Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

04 juin 2009

Les couettes de la discorde 10

juillet_2008__Ayvalik__su_kaydiragi_cenneti_122Conversation à la pastèque


L’été dernier, à Ayvalik, dans une maison louée pour les vacances au bord de la mer Egée, j’ai raconté à ma cousine Dilek que j’essayais d’écrire une sorte de récit sur les épreuves que la famille avait traversées et notamment sur son divorce. Je faisais face alors à un beau moment de crise profonde où je doutais de tout. 

Le mot « épreuves » à peine écrit ici, je me rends compte qu’en fait j’ai alors dit « difficultés » en turc et que le terme que j’ai employé n’a pas la connotation religieuse que je peux lui coller en douce en français. Dans tous les cas, il me semble que je tenais à souligner, en parlant au passé, que tout cela était bien terminé. Je ne sais pas si mes yeux rougis au sortir des après-midis solitaires ensommeillés de cauchemars indiquaient à la perspicace Dilek les parallèles tordus que mon inconscient fatigué faisait.

- C’est la crise rituelle, le cap des 10 ans, me dit-elle en me tendant une assiette de pastèque coupée en morceaux. Tu sais ce que tu vas faire ?

J’ai pris l’assiette et la bouche pleine d’un bon jus frais, peut-être pour changer de sujet de conversation, je lui ai dit où j’en étais arrivée dans mon récit :

- Tu sais quand où tu as avoué à quel point ton mari déraillait et que ta mère, alarmée, a fini par venir mesurer elle-même la gravité de la situation à Istanbul,  après avoir laissé à Kars ses vieux parents sous la garde de l’oncle Haydar. Exactement au moment où ta mère débarque du dolmus qui la conduit au bidonville de Bayramli où vous aviez déménagé alors…

- Comment sais-tu qu’elle est venue en dolmus ? m’a-t-elle demandé, amusée. Je suis sûre que tu as aussi dit qu’elle avait les bras chargés de paquets de gruyère et de miel…

- Eh oui ! Et je ne sais pas pourquoi Dilek, mais je n’arrive pas imaginer ce qui s’est passé à ce moment là.

- Pourquoi ?  m’a-t-elle souri ingénument, tu as pourtant eu un aperçu de l’ambiance qui régnait chez moi puisque tu es toi-même venue quelques jours avec ta mère, tu te souviens, avant d’aller à Kars.... ?

- Oui mais à l’époque, j’avoue que ni les histoires de couples, ni  même les destinées féminines ne m’intéressaient beaucoup… Pour moi le mariage était alors quelque chose d’un autre temps, concernant plutôt nos mères que nous-mêmes. Alors je crois que j’ai du faire tout ce qui était en mon pouvoir pour ne rien voir. Je crois même que c’est ma mère qui m’a dit qu’elle avait entendu des bruits provenant de ta chambre un matin très tôt, un coup sourd, des cris étouffés et que juste après ton mari était parti en claquant la porte. Mais ce que racontait ma mère à ce moment-là me passait bien au-dessus de la tête, des histoires de bonnes femmes quoi…

- Ben bravo….

- Ne t’inquiète pas, ce n’était qu’un sursis !

Et Dilek éclate de nouveau de rire. J’aime tant sa légèreté. Elle me semble le fruit d’un long travail.

- Je me souviens juste que je rencontrais ton mari pour la première fois, et qu’il n’avait pas vraiment fait d’efforts pour se rendre aimable : il surgissait souvent tard dans la soirée et dès qu’il mettait les pieds dans l’appartement tu te levais pour te diriger sans tarder dans la cuisine. Une nuit à deux heures du matin, tu lui as servi une énorme assiette de riz aux pois chiches et il a tout mangé. D’ailleurs encore maintenant quand je vois ce plat dans l’aquarium qui sert d’étal aux vendeurs ambulants je pense à lui.

- Oui hein, il avait déjà un ventre de baudruche à cette époque là !  dit-elle en riant.

J’ai failli ajouter « Et des petits yeux rouges de lapin » mais je m’en garde. Il vaut mieux laisser les femmes se moquer elles-mêmes des hommes dont elles sont tombées follement amoureuses. D’autant plus qu’à l’heure d’aujourd’hui, je sais ce que Dilek a écrit bien des années après, quand cet homme honni est mort. Mais n’allons pas trop vite.

- Ce que je ne comprends pas, ai-je dit plutôt, c’est pourquoi tu ne l’as pas quitté à ce moment-là…

- Et que voulais-tu que je fasse ? Je te rappelle qu’à l’époque je ne travaillais pas, que ma mère ne travaillait pas et était loin, et que mon frère était sur le point d’aller à l’armée…

- C’est bizarre, j’étais persuadée que tu travaillais déjà, dans mon esprit tu as toujours été indépendante et forte, ai-je marmonné…

- Comme toi maintenant ? a commenté Dilek qui décidemment n’en rate pas une.

- Cela n’a rien voir ! m’insurgeai-je.

- Je sais, rigole Dilek. Il faut croire que cela te plait de me croire forte et indépendante. Mais continue, cela me donne du courage, car la lutte n’est pas finie, conclue-t-elle la voix légèrement voilée.

 

Il faut donc que je revienne près de 15 ans en arrière, là où j’avais laissé ma tante, dans le dolmus (minibus taxi collectif) qui la conduisait vers le bidonville où habitait sa fille.

 

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Le début de cette longue histoire remonte ici.

Posté par ada_ à 11:38 - Les couettes de la discorde - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

Ouiiiii ! Elles reviennent, les couettes de la discorde ! Chouette !

Posté par samantdi, 04 juin 2009 à 17:17

J'aime bien Dilek, j'aime bien quand tu nous racontes l'histoire des Couettes.

Chouette comme dit Samantdi.

Posté par Fauvette, 04 juin 2009 à 22:40

Moi aussi j'aime beaucoup, je verrais bien un roman...

Posté par Tiphaine, 07 juin 2009 à 00:19

Enfin ! Jamais vu un entracte aussi long... La prochaine fois, faudra voir à distribuer des böregi de sigara, et quelques Börek, avec du raki siou plait. On ne proteste pas trop, mais on est quand même quelques uns que l'attente a desséché sur place, dirait on :)
Je vous confirme être tout ouïe, madame Ada.

Posté par delest, 09 juin 2009 à 00:05

Enfin, enfin, enfin !!!!!!!!!

Posté par Fanette, 09 juin 2009 à 22:09

Ok pour les börek Delest. Tu les veux au fromage, aux épinards ou à la viande ?
Merci pour l'accueil enthousiaste. La suite arrive. Elle est écrite dans un cahier et attend que je la tape, aïe aïe pas taper pas taper.

Posté par ada, 10 juin 2009 à 06:59

Aux étoiles, s'il te plait. Dans le drapeau turc il y a Ay Yıldız. Ça va un moment...
Alors, dans mon Bôrek, peux tu mettre un peu de Proxima Centauri, parce que c'est l'étoile la plus proche. Et un bout de Véga, dans la Lyre. Parce que c'est la plus lumineuse, en été. De la lumière on en a tous besoin.
Merci Ada. Toi qui a -aussi- bien les pieds sur terre :)

Posté par delest, 12 juin 2009 à 22:32

Delest,je t'en prie, je suis mauvaise cuisinière mais pas au point de mettre du tissu, fut-il glorieux, dans mes börek.
A la rigueur du savon. Parfois de l'eau de rose. Mais de la lumière, sûrement pas !

Les meilleures choses terrestres sont celles qui atteignent l'estomac d'après moi.

Je n'oublie pas tes börek pour la prochaine fournée !

Posté par ada, 13 juin 2009 à 09:30

bon bon je remballe mon ptit bazar célesto-poétique. En ronchonnant juste pour la forme.
Faut dire que ça commence à sentir rudement bon, par chez toi :)

Posté par delest, 13 juin 2009 à 13:56

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