Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

13 juin 2009

Les couettes de la discorde 11

Le pique-nique


Faut-il que je reprenne le fil d’abord avec ma tante Neslihan, en train de contempler le paysage à mesure qu’elle s’éloigne du cœur d’Istanbul et se dirige vers le bidonville de sa fille ou avec Dilek, qui attend sa mère sur le balcon dudit bidonville ?
Pour accélérer un peu l’action, il faudrait que je m’attaque aux retrouvailles de la mère et de la fille : pendant que je tergiverse ainsi, le mari problématique continue à faire des siennes. L’affaire prend même des tournures cinématographiques urgentes : hier, j’ai cru voir le mari de Dilek dans le court métrage réalisé par Jacques Audiard sur la violence conjugale. Bon je lui ai trouvé une tête trop patibulaire pour être intéressante à l’acteur qui joue le mari harceleur, et le mari de Dilek ne mâche pas de chewing gum avec cet air mauvais (au contraire il était même assez séduisant et son expression était douce) mais il est temps que je règle quand même la question.

Vous ne trouvez pas que je m’incruste un peu trop dans ce récit ?

Si je veux, au contraire mieux comprendre et pardonner à Dilek pour les pleurs qu’elle a versés à la mort (longtemps après) de cet homme, j’ai l’impression qu’il faut que je passe par les souvenirs plus lointains de Neslihan, sa mère. En effet, plus mon récit avance, plus je suis persuadée que nos ( les ?) histoires d’amours sont des affaires de famille avant d’être des penchants individuels.

Tranchons. Le paysage que regarde Neslihan n’était pas fameux. Le dolmus avait quitté la voie rapide et commençait à grimper laborieusement vers les hauteurs des collines. Les lieux avaient bien changé : la dernière fois que Neslihan était venue ici, il n’y avait pas vraiment d’habitations, une ou deux villas peut-être, l’endroit était alors un lieu de villégiature réputé pour son bon air. Il n’avait pas résisté à l’afflux des migrants anatoliens.

Neslihan se souvenait même être venue ici pour un pique-nique. Elle regarda, mais par la vitre du dolmus, elle ne vit pas les figuiers immenses sous lesquels on avait étendu les nappes. Etait-ce un bon souvenir ? C’était une belle journée du début de l’été. La famille venait juste d’arriver à Istanbul et son mari tentait d’effacer les souvenirs pénibles qui avaient émaillé leurs derniers jours à Kars. Contrairement aux promesses qu’il avait faites à Neslihan, il ne pouvait pas quitter sa 1ère épouse, qu’aurait-on pensé il avait trois enfants d’elle... Alors il tentait un peu désespérément de faire cohabiter tout ce monde. Il avait loué une très grande maison, suffisante, pensait-il, pour les deux épouses et les cinq enfants. Je ne sais pas ce qui a pu se passer dans la tête de ma tante à cette époque-là. Il est très difficile d’en parler avec elle. Je peux juste imaginer l’énorme conflit qui a du naître dans sa tête, elle qui avait été élevée par un père plutôt « moderne » et en tous cas fervent défenseur des idéaux républicains kémalistes et des droits de la femme, et par conséquent de la monogamie (le célibat ça viendra après !). Aurait-il encouragé ses 5 filles à étudier autrement ? Certes, dans l’Anatolie où ils avaient élu domicile, la bigamie était chose courante, mais son père à elle avait été si amoureux et si fidèle…. Alors quoi ? Comment avait-elle pu se retrouver dans une situation pareille ? Plusieurs fois, elle m’a dit qu’elle ne savait pas que son Türker était déjà marié quand elle a accepté qu’il « l’enlève ». Vu la place et l’importance de la famille de Türker dans la petite Kars de l’époque, cela me parait peu crédible. D’autres fois, elle a laissé entendre qu’il lui avait promis de quitter sa première épouse: il disait qu'il ne l'avait jamais aimée, que sa mère l’avait forcé à l'épouser.

J’ai, sur cette période, le récit de son fils. Surprenant récit. C’est lui qui m’a raconté la maison pleine de cris, le grand drap qui divisait le salon en deux et aussi le pique-nique à Bayramoglu. Il avait dans les 6-7 ans, était moyennement heureux d’avoir quitté sa Kars natale, où il avait une grande liberté et pouvait vadrouiller à sa guise, mais était malgré tout content de vivre dans une grande maisonnée avec non seulement sa propre sœur Dilek(déjà capricieuse et insupportable) mais aussi sa grande demi-sœur (qui ne l’aimait pas beaucoup) et ses deux grands demi-frères (qu’il n’a jamais appelés « demis ») dont l’univers de presque adultes le fascinait. Pour lui ce pique-nique était un bon souvenir, malgré sa fin précipitée :

- On avait étalé une grande nappe sur l’herbe, et les mamans étaient en train d’enfiler la viande, les oignons, les poivrons et les tomates sur les brochettes. Moi, mon père et mes frères , on jouait au foot, j’étais un fameux attaquant malgré mes petites jambes. Soudain les deux filles, qui avaient à peine un an d’écart, se sont mises à brailler comme des furies, à propos d’une poupée je crois, que mon père avait achetée à l’une mais pas à l’autre. Nos mères s’en sont mêlées, (je me dis, moi Ada, qu’elles étaient peut-être même soulagées "les mères" d'avoir mis fin à cette belle hypocrisie, mais c’est une opinion personnelle) et je crois qu’on a du partir sans manger les brochettes. Les filles, c’est insupportable, conclue le frère de Dilek en clignant de l'oeil et riant.


Je suis sûre que Neslihan pensait à ce pique-nique quand le dolmus l’a déposée avec ses sacs plein de miel et de gruyère à l’entrée du quartier de Bayramoglu.

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La première partie de ce récit se trouve toujours , pour remonter, ou commencer le fil, il faut cliquer sur la catégorie "Couettes de la discorde" de ce blog.


Posté par ada_ à 09:14 - Les couettes de la discorde - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

"Les filles, c’est insupportable". C'est quand même exagéré, comme opinion. Sous la couette de la concorde, il y a même parfois des cas où ça se supporte très bien, je trouve :)

Posté par delest, 13 juin 2009 à 12:58

Ton cousin a-t-il toujours cette opinion sur les filles ?

Posté par Fauvette, 16 juin 2009 à 12:34

Mon cousin sur lequel je vais être amenée à parler davantage... enfin si j'ose... est un être très facétieux, qui ne pensait pas ce qu'il disait là...
Il en veut énormément à son père en fait de lui avoir donné une enfance pleine de cris et de rancœurs... Merci Fauvette de ton passage !

Posté par ada, 16 juin 2009 à 13:46

D'ailleurs, Delest,je pense que le même cousin partage ton penchant pour les moments passés sous les couettes...
et sinon, les börek arrivent, comme c'est Dilek qui les a préparés,(pour plus de sûreté), c'est un peu plus long !

Posté par ada, 16 juin 2009 à 13:48

Ah quel gouvernement s'attèlera à un programme de développement des Moments Partagés sous la Couette ? Que des avantages : augmentation du tonus cardiaque et de la natalité, diminution des factures de chauffage, et des commentaires idiots sur les blogs...
En attendant, les modestes (quoique enthousiastes) artisans comme Dilek et votre serviteur ont quand même bien du mérite.

Posté par delest, 16 juin 2009 à 21:23

Le frère de Dilek, voulais-je dire, pardon pardon...

Posté par delest, 16 juin 2009 à 21:27

Ada, je ne te l'ai pas dit, mais j'adore tes histoires.

Posté par Fauvette, 18 juin 2009 à 15:46

Moi je dis pareil que Fauvette ! :-)Et j'ai hâte de lire la prochaine !

Posté par Tiphaine, 01 juillet 2009 à 02:29

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