Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

20 juin 2009

Hypothèse 1

hypothese1

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Posté par ada_ à 10:23 - Collages - Commentaires [6] - Permalien [#]


13 juin 2009

Les couettes de la discorde 11

Le pique-nique


Faut-il que je reprenne le fil d’abord avec ma tante Neslihan, en train de contempler le paysage à mesure qu’elle s’éloigne du cœur d’Istanbul et se dirige vers le bidonville de sa fille ou avec Dilek, qui attend sa mère sur le balcon dudit bidonville ?
Pour accélérer un peu l’action, il faudrait que je m’attaque aux retrouvailles de la mère et de la fille : pendant que je tergiverse ainsi, le mari problématique continue à faire des siennes. L’affaire prend même des tournures cinématographiques urgentes : hier, j’ai cru voir le mari de Dilek dans le court métrage réalisé par Jacques Audiard sur la violence conjugale. Bon je lui ai trouvé une tête trop patibulaire pour être intéressante à l’acteur qui joue le mari harceleur, et le mari de Dilek ne mâche pas de chewing gum avec cet air mauvais (au contraire il était même assez séduisant et son expression était douce) mais il est temps que je règle quand même la question.

Vous ne trouvez pas que je m’incruste un peu trop dans ce récit ?

Si je veux, au contraire mieux comprendre et pardonner à Dilek pour les pleurs qu’elle a versés à la mort (longtemps après) de cet homme, j’ai l’impression qu’il faut que je passe par les souvenirs plus lointains de Neslihan, sa mère. En effet, plus mon récit avance, plus je suis persuadée que nos ( les ?) histoires d’amours sont des affaires de famille avant d’être des penchants individuels.

Tranchons. Le paysage que regarde Neslihan n’était pas fameux. Le dolmus avait quitté la voie rapide et commençait à grimper laborieusement vers les hauteurs des collines. Les lieux avaient bien changé : la dernière fois que Neslihan était venue ici, il n’y avait pas vraiment d’habitations, une ou deux villas peut-être, l’endroit était alors un lieu de villégiature réputé pour son bon air. Il n’avait pas résisté à l’afflux des migrants anatoliens.

Neslihan se souvenait même être venue ici pour un pique-nique. Elle regarda, mais par la vitre du dolmus, elle ne vit pas les figuiers immenses sous lesquels on avait étendu les nappes. Etait-ce un bon souvenir ? C’était une belle journée du début de l’été. La famille venait juste d’arriver à Istanbul et son mari tentait d’effacer les souvenirs pénibles qui avaient émaillé leurs derniers jours à Kars. Contrairement aux promesses qu’il avait faites à Neslihan, il ne pouvait pas quitter sa 1ère épouse, qu’aurait-on pensé il avait trois enfants d’elle... Alors il tentait un peu désespérément de faire cohabiter tout ce monde. Il avait loué une très grande maison, suffisante, pensait-il, pour les deux épouses et les cinq enfants. Je ne sais pas ce qui a pu se passer dans la tête de ma tante à cette époque-là. Il est très difficile d’en parler avec elle. Je peux juste imaginer l’énorme conflit qui a du naître dans sa tête, elle qui avait été élevée par un père plutôt « moderne » et en tous cas fervent défenseur des idéaux républicains kémalistes et des droits de la femme, et par conséquent de la monogamie (le célibat ça viendra après !). Aurait-il encouragé ses 5 filles à étudier autrement ? Certes, dans l’Anatolie où ils avaient élu domicile, la bigamie était chose courante, mais son père à elle avait été si amoureux et si fidèle…. Alors quoi ? Comment avait-elle pu se retrouver dans une situation pareille ? Plusieurs fois, elle m’a dit qu’elle ne savait pas que son Türker était déjà marié quand elle a accepté qu’il « l’enlève ». Vu la place et l’importance de la famille de Türker dans la petite Kars de l’époque, cela me parait peu crédible. D’autres fois, elle a laissé entendre qu’il lui avait promis de quitter sa première épouse: il disait qu'il ne l'avait jamais aimée, que sa mère l’avait forcé à l'épouser.

J’ai, sur cette période, le récit de son fils. Surprenant récit. C’est lui qui m’a raconté la maison pleine de cris, le grand drap qui divisait le salon en deux et aussi le pique-nique à Bayramoglu. Il avait dans les 6-7 ans, était moyennement heureux d’avoir quitté sa Kars natale, où il avait une grande liberté et pouvait vadrouiller à sa guise, mais était malgré tout content de vivre dans une grande maisonnée avec non seulement sa propre sœur Dilek(déjà capricieuse et insupportable) mais aussi sa grande demi-sœur (qui ne l’aimait pas beaucoup) et ses deux grands demi-frères (qu’il n’a jamais appelés « demis ») dont l’univers de presque adultes le fascinait. Pour lui ce pique-nique était un bon souvenir, malgré sa fin précipitée :

- On avait étalé une grande nappe sur l’herbe, et les mamans étaient en train d’enfiler la viande, les oignons, les poivrons et les tomates sur les brochettes. Moi, mon père et mes frères , on jouait au foot, j’étais un fameux attaquant malgré mes petites jambes. Soudain les deux filles, qui avaient à peine un an d’écart, se sont mises à brailler comme des furies, à propos d’une poupée je crois, que mon père avait achetée à l’une mais pas à l’autre. Nos mères s’en sont mêlées, (je me dis, moi Ada, qu’elles étaient peut-être même soulagées "les mères" d'avoir mis fin à cette belle hypocrisie, mais c’est une opinion personnelle) et je crois qu’on a du partir sans manger les brochettes. Les filles, c’est insupportable, conclue le frère de Dilek en clignant de l'oeil et riant.


Je suis sûre que Neslihan pensait à ce pique-nique quand le dolmus l’a déposée avec ses sacs plein de miel et de gruyère à l’entrée du quartier de Bayramoglu.

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La première partie de ce récit se trouve toujours , pour remonter, ou commencer le fil, il faut cliquer sur la catégorie "Couettes de la discorde" de ce blog.


Posté par ada_ à 09:14 - Les couettes de la discorde - Commentaires [8] - Permalien [#]

04 juin 2009

Les couettes de la discorde 10

juillet_2008__Ayvalik__su_kaydiragi_cenneti_122Conversation à la pastèque


L’été dernier, à Ayvalik, dans une maison louée pour les vacances au bord de la mer Egée, j’ai raconté à ma cousine Dilek que j’essayais d’écrire une sorte de récit sur les épreuves que la famille avait traversées et notamment sur son divorce. Je faisais face alors à un beau moment de crise profonde où je doutais de tout. 

Le mot « épreuves » à peine écrit ici, je me rends compte qu’en fait j’ai alors dit « difficultés » en turc et que le terme que j’ai employé n’a pas la connotation religieuse que je peux lui coller en douce en français. Dans tous les cas, il me semble que je tenais à souligner, en parlant au passé, que tout cela était bien terminé. Je ne sais pas si mes yeux rougis au sortir des après-midis solitaires ensommeillés de cauchemars indiquaient à la perspicace Dilek les parallèles tordus que mon inconscient fatigué faisait.

- C’est la crise rituelle, le cap des 10 ans, me dit-elle en me tendant une assiette de pastèque coupée en morceaux. Tu sais ce que tu vas faire ?

J’ai pris l’assiette et la bouche pleine d’un bon jus frais, peut-être pour changer de sujet de conversation, je lui ai dit où j’en étais arrivée dans mon récit :

- Tu sais quand où tu as avoué à quel point ton mari déraillait et que ta mère, alarmée, a fini par venir mesurer elle-même la gravité de la situation à Istanbul,  après avoir laissé à Kars ses vieux parents sous la garde de l’oncle Haydar. Exactement au moment où ta mère débarque du dolmus qui la conduit au bidonville de Bayramli où vous aviez déménagé alors…

- Comment sais-tu qu’elle est venue en dolmus ? m’a-t-elle demandé, amusée. Je suis sûre que tu as aussi dit qu’elle avait les bras chargés de paquets de gruyère et de miel…

- Eh oui ! Et je ne sais pas pourquoi Dilek, mais je n’arrive pas imaginer ce qui s’est passé à ce moment là.

- Pourquoi ?  m’a-t-elle souri ingénument, tu as pourtant eu un aperçu de l’ambiance qui régnait chez moi puisque tu es toi-même venue quelques jours avec ta mère, tu te souviens, avant d’aller à Kars.... ?

- Oui mais à l’époque, j’avoue que ni les histoires de couples, ni  même les destinées féminines ne m’intéressaient beaucoup… Pour moi le mariage était alors quelque chose d’un autre temps, concernant plutôt nos mères que nous-mêmes. Alors je crois que j’ai du faire tout ce qui était en mon pouvoir pour ne rien voir. Je crois même que c’est ma mère qui m’a dit qu’elle avait entendu des bruits provenant de ta chambre un matin très tôt, un coup sourd, des cris étouffés et que juste après ton mari était parti en claquant la porte. Mais ce que racontait ma mère à ce moment-là me passait bien au-dessus de la tête, des histoires de bonnes femmes quoi…

- Ben bravo….

- Ne t’inquiète pas, ce n’était qu’un sursis !

Et Dilek éclate de nouveau de rire. J’aime tant sa légèreté. Elle me semble le fruit d’un long travail.

- Je me souviens juste que je rencontrais ton mari pour la première fois, et qu’il n’avait pas vraiment fait d’efforts pour se rendre aimable : il surgissait souvent tard dans la soirée et dès qu’il mettait les pieds dans l’appartement tu te levais pour te diriger sans tarder dans la cuisine. Une nuit à deux heures du matin, tu lui as servi une énorme assiette de riz aux pois chiches et il a tout mangé. D’ailleurs encore maintenant quand je vois ce plat dans l’aquarium qui sert d’étal aux vendeurs ambulants je pense à lui.

- Oui hein, il avait déjà un ventre de baudruche à cette époque là !  dit-elle en riant.

J’ai failli ajouter « Et des petits yeux rouges de lapin » mais je m’en garde. Il vaut mieux laisser les femmes se moquer elles-mêmes des hommes dont elles sont tombées follement amoureuses. D’autant plus qu’à l’heure d’aujourd’hui, je sais ce que Dilek a écrit bien des années après, quand cet homme honni est mort. Mais n’allons pas trop vite.

- Ce que je ne comprends pas, ai-je dit plutôt, c’est pourquoi tu ne l’as pas quitté à ce moment-là…

- Et que voulais-tu que je fasse ? Je te rappelle qu’à l’époque je ne travaillais pas, que ma mère ne travaillait pas et était loin, et que mon frère était sur le point d’aller à l’armée…

- C’est bizarre, j’étais persuadée que tu travaillais déjà, dans mon esprit tu as toujours été indépendante et forte, ai-je marmonné…

- Comme toi maintenant ? a commenté Dilek qui décidemment n’en rate pas une.

- Cela n’a rien voir ! m’insurgeai-je.

- Je sais, rigole Dilek. Il faut croire que cela te plait de me croire forte et indépendante. Mais continue, cela me donne du courage, car la lutte n’est pas finie, conclue-t-elle la voix légèrement voilée.

 

Il faut donc que je revienne près de 15 ans en arrière, là où j’avais laissé ma tante, dans le dolmus (minibus taxi collectif) qui la conduisait vers le bidonville où habitait sa fille.

 

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Le début de cette longue histoire remonte ici.

Posté par ada_ à 11:38 - Les couettes de la discorde - Commentaires [9] - Permalien [#]
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