28 novembre 2009
Dix minutes de jogging
L'infirmière qui vient le mardi, celle qui est toute boulotte et qui se bouge comme une éléphante, me dit qu'après tout, si j'acceptais de m'asseoir sur le fauteuil roulant que mon fils aîné m'a offert Noël dernier, elle pourrait me faire faire une longue balade le long de la piste cyclable, sur la piste du jogger. Elle est mignonne, l'infirmière. Je vois ça d'ici: la vieille et l'éléphante. On créerait un embouteillage sur la piste cyclable !
De toutes façons, le fauteuil d'André, hors de question que je m'asseye dedans. Je sais bien moi pourquoi il me l'a offert.
Non, ce jogger-là, je ne sais pas, il a quelque chose de particulier qui m'a retenu l'attention tout de suite. Peut-être est-ce du au fait que je n'arrive pas à lui donner un âge. La nuit, tous les chats sont gris, surtout s'ils portent des vêtements informes. Ou bien au fait qu'il court bien plus vite que la moyenne des autres fous du canal. La capuche toujours rabattue sur la tête, été comme hiver. Assise derrière ma fenêtre ou sur le balcon quand il fait bon, je suis trop haut pour voir si des fils dépassent de ses oreilles comme ceux de mon petit fils Jacques. Il dit que c'est de la musique, et que cela ne l'empêche pas de m'entendre. Moi j'ai beau être dure d'oreille, j'entends quand même ce qu'il écoute. C'est bien étrange d'ailleurs, mais bon, je ne vais quand même pas faire ma vieille, il serait bien trop content André, jamais je ne dirai de mal de la musique qu'écoute son fils Jacques. A appareil, appareil et demi. Au moins le mien ne dérange-t-il personne. Où en étais-je ? J'ai un peu la tête qui tourne ce soir.
Mon jogger à la capuche, j'ai décidé que je l'appelais Benoît. Même s'il n'a pas l'air très heureux. Pourquoi est-ce que je dis ça ? Je ne sais pas tiens. Peut-être parce qu'il fonce sans regarder devant lui. L'autre jour, il portait un nouveau jogging, complètement noir celui-là, mais avec une bande dorée sur le côté. Je suis sûre que c'est sa fiancée qui lui a offert. Les jeunes ils aiment bien les dorures, « comme l'emperruqué de Louis XIV » disait Soeur Anne-Claire, qui n'aimait pas la chapelle de l'internat avec la Statue de Saint George dorée à l'or fin. Elle disait que la dorure l'empêchait de se concentrer dans sa prière. Moi non plus je n'aime pas les bandes dorées sur le pantalon de jogging de mon Benoît. Je n'entends peut-être plus très bien, mais j'ai des yeux de lynx. Et les bandes, elles focalisent trop mon attention. Une minute trente la durée de passage, je n'ai pas le droit d'en perdre une seconde.
D'ailleurs je n'ai plus qu'une dizaine de minutes pour trouver une fin à cette histoire.
Une dizaine de minutes, c'est ce qu'il me reste à vivre, je me tue à le dire chaque jour. Elle s'énerve l'infirmière quand je lui répète ça. Et pourtant.
Depuis quelques temps, depuis le nouveau jogging en fait, il m'a repérée, il me fait un signe de la main en passant. J'aime bien. J'attends le soir pour voir mon Benoît dans sa course folle. Et je pense à mes Dix minutes.
Demain, je vais arrêter Benoit. Je sais qu'il comprendra. Demain, je vais m'asseoir dans le fauteuil d'André, le fils qui ne vient jamais, mais ce sera Benoît, mon beau jogger qui le poussera, et on ira vite. Dix minutes.
26 novembre 2009
Un flamant rose en litanie - Chapitre 5/5
La porte d'entrée claqua soudain.
Célestin était de retour, sans tonton Christobald, ce qui était déjà en soi une bonne nouvelle... Capucine frémit à l'idée que Mikhail aurait pu lui aussi accompagner le retour de son mari... Alleluïa s'exclama-t-elle !
La jeune femme entendit son époux se diriger vers la salle de bains.
Ouf ! Sauvée ! Elle avait encore au moins dix bonnes minutes devant elle !
Elle regarda son Idoine rose, son petit oiseau doux, son si beau nid aux doigts de noeuds, son neuf au dos bien droit, son honni d'eau , son idylle idoine, son passeport pour les lits d'anis, son voyage vers la litanie...
Elle ne pouvait se résoudre à le laisser s'envoler, elle ne pouvait pas non plus le cacher, c'était ridicule, il était temps qu'elle reprenne enfin le cours de son destin.
Il était temps à nouveau, oh temps à nouveau, de résister, de se prouver qu'elle existait !
Capucine se leva, et, d'un air résolu, elle débagua sa fine main blanche. Elle lança avec grâce l'anneau en l'air et ce dernier finit sa course directement dans le PANIER de linge sale.
"Il était temps !" commenta flegmatiquement le rose flamand, et il se mit à nouveau à chanter.
De la salle de bains, la voix de Célestin se fit entendre :
- Laisse la radio Capucine ! C'est pas si souvent qu'on entend les Pink Floyd !
25 novembre 2009
un flamant rose en litanie - Chapitre 4/5
Elle se disait d'ailleurs que des séjours en maison de repos pour des égarements, c'était quand même un peu cher payé, il aurait très bien pu...
Pu quoi d'ailleurs ? Divorcer ? Elle ne voulait pas y penser, pas maintenant, franchement ce n'était pas le moment.
Elle se lova dans le lit, se demandant si la bête toute rose la suivrait.
La bête ne la suivit pas. Le lit ne devait pas être un nid à flamant rose, sûrement à cause des draps couleur vert anis. Ca jurait trop. Même Célestin l'avait dit d'ailleurs, que ce n'était pas terrible cette couleur pour les draps du lit, que cela lui rappelait le lit de papa.
De papa, oui, c'est bien ce qu'il avait dit !? Elle couchait où la maman de Célestin ? Ca y est tu dérailles, de nouveau. Du calme disais-tu ? En es-tu bien capable ?
Le flamant rose tout à coup bougea et se mit à chanter.
"Ca fait déjà des mois, des mois, des mois que j'attends autre chose de toi"...
Capucine se frotta les yeux. Un flamant qui chante Gainsbourg au lieu de Brel, il y a de quoi vous faire sauter du lit à l'anis.
Oh non, tu ne vas pas me faire ça toi aussi ! geignit-elle en allongeant de nouveau les doigts vers le flamant.
Le charme était rompu. La bête était toujours là pourtant. Mais le rose des joues de Capucine s'était envolé. Il restait les médocs sur la table de nuit.
Et Célestin qui, de sa voix fraîche du matin, saluait le voisin ! Il rentrait ! On allait bien voir ce qu'on allait voir ! S'il essayait encore une fois de l'interner, le flamant interviendrait, c'était sûr. Puisqu'il savait chanter ! Et qu'apparemment il n'était pas là par hasard.
Au bruit de la clé dans la porte d'entrée, le volatile fit un pas vers la fenêtre. Capucine se demanda s'il n'allait pas de lui-même s'envoler, laissant à jamais ouverte la question de la couleur des draps.
24 novembre 2009
Un flamant rose en litanie - Chapitre 3/5
Plus Capucine rosissait, plus l'aurore aux fameux doigts de fée se faisait plus lointaine...
Célestin serait bientôt de retour, il fallait sans doute cacher le magnifique oiseau, mais Capucine ne pensait déjà plus, Capucine caressait, Capucine vibrait, Capucine oubliait le temps qui passait et l'époux sportif qui s'en était sans doute allé dépenser les calories accumulées la veille devant un vulgaire match de foot...
Capucine oubliait le temps entre les plumes de son charmant zoziau, Capucine se découvrait un amour naissant pour les flamants et les flamands, qu'ils aient un thé ou bien un dé, peu importait finalement, pourvu qu'ils soient roses...
Pour un peu, elle qui était si piètre cuisinière, elle aurait chanté du Brel tout en préparant des frites !
Que se passait-il donc dans l'esprit tourmenté de la jeune femme ?
Oh, bien sûr, elle avait déjà connu quelques égarements qui lui avaient valu un ou deux séjours en maison de repos, mais depuis qu'elle prenait régulièrement ses médicaments, la vie semblait avoir repris son cours normal.
Calme.
Très, très calme...
Désespérément calme...
Un flamant rose en litanie - Chapitre 2/5
Elle ne pouvait détacher ni ses yeux ni ses mains du volatile. Ses mains, qui au départ lissaient les plumes de la bête en surface, petit à petit s'enfoncèrent dans le plumage jusqu'à sentir la naissance du duvet. C'était bon. Et la bête ne bougeait toujours pas. Elle avait à peine tourné un peu la tête vers Capucine, comme pour dire qu'elle savait ce qui se passait, et qu'elle l'autorisait.
Capucine était toute chamboulée. Elle qui osait à peine toucher le chat de Célestin à cause de la chaleur qui se dégageait sous ses poils, elle avait osé dépasser sa peur de l'animal, elle immergeait ses mains dans ce qui lui rappelait un doux frou-frou. Elle ne craignait plus le ronronnement !
Et rose en plus ! Elle se demandait de plus en plus si ce n'était pas là une idée de Célestin pour.... Pour quoi au fait ?
Les idées de Capucine devinrent de plus en plus moites, et ses joues aussi roses que les plumes d'Idoine. Oui ce flamant-là s'appelait Idoine. Elle l'avait toujours su.
Comme elle rosissait de plus en plus, elle se prit à penser que....
Non, ce n'était pas possible, ce ne pouvait pas être Célestin ! Et si jamais, il rentrait là, tout de suite dégoulinant de sa course ! Oh mon Dieu ! Il fallait le cacher !
Cacher se dit-elle en regardant le flamant dans les yeux. Heureusement que ce n'était pas une autruche !
23 novembre 2009
Un flamant rose en litanie- Chapitre 1/5
La semaine du marathon d'écriture s'est achevée en beauté. Elle a été passionnante et s'est terminée par un texte à 4 mains commis avec Tiphaine dans l'hilarité chocolatée de ma cuisine...
Je publie ici le fruit de notre délire. Pouvez-vous deviner la paternité (maternité ?) des chapitres ? Chiche !
------------------------
Capucine n'en revenait pas : juste devant son lit, un énorme flamant rose la contemplait...
Elle ferma les yeux puis les ouvrit à nouveau : le volatile n'avait pas bougé d'une plume.
Elle se redressa sur son oreiller, allongea le cou pour mieux voir, se pinça légèrement le gras du ventre pour vérifier qu'elle ne rêvait pas puis, devant l'évidence, se mit soudain à crier :
- Célestin ! Viens vite voir !
Mais nul ne répondit.
Elle essaya à nouveau, s'égosilla du mieux qu'elle put mais rien n'y fit : la maison semblait déserte, Célestin avait dû s'en aller pour son jogging matinal.
L'étrange oiseau n'ayant toujours pas donné le moindre signe de vie, elle se décida enfin à s'approcher de lui.
Sa facture était exceptionnelle, les nuances de rose illuminaient la petite chambre à coucher, son bec fin, son ramage délicat, tout concourrait à imiter avec une infinie justesse l'allure majestueuse de l'animal. Pendant un instant, Capucine se demanda si l'animal n'était pas empaillé, elle tendit la main pour vérifier et sa surprise augmenta encore lorsqu'elle réalisa que la matière que ses doigts palpaient lui était totalement inconnue. C'était à la fois souple et rigide, doux et rugueux, chaud et froid aussi...
- Célestin ! Viens vite voir !
Son appel résonna dans le vide, une nouvelle fois.
C'est seulement à ce moment que Capucine commença à se poser les questions qui seraient immédiatement venues à l'esprit le plus commun : comment ce gigantesque oiseau avait-il atterri dans sa chambrette ? Etait-ce une farce ? Et, si c'était le cas, en quoi était-ce particulièrement drôle de placer un animal géant à l'aurore aux pieds de son lit ?
Capucine n'en revenait décidément pas.
Elle l'ignorait encore à ce moment précis, mais le plus étonnant restait à venir...
(demain, la suite !!! ou bien la suite, demain !!!)
15 novembre 2009
D'encre et d'exil
Alors que je suis en train d'essayer de dire au mieux ses poèmes pour une lecture publique prévue le 13 décembre prochain, j'apprends que Mehmet Yashin sera à Paris le
Lundi 24 novembre :
- 10H, Lycée Théophile Gautier
47, rue de Charenton - 75012 Paris
Mais je ne peux pas y aller !!!
En revanche, le 29 novembre, à la BPI, à la 9ème rencontre internationale des littératures de l'exil, je peux...
12 novembre 2009
Marathon d'écriture 2
Deuxième texte rapatrié des marathons d'écriture qui recommencent le week-end prochain ! Mon ordi est d’une clémence aujourd’hui ! Il m’a laissée écrire presque 3h d’afilée déjà. Si j’étais superstitieuse, je dirais qu’il ne s’éteint que lorsque je peine à écrire. S’il pouvait tenir
encore une demi-heure, cela m’arrangerait car je suis curieuse de voir ce qui va sortir de la boîte cette fois. Je suis un peu surprise de la facilité avec laquelle j’ai écrit. Certes, ce n’est pas construit, et c’est sûrement ce qui me délie. Mais à vrai dire, sur le blog non plus je n’écris pas/plus de billets construits. Pourquoi je n’y écris quasiment plus. Pourquoi ? Peut-être
parce que trop de gens que « je connais dans la vraie vie » le lisent ? Pourtant je ne vois pas ce que je pourrais y écrire de réellement dangereux. Non, je ne crois pas que ce soit par peur d’être lue par des gens connus de moi que j’ai tant de mal à « remplir » mon blog en ce moment. Ici je ne remplis pas, c’est bon d’écrire comme ça. Cela ressemble au gout de sel de ce chocolat salé que j’ai découvert il y a quelques temps. Dommage que son chocolat ne soit
pas plus corsé : j’ai adoré le goût du sel qui traîne sur la langue alors qu’il n’a rien à y faire selon tes attentes. . Non je me demande si ma difficulté à remplir mon blog, ne relève pas du même reflexe qui m’empêche d’habiter totalement un lieu, la peur de fixer quelque chose ? Mon blog ressemble trop à une maison, à force . Quoi ?
L’errance, l’exil ?
Bien-sûr je n’oublie pas que j’ai annoncé à tous que j’allais de nouveau m’exiler dans un an et trois mois. Rentrée 2010.
L’enseignant de ma fille m’a dit à ce propos « Vous rentrez chez vous en fait. » La remarque m’a paru tellement naïve, que je me suis dit ce n’est pas possible, je ne peux pas confier ma fille à tant de candeur. Mais c’est bon la candeur et c’est surtout rudement efficace. Pas étonnant que ma fille l’adore son joli instit. Jamais je ne serai un enseignant aussi structuré que lui. Pourquoi aller imaginer que sa structuration est dépendante de sa capacité à construire un discours clair, net et sans circonvolutions ? Quelle drôle d’idée ?!
Ne vous fiez pas à mon ton persifleur, je suis admirative de ce jeune monsieur.
Mais chez moi c’est où chez moi ? Là maintenant tout de suite ?
Accrocher un tableau, un crochet de crémaillère, là maintenant tout de suite. ICI. VITE !
11 novembre 2009
Marathon d'écriture
Les marathons d'écriture recommencent le week-end prochain ! Chouette chouette ! Je vais participer ! La dernière fois j'avais adoré lire les textes des autres participants.
D'ici là, et parce que les textes écrits lors la dernière session vont être effacés, je rapatrie ici un ou deux textes écrits là-bas en mai dernier, que j'ai envie de garder.
Presque deux heures déjà que j’ai commencé. L’ordi chauffe dangereusement. J’ai un creux au bout des doigts. Ah zut. Je vois les feuilles des arbres se balancer derrière ma fenêtre. Quand même tu serais mieux
assise à une table.
Il faudrait que tu te trouves un bureau où travailler. Je n’aime pas les bureaux. J’en ai un dans la cuisine, le seul endroit acceptable pour un bureau. Mais je ne m’y asseois que rarement, il me sert juste à empiler mes dossiers, mes cours. D’ailleurs tu devrais prendre une heure pour le vider, maintenant que tu vas encore changer de niveau et même de discipline, pas la
peine de garder ces cours d’histoire dont tu ne te resserviras jamais. D’ailleurs chaque année tu te demandes pourquoi tu les gardes puisque de toutes façons tu ne les réutilises jamais. On ne sait jamais dis-tu, un jour de grande bourre, tu pourrais ressortir quelque chose de tout fait. Bah non, de toutes façons c’est tellement mal classé, que tu aurais plus vite fait de concevoir un cours complet que de remettre la main sur celui auquel tu penses. Alors ?
Pourquoi tu ne jettes pas ?
Demain ! Voilà je jetterai demain !
Tu dis ça depuis presqu’un mois. Depuis que tu sais que tu vas encore changer d’établissement l’année prochaine, depuis ce concours.
Le provisoire dure. Le provisoire a la dent dure. Il te croque par petits bouts. Quand même si tu avais fait place nette ou même installé un coin de table dans le salon, tu serais mieux pour tapoter sur l’ordi. Là tu vas avoir mal au dos, avachie dans ce canapé.
Oui mais le bout de table, il faudrait le choisir, sortir, aller l’acheter. Tu as horreur de ça de fixer les choses comme si cela te
forçait à assumer des choix.
Là tu es tranquille, tu n’as pas à choisir, puisque c’est provisoire.
Travailler dans le salon ? Dans la cuisine ? Dans ta chambre ? Dormir ? Oui dormir. Doucement rêver.
Tu voudrais vivre dans un hôtel. Ce ne serait pas chez toi.
Tu ne te verrais pas en permanence en miroir dans cette façon d’habiter les lieux sans y toucher, comme si tu avais peur de déranger les murs en y accrochant la moindre image qui pourrait trahir ton intimité, ta place, tes aspirations. A mon avis tu as trop avalé de sociologie. Mal digéré. Bourdieu a-t-il jamais su les affres dans lesquels il allait plonger ses lecteurs en écrivant La Distinction ?? Les affres de la décoration-miroir. Pourtant tes parents, ils n’ont pas lu Bourdieu mais ont le même rapport aux murs. Ah tiens cela vient de la yourte de mes ancêtres nomades alors cette phobie décorative ? C’est sûr avec une yourte il n’y a pas besoin de tableaux pour orner les murs…
02 novembre 2009
Même pas mal
D'abord en Bretagne, il ne fait jamais beau. Et même quand il ne pleut pas, ton brushing se carapatte rapport aux goutellettes qui planent dans l'air en permanence. Dans la maison froide et sombre où l'on vous coince, la morne grisaille vous tombe même dessus. Le ciel pèse comme un couvercle.
Et puis les gens n'y sont pas du tout accueillants. Ils sont coupants comme les cailloux de leurs plages étriquées. Leur oeil ne pétille pas d'intelligence, de malice ou de bienveillance. Ils te font manger des drôles de bestioles avec des carapaces qui piquent et te blessent la langue. Ils essaient même de te faire croire que tu avales du bon poisson, mais toi tu as bien vu la tête de l'horrible bestiole sole dans les bacs de la Criée où de plus ils ont essayé de te frigorifier. Ils te refilent des crêpes même au petit-déjeûner. Infâme. Ils essaient de te refourguer chez leurs voisins qui eux aussi t'empoisonnent

avec leur délicatesse et te filent des bouffées de chaleur et cinq kilos* de plus. Pouah. Ils n'arrêtent pas de te montrer des bateaux, pour te faire comprendre que tu ferais mieux de te noyer au cas où tu n'aurais pas capté que les envies de voyage, oui hein, bof. Ils exploitent même tes bras et te font ranger tout leur bois pour l'hiver en un moment d'effort simple et partagé dont tu te souviendras longtemps. Pire, ils t'offrent des petits pains soi-disant faits maison, mais secs comme les cailloux du Petit Poucet, te lestent de gelée de pomme trop parfumée et d'un en-cas d'orphelin jusque dans le train de ton retour pour t'éviter de goûter aux délicieux et raffinés sandwiches de la SNCF dont pourtant tu avais rêvé.
Tu reviens de là dégoûtée: on t' a volé ton précieux malheur que tu avais pourtant si délicatement et si précieusement tricoté depuis ton retour d'Egée.
(Boutoucoat: je veux bien quand même la recette de ton far aux pruneaux ! )



