04 juin 2009
Les couettes de la discorde 10
L’été dernier, à Ayvalik, dans une maison louée pour les vacances au bord de la mer Egée, j’ai raconté à ma cousine Dilek que j’essayais d’écrire une sorte de récit sur les épreuves que la famille avait traversées et notamment sur son divorce. Je faisais face alors à un beau moment de crise profonde où je doutais de tout.
Le mot
« épreuves » à peine écrit ici, je me rends compte qu’en fait j’ai
alors dit « difficultés » en turc et que le terme que j’ai employé n’a pas
la connotation religieuse que je peux lui coller en douce en français. Dans
tous les cas, il me semble que je tenais à souligner, en parlant au passé, que
tout cela était bien terminé. Je ne sais pas si mes yeux rougis au sortir des
après-midis solitaires ensommeillés de cauchemars indiquaient à la perspicace Dilek les
parallèles tordus que mon inconscient fatigué faisait.
- C’est la crise rituelle, le cap des 10
ans, me dit-elle en me tendant une assiette de pastèque coupée en morceaux. Tu
sais ce que tu vas faire ?
J’ai
pris l’assiette et la bouche pleine d’un bon jus frais, peut-être pour changer
de sujet de conversation, je lui ai dit où j’en étais arrivée dans mon récit :
- Tu sais quand où tu as avoué à quel
point ton mari déraillait et que ta mère, alarmée, a fini par venir mesurer elle-même
la gravité de la situation à Istanbul, après avoir laissé à Kars ses vieux parents
sous la garde de l’oncle Haydar. Exactement au moment où ta mère débarque du
dolmus qui la conduit au bidonville de Bayramli où vous aviez déménagé alors…
- Comment sais-tu qu’elle est venue en
dolmus ? m’a-t-elle demandé, amusée. Je suis sûre que tu as aussi dit qu’elle
avait les bras chargés de paquets de gruyère et de miel…
- Eh oui ! Et je ne sais pas pourquoi
Dilek, mais je n’arrive pas imaginer ce qui s’est passé à ce moment là.
- Pourquoi ? m’a-t-elle souri ingénument, tu as pourtant eu
un aperçu de l’ambiance qui régnait chez moi puisque tu es toi-même venue
quelques jours avec ta mère, tu te souviens, avant d’aller à Kars.... ?
- Oui mais à l’époque, j’avoue que ni les
histoires de couples, ni même les
destinées féminines ne m’intéressaient beaucoup… Pour moi le mariage était
alors quelque chose d’un autre temps, concernant plutôt nos mères que
nous-mêmes. Alors je crois que j’ai du faire tout ce qui était en mon pouvoir
pour ne rien voir. Je crois même que c’est ma mère qui m’a dit qu’elle avait
entendu des bruits provenant de ta chambre un matin très tôt, un coup sourd,
des cris étouffés et que juste après ton mari était parti en claquant la porte.
Mais ce que racontait ma mère à ce moment-là me passait bien au-dessus de la tête, des histoires de bonnes femmes
quoi…
- Ben bravo….
- Ne t’inquiète pas, ce n’était qu’un sursis !
Et
Dilek éclate de nouveau de rire. J’aime
tant sa légèreté. Elle me semble le fruit d’un long travail.
- Je me souviens juste que je rencontrais
ton mari pour la première fois, et qu’il n’avait pas vraiment fait d’efforts
pour se rendre aimable : il surgissait souvent tard dans la soirée et dès
qu’il mettait les pieds dans l’appartement tu te levais pour te diriger sans tarder
dans la cuisine. Une nuit à deux heures du matin, tu lui as servi une énorme
assiette de riz aux pois chiches et il a tout mangé. D’ailleurs encore
maintenant quand je vois ce plat dans l’aquarium qui sert d’étal aux vendeurs
ambulants je pense à lui.
- Oui hein, il avait déjà un ventre de
baudruche à cette époque là ! dit-elle en riant.
J’ai
failli ajouter « Et des petits yeux rouges de lapin » mais je m’en
garde. Il vaut mieux laisser les femmes se moquer elles-mêmes des hommes dont
elles sont tombées follement amoureuses. D’autant plus qu’à l’heure d’aujourd’hui, je sais ce que Dilek a écrit bien des années après, quand cet homme honni est mort. Mais n’allons pas trop
vite.
- Ce que je ne comprends pas, ai-je dit
plutôt, c’est pourquoi tu ne l’as pas quitté à ce moment-là…
- Et que voulais-tu que je fasse ? Je
te rappelle qu’à l’époque je ne travaillais pas, que ma mère ne travaillait pas
et était loin, et que mon frère était sur le point d’aller à l’armée…
- C’est bizarre, j’étais persuadée que tu
travaillais déjà, dans mon esprit tu as toujours été indépendante et forte,
ai-je marmonné…
- Comme toi maintenant ? a commenté
Dilek qui décidemment n’en rate pas une.
- Cela n’a rien voir ! m’insurgeai-je.
- Je sais, rigole Dilek. Il faut croire
que cela te plait de me croire forte et indépendante. Mais continue, cela me
donne du courage, car la lutte n’est pas finie, conclue-t-elle la voix
légèrement voilée.
Il faut donc que
je revienne près de 15 ans en arrière, là où j’avais laissé ma tante, dans le
dolmus (minibus taxi collectif) qui la conduisait vers le bidonville où
habitait sa fille.
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Le début de cette longue histoire remonte ici.
Commentaires
Ouiiiii ! Elles reviennent, les couettes de la discorde ! Chouette !
J'aime bien Dilek, j'aime bien quand tu nous racontes l'histoire des Couettes.
Chouette comme dit Samantdi.
Moi aussi j'aime beaucoup, je verrais bien un roman...
Enfin ! Jamais vu un entracte aussi long... La prochaine fois, faudra voir à distribuer des böregi de sigara, et quelques Börek, avec du raki siou plait. On ne proteste pas trop, mais on est quand même quelques uns que l'attente a desséché sur place, dirait on :)
Je vous confirme être tout ouïe, madame Ada.
Enfin, enfin, enfin !!!!!!!!!
Ok pour les börek Delest. Tu les veux au fromage, aux épinards ou à la viande ?
Merci pour l'accueil enthousiaste. La suite arrive. Elle est écrite dans un cahier et attend que je la tape, aïe aïe pas taper pas taper.
Aux étoiles, s'il te plait. Dans le drapeau turc il y a Ay Yıldız. Ça va un moment...
Alors, dans mon Bôrek, peux tu mettre un peu de Proxima Centauri, parce que c'est l'étoile la plus proche. Et un bout de Véga, dans la Lyre. Parce que c'est la plus lumineuse, en été. De la lumière on en a tous besoin.
Merci Ada. Toi qui a -aussi- bien les pieds sur terre :)
Delest,je t'en prie, je suis mauvaise cuisinière mais pas au point de mettre du tissu, fut-il glorieux, dans mes börek.
A la rigueur du savon. Parfois de l'eau de rose. Mais de la lumière, sûrement pas !
Les meilleures choses terrestres sont celles qui atteignent l'estomac d'après moi.
Je n'oublie pas tes börek pour la prochaine fournée !
bon bon je remballe mon ptit bazar célesto-poétique. En ronchonnant juste pour la forme.
Faut dire que ça commence à sentir rudement bon, par chez toi :)




