constantinopleLorsque je suis "fatiguée d'être moi", je dors, je danse, ou j'essaie de m'oublier dans les mots des autres.  Mais souvent, mon nombril refait surface et me replace dans ma lecture là où je ne veux pourtant pas être.
C'est ainsi que j'ai lu le recueil de poèmes de Mehmet Yashin (traduits par Alain Mascarou), en me désolant de le lire avec mes yeux à moi. Avec un titre pareil, Constantinople n'attend plus personne, je ne pouvais pas le manquer. Cependant cette Constantinople a plus de visages, de collines et de noms que je ne pensais et est partout et surtout ailleurs. Évidemment. J'aurais aimé porter un autre nom en lisant ce receuil de poèmes ou bien que lui en porte un autre.

"Constantinople n’attend plus personne dans la cabine d’interprète il y a une femme aux yeux bleus nous parlerions avec d’anciennes voix si nous devions parler. Maintenant langue étroite et obscure. Mon turc intérieur se détricote, à chaque approximation je me défait maille après maille … les pêcheurs de la Mer Noire vont me ramasser je crains qu’on ne lise dans ma paume : plus d’Istanbul pour vous, ni de Constantinople, ni même d’amis Turcs qui aient une icône de Byzance accrochée chez eux…"

de Mehmet Yashin


J'en ai sélectionné un autre, mais je garde au secret celui qui m'a le plus touchée.

Pas d’Ithaque

 

Pas de port où tu puisses jeter l’ancre dans ce voyage.

Pas d’endroit nommé Ithaque

 

Ecoute ô enfant !

Les vagues feront chavirer ton petit bateau de papier

tu en avaleras de l’eau salée

tu nageras vers le large en empoignant la mer à brassées

sachant que la ligne d’horizon restera toujours devant toi

telle une corde tendue.

 

Plus d’un navire sombrera encore

plus d’un amour se livrera à la tempête

seuls tes rêves ne sombreront pas- T a patrie est une île lointaine

une solitude égale à celle des dieux te revient

et toi dans cet infini bleu

silencieux autant que le Créateur

tu dresseras ta tête altière face aux vagues irritables.

 

Pas d’endroit où cessent les souffrances

Pas de temps pour pleurer et rire

-et puis l’éclat de rire pour un bonheur éphémère

que peut-il bien apprendre à l’homme ? –

la douleur te fera grandir et tu apprendras enfin

à danser sur la glace

à danser sur la glace.

  

Mehmet Yashin, Istanbul, 1983.

traduit du turc par Alain MASCAROU


A lire aussi l'entretien donné au Magazine Littéraire ne serait-ce que pour rappeler l'universalité de la poésie. On trouve aussi quelques poèmes extraits du recueil à la fin de l'entretien.

Sur le site officiel de l'auteur des poèmes en anglais.