Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

18 octobre 2008

Les filles d'Izmir par une femme de Paris

Sezen Aksu - Izmir'in Kizlari
Vidéo envoyée par hotterbich

Epuisée par mes monstres d’élèves, imprégnée de leur malaise parfois violent, et interloquée par mes propres résistances ou réactions, je peine parfois à rentrer à la maison. C’est que je dois en plus prendre un bus qui trimballe la haine ordinaire des quartiers nord de Paris. Au dessus de mes forces, encore plus avec le sac à dos lourd de copies vrillé au épaules. Alors pour repêcher le souffle de vie et le désir tapi bien au fond de moi, je me réfugie dans un café aux banquettes moelleuses et au plafond haut. J’y écluse mes copies.

Mon compagnon beaucoup plus compatissant vis-à-vis de ma fatigue depuis qu’il a vu « Entre les Murs » (merci merci Cantet…) vient parfois m’y chercher dans sa luxueuse voiture achetée à crédit et pour laquelle je n’avais jusqu’à maintenant qu’une indifférence scandaleuse et scandalisée. Autant dire que maintenant je l’aime et je ne culpabilise même plus à n’avoir pas le courage d’enfourcher un vélib, encore moins de m’enfoncer dans les entrailles du métro.

En chemin, depuis plus d’un mois, je mets exclusivement la même chanson. Qui n’a bien entendu aucun, mais alors aucun rapport avec mon quotidien. Elle figure sur Deniz Yildizi (l'étoile de mer) , le dernier album de Sezen Aksu, que j’aime toujours autant. J’ai choisi sur ce disque la chanson la plus légère, les autres étant assez engagées ou nostalgiques. On en trouve une par exemple à la mémoire du journaliste arménien Hrant Dink assassiné, une autre sur les jeunes soldats turcs victimes d’une guerre insensée, etc.. Celle que j’aime parle des filles d’Izmir, de leur beauté de leur légèreté grave, de leur insolence.

J’ai eu envie de traduire cette chanson aujourd’hui. Sûrement parce que j’ai une tonne de travail en retard, et des troupeaux de moutons sous les lits !

J’ai pris presque autant de plaisir à essayer de la traduire qu'à l'écouter. Evidemment c’est intraduisible, et bourré de références qui me parlent beaucoup à moi mais qui se perdent en arrivant au français. N’empêche, j’avais envie de la partager avec les quelques personnes qui s’égarent sur cette page. J’espère que vous l’écouterez. Je l’aime beaucoup, peut-être parce qu’elle est porteuse de cette légèreté qui me fait tant défaut en ce moment. Peut-être aussi parce qu’elle me fait penser à ma cousine Dilek devenue smyrniote et qui me manque tant.

Cette chanson est autobiographique, Sezen Aku est une fille d'Izmir et elle est aussi connue (et peut-être aiméee aussi d'ailleurs, allez savoir)  pour sa vie amoureuse tumultueuse.   
Moi je ne suis pas d’Izmir, bien que je crève d’envie en ce moment d’y habiter un jour. Je sais c’est un miroir aux alouettes.

denizyildizi2

uyelik_hata

LES FILLES d'IZMIR

Les filles d’Izmir

Une pince à épiler en main*
Femelles, mères, brigandes
Douces mégères
Sortent en bas de soie

Sur la promenade du front de mer

Dans la guerre comme dans l’amour

Elles tiennent haut leur port de reine

Dans le golfe (d'Izmir)
Les reflets de lune comme les étoiles
tout y est piquant
Et le sel à la bonne dose

La brise du soir
Est leur parfum
Le jasmin fleurit sur leurs balcons

Aucun cliquetis de talons haut
Ne peut sonner de manière si aguicheuse
Un coup d’œil et vous voilà à terre
Ce n’est même pas croyable

Les filles d’Izmir
C’est honteux à dire-
Mais nous sommes entre nous -
Meurent aussi bien de trop faire l’amour
Que de trop se battre

Papa, dis donc, qu’est-ce que tu en avais
après la longueur de mes jupes
Cachée sous les escaliers je les roulais
à la taille

Les filles d’Izmir
N’ont pas le mot peur dans leur dictionnaire
Joue-moi une danse de L'Egée
Sur l’air du jeune et fougueux gaillard

Je sortais sur le blacon et entonnais un makber
Le pont en tremblait
Tu me regardais avec un œil si dur
Que, aille ! j’en sortais avec peine

Papa, tu aurais du suivre l’adage
Et considérer la mère avant d’épouser la fille
Tu n’aurais pas du prendre tant à la légère
Le verbe fleuri d'insultes de grand-mère
Et tu n’aurais pas du plonger dans les yeux vert d’eau de Dame Shehriban
En l'ayant vue faire des ronds de fumée avec sa cigarette

... Les filles d’Izmir
Ca vous consument un homme.

****************

* en référence à un poème d'Orhan Veli qui parle de la coquetterie de jeunes filles plus soucieuses de leur pince à épiler que du monde tel qui va..)

Posté par ada_ à 14:48 - Scribouillages - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : , ,

Commentaires

Chouette, un billet d'ada !

Ah ! c'est chouette !

Les femmes turques m'ont paru tellement coquettes, même celles qui avaient revêtu manteaux et foulards. Les manteaux cintrés épousaient la forme du corps, soulignaient la finesse de la taille. Les foulards colorés et joyeux s'accordaient à la couleur des chaussures et du sac à main.

Certaines suivaient une toute autre mode, en robes légères, maquillées, cheveux colorés, rires francs, elles se promenaient sur les allées, au rythme de leurs talons hauts.

"Aucun cliquetis de talons haut
Ne peut sonner de manière si aguicheuse
Un coup d’œil et vous voilà à terre
Ce n’est même pas croyable"

Et pourtant, je ne suis pas allée à Izmir ! Est-ce que ça marche pour d'autres villes, d'après toi ?

(grand sourire)

Posté par samantdi, 18 octobre 2008 à 17:08

Bonjour Samantdi !
Si, on retrouve un peu ces mêmes femmes à Istanbul, mais ce n'est pas la même ambiance. Izmir n'a que très peu d'intérêt architectural ou culturel mais il y souffle vraiment un joli vent de liberté par rapport aux autres endroits du pays. On y voit beaucoup moins de femmes voilées par exemple et beaucoup d'épaules, de dos voire de nombril dénudés. Les smyrniotes sont vraiment très très coquettes. Le coiffeur de Dilek ma cousine m'a expliqué qu'il ouvrait le matin très tôt parce que des lycéennes venaient faire faire leur brushing avant d'aller au lycée !
A Antalya que tu connais j'ai trouvé les femmes bien moins coquettes. A Denizli, le taux de femmes voilées est trop insupportable à mon goût. Même si je reconnais qu'elles portent le foulard avec grâce et élégance, je supporte de moins en moins ce tissu.
As-tu fait la connaissance de l'épouse de Serdar ?

Posté par ada, 18 octobre 2008 à 18:55

La toile nous offre des moments super innatendus. L'auteure de 'Simarkik' est en préparation dans le bleu pour une Musique de la semaine.

Maintenant je suis un peu craintif... Et si je ne serais pas a la hauteur?...

Et dire que je voulais juste parler du petit moineau (minik serce), c'est bien cela?

Merci de votre visite. Et de vos mots.

Posté par dubleudansmesnua, 19 octobre 2008 à 13:24

Du bleu... Minik serçe (petit moineau) est bien le surnom de Sezen Aksu, et c'est effectivement elle qui a composé les morceaux à succès de Tarkan. C'est une sacrée bonne femme ce petit moineau, elle mérite qu'on écrive sur elle, en tous cas et je serai curieuse de lire ce que vous en direz ! Je

Posté par ada, 19 octobre 2008 à 14:03

Ouah la la, elle a change cette Sezen Aksu depuis la derniere fois que je l'ai vue ! Elle etait pas brune avant ? Elle fait au moins 10 ans de moins que son age !

Posté par Estelle, 19 octobre 2008 à 17:42

Salut Estelle !
Elle avait pris un sacré coup de vieux quand même quand je l'ai vu il y a déjà quelques années dans le bel amphi théâtre d'Ephèse. Mais sur les couvertures de CD, ça ne se voit pas trop ! Et oui brune, rousse, peu importe au fond, ce qui transparait toujours c'est sa souffrance si sublimée dans la légèreté. C'est l'âme russe qu'elle représente pour moi !

Posté par ada, 19 octobre 2008 à 18:31

Ah non, assez ! Ras le bol de ces bords de mer avec des nombrils dénudés, des épaules légères et des jambes interminables. D'abord c'est dangereux ("Un coup d’œil et vous voilà à terre"), pour vous-même et votre porte-monnaie ensuite.
Dis Ada, Reine de la Sagesse, ne connaitrais tu point, dans ta si belle Turquie, une contrée grouillante de femmes à chignons, boutonneuses et dyslexiques - que l'œil épuisé puisse enfin goûter un repos bien mérité ?

Posté par delest, 20 octobre 2008 à 22:37

Contre l'épuisement visuel, paupières abaisées.. et plaisir auditif décuplé! Moi, qui ne connaîs des rivages d'Izmir que d'obscures négociations communautaires sur la législation qui sera peut-être un jour applicable à ces rivages, j'y goûte sans vergogne ni lassitude. Et, si j'étais linguisto-ethno-ornithologue, je conclurais ce billet en précisant que Minik serçe, en alsacien, ça se dit "spaetzle", ce qui ouvre, avouons-le, de sacrés espaces de méditation...

Posté par Anh Hai, 23 octobre 2008 à 21:48

Quel plaisir ce billet, merci Ada.
Tu m'apportes un souffle d'ailleurs, d'Izmir, mais aussi de tous les endroits où les femmes ont envie de rester féminines, légères et non soumises !

Bonnes vacances !

Posté par Fauvette, 27 octobre 2008 à 13:41

Secrètement

Secrètement je suis passé, secrètement tu m'as ému, comme toujours ...

Bises,
L.

Posté par Lolepops, 28 octobre 2008 à 23:06

A

L, tu es toujours le bienvenu: comme toujours...!
Peu de personnes "de ma vraie vie" ont cette adresse tu sais.

Merci Fauvette, tu me donnes envie de continuer à traduire Sezen, ou d'autres d'ailleurs !

Anh-hai si je continue mon travail de traduction puis-je espérer que nous finirons par nous retrouver en Turquie ? Mais pas à Ankara, ça non alors !

Delest, je ne suis pas sûre d'aimer être Reine de la sagesse même en titre. Bien possible que ce soit l'enjeu de ce billet d'ailleurs ! Et pour répondre à ta question, si, il suffit que tu ailles un peu plus à l'intérieur des terres et tu ne retrouveras plus les nombrils dénudés. Mais de jolis minois quand même: http://ilederacinee.canalblog.com/archives/2008/08/31/10406183.html Est-ce moins fatiguant ? J'en doute...

Posté par ada, 29 octobre 2008 à 09:50

Poster un commentaire