des rayons de miel bien épais. Haydar ne perdait jamais le sens des
convenances, et il savait que le goinfre qu’était le mari de Dilek, lui aussi
originaire de Kars, apprécierait le geste.
C’est donc
encombrée de lourds sacs qu’elle se mit à attendre le minibus collectif qui la
conduirait vers les hauteurs de la colline où s’étaient installés sa fille et
son gendre. De là où elle était, elle pouvait distinguer les immeubles de guingois
du bidonville et quelques sentiers ocres de poussières – les routes n’avaient
pas encore été construites. Elles le seraient probablement avant les prochaines
municipales, histoire de glaner quelques voies et figer le provisoire.
La fête du
sacrifice (Kurban bayrami) approchait,
les troupeaux malingres de moutons qui s’entassaient entre les barrières de
sécurité de la voie rapide et de la bretelle d’accès en étaient témoins. Neslihan
se mit à contempler un bélier noir, qui allait probablement avoir du mal à
trouver un acquéreur, vu sa maigreur. Il se tenait un peu à l’écart des autres
bêtes et s’acharnait de ses cornes sur la rampe de la bretelle d’accès. Le
souvenir du dernier bélier que son mari avait fait égorger dans leur cour de
Kars lui revint en mémoire. C’était juste avant qu’ils ne partent pour Istanbul,
dans l’espoir de placer leur voyage et leur déménagement sous les meilleurs auspices. A l’époque, elle
gardait encore l’espoir d’une vie meilleure que celle, pleines de disputes et
de rancœurs, qu’elle avait eue à Kars après son mariage. Türker son concubin,
lui avait promis qu’il n’emmènerait pas son autre femme avec lui, juste elle et
ses deux enfants, qu’il trouverait même un moyen de divorcer pour l’épouser elle.
Elle se souvint avec émotion des cris déchirants qu’avait poussés son fils
Murat alors âgé de 7 ans quand le boucher était arrivé pour égorger le bélier
qui patientait dans leur cour depuis déjà quelques jours et avec lequel il avait sympathisé. Il n’avait pas voulu toucher à la viande et avait boudé
pendant de longs jours refusant d’apporter leur part aux voisins. C’est
seulement dans le train pour Istanbul - à l’époque on prenait encore le train !
– qu’il avait interrompu sa bouderie, répétant les yeux brillants d’impatience tout au long des cinq jours qu'avait duré le périple : "c’est
vrai qu’elle est bleue la mer à Istanbul ?"
D’ailleurs,
maintenant qu’elle y pensait, elle se souvint que la mer berçait Istanbul et
qu’elle avait adoré la plage de Süreyya Pasha où ses enfants avaient appris à
nager. C’était un autre temps, un temps où l’on pouvait entrer dans les eaux du
Bosphore et de la Marmara. De là où elle se trouvait sur la bande d’arrêt d’urgence
de l’E5, on ne voyait pas la mer.
En montant dans
le minibus, comme elle se retournait pour regarder le bélier noir se faire
éloigner manu-militari de la barrière par un vieux berger venu des lointains pâturages
de l’Anatolie pour vendre ici ses bêtes, elle se fit engueuler par un jeune garçon à peine pubère. L’assistant du chauffeur qui, du marche-pied où il se tenait dangereusement,
criait la direction du minibus pour rameuter les clients : « Abla, dépêche-toi
on travaille nous ! Bayramli, Byramli ! »
Elle s’assit sur
la banquette arrière le plus loin possible de la portière qui allait rester
ouverte pendant tout le trajet et qui laissait s’engouffrer un air déjà chaud
malgré l’heure matinale. A radio, Sezen Aku, détruite, chantait à tue tête: "ne kavgam bitti ne sevdam ömür geçer ölum geçmez"
* ni ma passion ni mes luttes ne sont terminées, passe la vie, reste la mort"
06 mai 2008
Les couettes de la discorde 8
La 7ème partie de ce récit se trouve ici, la 1ère ci, la 2ème ici, la 3ème là la 4ème là les 5ème, 6ème sont encore dans la colonne des derniers messages publiés dans la catégorie "couettes". Oui je sais ça va bientôt faire un an que je suis dessus, je vais bien finir par arriver à la fin... enfin je l'espère !
photo de Simon Crubellier trouvée sur Flickr ici
Après avoir entendu les révélations de sa fille Dilek,
Neslihan fuma trois paquets de Maltepe coup sur coup en pleurant.
Ma grand-mère Tabriz la vit et commença à maudire Dieu
sait qui: Celui qui ne bat pas sa fille bat sa coulpe, dit-on. Et on a bien
raison. Il aurait dû vous battre votre père toutes autant que vous êtes. Au
lieu de ça il me faisait faire tout le boulot, "laisse-les étudier leurs
leçons qu'il disait, ben voilà, on leur a farci le crâne à mes
filles ! Est-ce qu'on m'a demandé à moi si je voulais épouser ton père ?
Pourtant je l'ai fait, et je ne l'avais vu qu'une seule fois à la fontaine,
Dieu maudisse cette fontaine, pourtant mon père avait raison au fond. Et vous ?
Vous avez lu des livres et alors ?
Devant le silence de sa fille, Tabriz alla égrener son
chapelet de pierres noires chez la voisine. Au moins là-bas l’écoutait-on et la
servait-on. D’ailleurs le samovar de thé devait être déjà prêt .
Mon grand-père la vit, replongea dans les années et
lui reprocha d’avoir filé avec le premier homme venu malgré ses avertissements.
Comme si on te maltraitait dans cette maison ! Mais vous ne m’avez pas
écouté, sauf la première et la dernière. Résultat ? Toutes malheureuses. Et
il fut pris d’une quinte de toux interminable.
Son frère Haydar la vit et fila au café. « Je me
disais, m’expliqua-t-il de longues années plus tard sur un balcon d’Izmir, que
c’était à moi d’aller lui donner une raclée à ce salopard, vu que le père de
Dilek est décédé. Mais tu sais bien, les voyages en bus, ça m’a toujours rendu
malade. » L’image du père de Dilek mort bien trop tôt dans des circonstances
violentes qui rendait la ville d’Istanbul infréquentable, devait sûrement
traîner dans les esprits des uns et des autres.
Au retour du café Haydar déclara : « Elle n’a qu’à
venir ici Dilek : personne d’autre que moi n’apprendra mieux à lire à son fils.
Et puis qu’est-ce que tu veux faire toi contre ce dégénéré ? »
Neslihan voulait quand même aller à Istanbul et
demanda laquelle de ses sœurs pouvait la relayer auprès de leur père.
- Pas moi ! répondit Sükriye, c’est déjà le début des chaleurs ici à
Mersin et mon mari est au plus mal.
- Pas moi ! répondit Nezihe de Diyarbakir, comment pourrais-je laisser
mes enfants seuls dans cette ville de fous, où les fonctionnaires se font tirer
dessus ? La semaine dernière il y a eu un carnage au collège, un kurde fou
furieux a poignardé un professeur devant les enfants. Ils étaient terrorisés et
n'ont pas dormi de la nuit. Et puis on le lui avait bien dit à Dilek de ne pas
épouser cet homme !
- Pas moi ! répondit Esmahan d’Izmir, ça ne va pas trop fort, et
n’oubliez pas que c’est moi qui me suis occupée le plus longtemps des parents
avant mon mariage. Vous étiez où alors ? Et puis qu'est-ce que tu crois que tu
vas régler en allant là-bas ?
Elle demanda
même à Mahmut, alors en poste à Ankara, se disant qu’après tout sa femme Latife
était infirmière et qu’ils pouvaient venir tous les deux. Quand il entendit ça,
Haydar qui ne supportait pas Latife, en raison du voile qu’elle s’obstinait à
porter sur la tête même après être entrée par son mariage dans une famille
laïque, piqua une sourde colère.
Neslihan ravala sa peine, je pense même qu’elle n’a jamais été en colère contre ses frères et sœurs restés sourds au malheur de Dilek, je crois qu’elle se sentait bien trop coupable pour ça. Et puis ce n’était pas la première fois que les femmes de la famille traversaient des périodes douloureuses, aucune n’avait divorcé pour autant ! Chacune devait porter son propre fardeau. Elle pensa aux jours où sa sœur Gülizar avait découvert que l’homme qu’elle venait d’épouser était déjà marié et qu’il avait deux enfants. Elle pensa que son père s’était alors opposé à l’idée qu’elle revienne au foyer paternel, son père qui pourtant l’aimait tant, son père qui l’avait arraché aux griffes de la mort quand brûlée par accident à 8 ans, le médecin ne donnait pas cher de sa peau. Lui n’avait jamais renoncé, n’avait jamais quitté son chevet pendant les longs mois qu’avait duré sa convalescence, changeant doucement les bandages tous les matins. Elle n’avait qu’à pas filer en catimini elle aussi ! avait-il tempêté, à elle aussi je le lui avais dit. Mais qu’est-ce que je vous ai fait, pourquoi vous ne m’avez pas cru ni toi ni elle ? Des années plus tard, ma mère à moi devait me répéter que je ne devais pas me fier aux hommes.
Alors
Neslihan essaya de convaincre Dilek de venir un peu à Kars, le temps
que ton mari retrouve un travail stable, après cela ira mieux. Mais devant
l’entêtement de sa fille, elle acheta, la mort dans l’âme, un billet de car
pour Istanbul en recommandant aux voisines de passer le plus souvent possible
voir le grand-père.
03 mai 2008
Des Temps et des Vents, Yumurta, de la vie de la mort et des films qui m'interpellent
Le magnifique film Des Temps et des Vents de Reha Erdem m’a mise en colère.
Je m’interroge. Est-ce le fait que les personnes que le réalisateur a plongé au sein de d’une poésie et d’une beauté incommensurable sont incapables de les voir qui fait naître en moi une sourde angoisse qui se transforme bientôt en colère ? Ou bien encore comme une idée qui nous ferait accepter que la poésie de ce monde est forcément insupportablement triste, voire mortifère ?
Le film Des Temps et des Vents Bes Vakit en turc, cinq temps comme le nombre de prières rythmant la journée suit les journées de trois enfants vivant dans un village adossé aux collines bordant la mer Egée. Une nature âpre et lumineuse, le souffle du vent, l’immensité changeante du ciel rendent encore plus insupportables le malheur infligé par les pères aux fils les mères aux filles, et encore plus lourdes la culpabilité éprouvée par les uns comme par les autres.
Et lamer est toujours vue au loin comme un horizon qui pourrait laver tout ça, mais n’est jamais approchée. C’est aussi de détermination que parle ce film, chacun des personnages ayant plus ou moins conscience (ou l’apprenant avec douleur) qu’il ressemble à s’y méprendre à son père où qu’il lui ressemblera, mais que toujours persistera cette violence entre les pères et les fils. Cela m’a fait penser à Lebrac, le jeune garçon de la Guerre des Boutons que ma fille a vu avec délices la semaine dernière et qui disait avec plus de légèreté à la toute fin du film « Et dire qu’on sera aussi cons qu’eux quand on sera grands ».
Les photographies fabuleusement belles où le réalisateur met en scène les enfants endormis enfouis dans le minéral ou le végétal comme ici
m’ont à la longue fait violence, elles m’obligeaient à voir la mort, omniprésente dans le sommeil des enfants. J’ai eu du mal à supporter, je suis une incorrigible écorchée. (d'autres photos ici sur Première )
Presqu’aucune légèreté en tous cas aucun humour dans ce film où il s’agit de concrètement tuer le père, l’un des enfants, le fils de l’imam qui sait aussi bien dire l’appel à la prière que son père et qui passe son temps à imaginer des stratagèmes pour le faire passer de vie à trépas (encore, oui, décidemment tous les films que je vois ne parlent que de la mort du père, bien que si je suis le schéma catégorique donné par Reha Erdem, je devrais en femme être en train d’imaginer ma mère… je suis bien contente de ne pas avoir emmené ma fille voir ce film avec nous comme c'était d'abord notre projet... je ne voudrais pas retrouver un scorpion dans mon lit cet été... ;-)
C’est un film violent dérangeant lancinant mais qui vaut vraiment la peine d’être vu, Des temps et des Vents, pour un peu il me ferait encore changer mes projets pour cet été, et encore une fois dédaigner la Méditerranée pour la si belle mer Egée, et ce d’autant plus que je reconnaissais les lieux du tournage.
Pas de père non plus dans Yumurta (l’œuf), l’autre film turc que j’ai vu cette semaine et qui passe encore dans quelques salles. Yumurta est un peu moins réussi sur le plan esthétique que Des temps et des Vents (j'aurais jamais du les voir à la suite...), pourtant il est lui aussi filmé en contrée égéenne mais on s’approche plus de la grande ville ici, puisque nous sommes à Tire, plus loin de la mer. D’ailleurs c’est un lac qu’a choisi de filmer le réalisateur. Cela veut bien dire ce que ça veut dire. Je l’ai trouvé plus profond, moins systématique ce film, et si je continue à la comparer je crois que je l'ai préféré à Des Temps et des Vents, mais c'est une question de sensibilité probablement. Les deux sont réussis. J'adhère totalement à lacritique de Evène. Ce film aussi parle d’une certaine difficulté à vivre et d’une incapacité à être heureux, mais il est bien plus porteur d’espoir, d’ailleurs il commence et se termine avec un œuf. Dans ce film aussi un même questionnement sur la disparition, le temps, son ralentissement parfois nécessaire.
C’est l’histoire d’un bouquiniste d’Istanbul qui est contraint de revenir dans la maison familiale suite au décès de sa mère. Il y retrouve là une lointaine cousine qui s’occupait de sa mère les derniers temps et qui lui rappelle un rituel que sa mère souhaitait accomplir avant sa mère et dont la tache retombe donc sur le fils. Dans un premier temps Yusuf refuse, puis… il boit du thé, et encore du thé. C'est un film qui donne soif. Plus sérieusement, la culpabilité d’abord et une quête intérieure silencieuse. Je n’en dirai pas plus, je ne vois pas pourquoi je parlerai plus que ces deux films qui sont tout aussi disert l’un que l’autre… Allez donc lentement boire un verre de thé que vous aurez fait d'abord infuser de longues minutes.
J'ai beaucoup apprécié les silences et le bruit de la cuillère touillant le thé dans ce film contrairement à la musique d'abord belle mais franchement trop présente d'Arvo Pärt qui vous entortille les tripes dans Des Temps et des Vents.
(J'ajoute quand même que dans Yumurta j'ai trouvé l'acteur Nejat Isler, très. Oui point, ça suffit: mon mari lit parfois ce blog. Si je me souviens bien il, (Nejat Isler, pas mon mari !) avait déjà un petit rôle (le filc) dans De l'Autre côté de Fatih Akin ).
Rassurez-vous l'humour existe aussi dans le cinéma turc. La semaine dernière, lors du festival du cinéma turc organisé au cinéma l’Entrepot j’ai vu des films turcs qui parvenaient à traiter de sujets graves comme par exemple Beynelmilel (L’Internationale en français : la traversée tragi-comique des temps troubles du dernier putsch militaire de 1981 par une troupe de musiciens de rue) , mais apparemment ceux-là sont beaucoup moins distribués en Europe. A croire que l’humour est, soit plus difficile à traduire (donc moins international ?) soit moins primable que le lyrisme et les tourments existensialistes ? Quelque chose là-dedans m’agace un peu, de la même manière que j’avais été agacée par la tournure esthétisante qu’avait pris le cinéma iranien au milieu des années 90. En tous cas, ces deux films suivent la même veine lyrique, il me semble que le cinéma de Nuri Bilge Ceylan dont mon blogami Valclair avait beaucoup aimé Les Climats. Moi je préfère Fatih Akin, beaucoup plus énergique, débordant, bouillonant, et beaucoup moins français et organisé que Reha Erdem qui a fait ses études à Paris 8. C'est peut-être tout bonnement ma mauvaise foi, je concède: il fait trop beau pour les tourments, déjà que je lutte, bref... trop française ! Ah cette fichue manie des étiquettes !
Cela dit je constate que moi-même j’ai pris le temps d’écrire sur ces deux films alors que je n’avais rien dit sur Beynelmilel. …
(Je me réserve pour Takva. )
01 mai 2008
Les couettes de la discorde 7
La 6ème partie de ce récit se trouve ici, les autres, un peu plus loin dans les archives, voir la catégorie "couettes")
Petite, j’ai toujours été épouvantablement jalouse de ma cousine Dilek et ses beaux yeux verts. C’est qu’elle avait eu la chance d’avoir une enfance très libre dans les cours intérieures de Kars tandis que je me morfondais au 8ème étage de ma tour HLM d’une ville industrieuse de l’est de la France. Elle était choyée aussi, par l’oncle Haydar d’abord et par tous les autres membres de la famille dont ma tante Esmahan qui adorait lui acheter de jolies robes à smoke et l’emmener à la patisserie Manolya Oui c’est ma nièce, elle est jolie hein ?
Moi je ne revenais que rarement à Kars pour l’été ou avant de partir en France pour les fêtes religieuses, les bayram. Je me souviens d’un épisode qui a marqué la petite fille unique et solitaire que j’étais devenue en France. J’ai appelé ça l’épisode de la robe rouge. Pour les fêtes religieuses les Turcs ont (avaient ?) coutume d’habiller de neuf et de pied en cap les enfants. Cette année là, ma tante Esmahan avait trouvé un fort joli tissu soyeux rouge. Elle s’en était fait tailler une jupe et avec le morceau restant elle avait fait faire une robe rouge pour sa jolie nièce Dilek. Je n’étais pas au programme, je ne sais plus si nous habitions à Istanbul ou étions déjà en France, en tous cas j’étais bien loin et ma tante n’avait donc pas pensé à moi pour la soie rouge.
Lorsque j’arrivai à Kars, la veille de la fête, la première chose que fit Dilek fut de me montrer la robe rouge encore pliée et soi-disant cachée dans le valet en formica du couloir de ma grand-mère. Evidemment je l’ai trouvée magnifique. Et je ne me souviens pas comment (j’ai du avoir trop honte après coup) mais les tantes ont su que j’étais épouvantablement jalouse. Il était trop tard pour me faire tailler la même. Bien-sûr on m’acheta à moi aussi de jolis habits, un pantalon en jean je crois avec un adorable tee-shirt. Mais voilà ce n’était pas la robe rouge qu’allait porter Dilek en rappel de la jupe de notre tante Esmahan, la plus coquette des cinq sœurs.
Pourtant Dilek et moi, malgré mon horrible jalousie pour ses beaux yeux verts et aussi peut-être pour son insouciance légère, avons toujours été proches. C’est désormais elle qui chaque été choisit les beaux coins de nature dans lesquels nous allons nous allonger toutes les deux sur le sable brûlant pour médire de longues heures durant des hommes turcs en général, et aussi de nos tantes…
C’et avec beaucoup de surprise que je l’écoute me raconter l’inimitié croissante qui s’est installée entre notre tante Esmahan et elle. Je ne comprenais pas trop cette disgrâce qui je crois coïncide avec le départ de Dilek et de sa famille pour Istanbul. A moins que cela ne date de la mort de son père qui a eu comme effet de libérer ma tante Neslihan et sa fille de tout joug masculin. Après le décès de son père, Dilek n’avait pu continuer à aller au lycée, d’ailleurs ses études n’avaient jamais marché très fort il me semble. Elle avait très tôt commencé à travailler. C’est alors qu’elle avait rencontré celui qui allait trop rapidement devenir son mari. Si je résume, les reproches qu’adressaient ses tantes et ses oncles à Dilek étaient qu’elle n’avait pas étudié et que de ce fait, contrairement à presque toutes les femmes et hommes de la famille, tous fonctionnaires, elle n’avait pas de « vrai » et sûr métier, de s’être un peu dissolue à Istanbul, de s’être mariée trop vite … en fait la seule autre femme qui n’avait pas de « métier » était en fait Neslihan sa propre mère qui elle-même s’était mariée un peu trop vite à un homme déjà marié…. Grand-père Aliyar, quand il émergeait ses zones de brouillard confondait d’ailleurs un peu la fille et la petite-fille : quand je pense que toutes nos filles ont étudié se lamentait-il, et toi ? Ne t’avais-je pas prévenu à propos de cet homme ? Pourtant la mère et la fille étaient loin de se confondre, et je me demande au fond si ce n’est pas aussi sa langue bien pendue et son insouciance que l’on reprochait à Dilek : elle était la seule à rappeler à ses tantes que le devoir de s’occuper des grands-parents à Kars n’incombait pas seulement à sa mère… Et c’est plus confus, mais j’ai aussi l’impression que l’on reproche à Dilek d’avoir grossi et de ne plus être la jolie petite fille que l’on exhibait fièrement auprès des amis. Est-ce ma jalousie vengée qui parle ?
Ce jour là quand elle téléphona à sa mère pour lui demander de venir auprès d’elle à Istanbul, Dilek ne voulait vraiment pas lui faire peur mais l’évocation du nom d’Esmahan accéléra ses révélations. Esmahan avait été la dernière des filles d’Aliyar à se marier et quitter Kars alors qu’elle approchait de la quarantaine. Elle avait épousé un homme à la situation que l’on disait enviable mais dont on ne connaissait pas grand-chose, si ce n’est qu’il était divorcé et qu’il n’avait pas d’enfant. Ils habitaient tous les deux à Izmir et Esmahan travaillait comme sage-femme à l’hôpital central de la ville.
- Et grand-père comment va-t-il ? demanda Dilek à sa mère Neslihan.
- Beaucoup mieux, répondit celle-ci, aujourd’hui il s’est même levé pour faire sa prière du matin. Il l’a faite assis mais il l’a faite.
- Ah bien : tu vas pouvoir venir me voir un peu et t'occuper d'Arda alors ! s’exclama Dilek d’une voix qu’elle voulait guillerette.
- Oh comme j’aimerais pouvoir le faire ! Il a du grandir mon petit prince et dire que je n’ai même pas vu ses premiers pas ! Mais tu sais père a toujours besoin de moi pour s’habiller, se laver aller aux toilettes ! Je ne vois pas Haydar faire ça. Et ta grand-mère a bien vieilli elle aussi.
- - Tu n’as qu’à demander à l’une de tes sœurs de venir te relayer, ce ne serait que justice !
- - Laquelle ? demanda Neslihan, le mari de Sükriye est gravement malade tu sais, elle ne viendra pas. Quant à Nezihe, ses enfants sont petits encore qu’en feraient-elle, surtout là où elle vit ? Gülizar est en France. Ne reste plus qu’Esmahan. Mais Esmahan déprime et ne va pas très bien, si elle revenait à Kars, même pour un seul mois je crois qu’elle finirait par complètement débloquer.
- - Comment ça ?! cria Dilek, et qu’est-ce qu’elle a encore madame la princesse ? C’était bien la peine d’avoir attendu presque 40 ans, d’avoir éconduit des dizaines de prétendants tout ça pour finalement épouser ce tocard stérile ! Et après elle va raconter à tout le monde que j’ai épousé un idiot !
- - Comment tu sais ça toi qu’il est stérile ?
- - Ce n’est pas la question, s’énerva Dilek, je suis en train de crever ici, mon fils confié à des étrangères et mangeant Dieu sait quoi, avec un mari qui va finir par me balancer de l’acide à la gueule et Mme la Princesse peut pas bouger son derrière et s’occuper un peu de son père parce qu’elle a une petite déprime ? Après-tout c’est elle l’infirmière, pas toi non ?
- - Mais de quoi tu parles ma fille ? !! s’inquiéta alors ma tante.
Les jours qui suivirent, un intense trafic d’appels téléphoniques se déclencha entre Kars, Izmir, Ankara, Mersin Diyarkabir et Istanbul. Les six villes où étaient dispersés les enfants d’Aliyar, aux quatre coins du pays. On décida d’un commun accord tacite de fiche la paix à Gülizar, ma mère, qui était trop loin en France pou pouvoir venir s’occuper de son père. Mais qu’allait-on faire pour Dilek ?



