03 décembre 2006
Tric-trac avec Salime (4)
(cliquez ici pour lire le début des vacances avec Salime)
Salime et son mari avaient les mains vides en sortant du magasin de maillots et d’accessoires de plage. La fleur orangée du foulard sur le haut de la tête de Salime ne cachait pas sa contrariété.
Mon mari et moi n’avons rien osé demander. Tous les quatre, nous sommes partis à la recherche d’un hôtel. Dans l’après-midi, nous nous sommes attablés dans une cafétaria en plein air, protégée des rayons ardents du soleil par une belle vigne grimpante.
Salime mangeait un feuilleté au fromage. Moi je buvais un thé brûlant en lorgnant sur la mer à deux pas.
Nos maris jouaient au tric-trac.
Je sentais la sueur couler le long de mon corps et me demandait combien de temps encore durerait ma bonne éducation et mes scrupules.
Au bout d’un moment, tout le monde pensait à la même chose mais personne ne savait comment se sortir de cette situation bizarre Mon mari était de toutes façons heureux de jouer avec son ami. Salime tirait une tête de plus en plus longue. J’ai posé de manière ostentatoire mon verre vide sur la table. Et il a fallu demander l’addition. Mon mari, l'as du compromis depuis sa migration en France, a tout à coup eu une idée:
« - Et si on louait une barque, ou sinon un pédalo ? »
Le tric-trac, ça va ça vient, c’est fabuleux. Un peu plus au large, loin des regards des moustachus de la plage, on serait bien ! Il est de notorité plublique - n'est-ce pas - que tous les Turcs sont moustachus... Il y aurait encore nos quatre yeux à nous sur le corps dévoilé de Salime.. mais cela valait le coup d'essayer: peut-être parviendrait-elle à nous considérer comme faisant partie de son mahrem- son cercle intime ?
Nous essayâmes.
02 novembre 2006
Premières vacances avec Salime (3)
- Bodrum Bodrum ! départ dans dix minutes ! Plus que 6 places ! Monsieur vous allez à Bodrum ?
Nous sommes sur la rive asiatique d’Istanbul à Harem, où se trouve la deuxième plus grande gare routière d’Istanbul. L’état ayant boudé le réseau ferré, les compagnies d’autobus reliant une ville à l’autre sont florissantes. La gare routière est une véritable ruche. Des hommes en chemises à manches courtes gesticulent et parlent plus fort les uns que les autres. Ils essaient de nous convaincre de monter plutôt dans le bus de leur compagnie à eux. J’ai comme l’impression qu’ils sont tous cousins.
Nous sommes tous les quatre, Salime, nos maris et moi. Nous ne savons pas trop où nous allons. Vers la Mer Egée sûrement.
- Altinoluk ! Altinoluk départ dans 5 minutes !
Un échange de regard et une boutade plus tard nous embarquons dans ce dernier bus. Cela nous fait marrer d’aller passer quelques jours de vacances dans la même ville qu’Erbakan, l’islamiste joufflu aux costumes clairs. Il est alors membre du gouvernement de Tansu Ciller, la femme politique ultra-libérale la plus corrompue qu’ait connue la Turquie. Ce qui nous amuse le plus, c’est que mon mari et son ami d’enfance avec lequel il porte le même prénom disons Enghin affichent des couleurs politiques fort contrastées. L’ami ne cache en effet pas son soutien à Erbakan. Cela m’amuse de les voir rigoler avec ça. D’autant plus que connaissant l’ami, je trouve ses accointances politiques difficiles à cerner. Je me demande même si au fond, l’ami ne trouve pas les costumes clairs d’Erbakan particulièrement bien assortis au foulard de son épouse, mon amie Salime donc. Une recherche de pureté peut-être ? Mais mon approche d’occidentale est probablement viciée. Bref on rigole et on monte dans le bus. Ce jour-là Salime porte un foulard jaune clair et vert avec une fleur orangée qui se cale sur le haut de sa tête.
Je remarque que son haut jaune aussi colle assez à la poitrine. Je viens d'apprendre qu'elle est enceinte de quelques semaines.
Nous voyageons de nuit. Les heures sont longues. 12 heures, 8 thés, 4 ayran au yaourt salé et 4 toast au fromage fondu plus tard nous arrivons dans une ville côtière de prime abord assez moche, avec comme de coutume, des tas de constructions inachevées sur le bord de la route. La mer brille de tous ses feux.
Ce sont les premières vacances que nous allons passer ensemble. Je sais juste que mes amis ont envie de mer. Salime a grandi au bord de la mer Noire et a passé son enfance à barboter. Pudiquement je ne lui demande pas depuis quand elle n’a pas nagé.
Première étape : acheter un costume de bain pour Salime !
Tandis que mon mari et moi essayons de nous dégourdir de notre voyage en dévorant la mer des yeux et en l’aspirant à grosses goulées, Salime et son mari entrent dans l’une des boutiques qui jouxtent la place centrale de la ville. Je me demande avec quel type de maillot elle va sortir. Un maillot islamique couvrant tout le corps et dont j’ai déjà vu des exemplaires dans les pages magazines des quotidiens turcs ?
23 octobre 2006
Salime (2) langue maternelle et amour ou comment dit-on "froid" en turc ?
Salime et moi avant en effet une relation bien compliquée. Cette fille qui était voilée jusqu’aux sourcils a en elle un formidable appétit de vivre, de faire la fête, de rire, de danser, de nager. Bref tout ce qui avec un foulard, vous me direz ce que vous voudrez, reste quand même un peu difficile à faire.
Je me rappelle ces semaines que nous passions Salime, nos maris et moi, à essayer de trouver un coin de plage où elle pouvait nager sans être l’objet des regards et sans enlever son foulard. Autant que dire que ce n’était pas très simple. Surtout pour moi qui arborait sans honte mon deux pièces en n’osant pas souligner que finalement, héhé, personne ne le regardait ce deux pièces, ni mes seins, ni mes fesses.... mais que tous restaient arrimés au joli foulard sur la tête de Salime. Une petite pointe d'agacement peut-être. J'avoue. Eh, mais c'est qu'on était obligés de fuir les flots les plus bleus pour aller là où personne ne voulait aller, pour la cacher !
Bref Salime et moi ce n’était pas simple. Nous nous renvoyions toutes les deux à des images confuses, sur la religion, l’intégrité, l’être, l'autre, le corps, notre sexualité, notre devenir, nos aspirations…
Revenons en à notre propos et vous allez comprendre pourquoi j’ai fait un si long détour par Salime pour parler de ma manière de parler turc. Je soupçonne Salime de ne pas m’aimer beaucoup. En fait, je crois que je l’ennuie. Je ne suis pas assez vivante, assez dansante, assez folle pour elle… et je ne porte même pas ce fichu foulard ! C'est rageant.
Au fond, Salime et moi n’avons tout bonnement pas d’atomes crochus. Et cela n’a rien à voir avec son foulard. Enfin je crois hein.. Nous apprenons à nous connaître parce que nos maris ont une formidable relation d’amitié, et aussi je vais le dire, il n’y a pas de raison, réglons nos comptes, parce que Salime, finalement beaucoup plus féministe que moi, refuse de laisser ces deux-là seuls passer une semaine de vacances tranquilles à faire les fous alors que leurs femmes (nous donc) aurions à nous charger des enfants. Moi une semaine de liberté je ne trouve pas ça dramatique, mais bon, je ne vais quand même pas être moins féministe qu'une femme qui porte le foulard non ? Donc en toute mauvaise foi, j'assite à cette semaine annuelle de vacances. C'est simple les relations hulmaines, je vous jure...
Du coup ce n’était pas évident non plus pour nos maris de penser à ces vacances sereinement.
Je sais que mon mari a dernièrement tenté de prendre ma défense auprès de Salime. Celle-ci lui avait avoué qu’elle me trouvait un peu « froide ».
- Mon compagnon : « Elle n’est pas froide, juste réservée, et puis tu sais elle a du mal à parler le turc au début. En français elle est beaucoup plus rigolote. » (oui bon, s’il le dit…)
- Salime : oui peut-être... on devrait essayer de parler anglais toutes les deux !
Quand il m’a rapporté cette conversation, je suis sûre que mon mari ne s’attendait pas à la salve qu’il a reçue.
- D’abord, moi je n’aurais pas dit « froide » j’aurais dit « concise ».
Lorsque je travaillais en Turquie, on disait souvent « hanim kiz » pour moi, parlant de ma réserve et de ma retenue altière. Oui rien que ça, allez je ne vais pas me gêner : en turc, mes phrases sont plus courtes. Et je ne m’amuse pas à faire des blagues, ou des effets poétiques.
Moi à mon mari : « Non mais oh avec toi aussi je parle turc ! Je suis froide alors ? »
Mon mari rigole, s’en sort par une pirouette,un jeu de mot coquin sur une histoire de langue, un câlin, le langage du corps… Sur le coup il m’a eue. Il est très très fort.
Mais je continue quand même à me demander si je suis vraiment si différente en langue turque. Ca se trouve, je suis aussi chiante en français, en version originale, et personne ne me l’a dit. Ahouuu..
Dans une prochaine note je vous expliquerai pourquoi j'ai utilisé l'imparfait pour parler de Salime et de ses foulards, alors que nous continuons à la voir elle et son mari:
Retournement de situation, roulement de tambours laïcs...
08 octobre 2006
Salime (1) musulmane voilée et sexy...
J’ai rencontré Salime dans un quartier populaire d’Istanbul. Elle est l’épouse du meilleur ami de mon mari. A l’époque où j’ai fait sa connaissance, elle venait de sortir d’une tarikat, une confrérie religieuse, celle des Nurcu- (prononcer Nourdjous), grâce au soutien de laquelle elle avait réussi les examens très sélectifs d’entrée à l’université. Elle venait de décrocher une licence de biologie. Elle avait dû quitter les Nurcu parce qu’elle avait épousé de son propre chef un homme qui ne faisait pas partie de la tarikat. Elle était un peu déçue de leur décision face à son mariage.
A l’époque où je l’ai rencontrée, Salime était très pratiquante et ne ratait aucune des cinq prières quotidiennes. En la fréquentant un peu j’appris que sa mère, une jeune veuve qui avait élevé seule ses deux enfants avait tenu à ce que sa fille fréquentât un établissement d’enseignement religieux- un imam hatip.
Je me demandai si mon amie n’entrait pas dans la catégorie des jeunes femmes qu’avaient étudiées l’excellente sociologue Nilufer Göle. Cette dernière a en effet montré que pour beaucoup de ces jeunes femmes, le foulard fournissait une sorte de passeport qui leur permettait de sortir de chez elles, d’étudier.
Salime portait alors un foulard, un foulard bien couvrant mais très élégant, tout en soie épaisse, accordé dans un camaïeu de couleurs pastel au reste de sa tenue, souvent des pantalons un peu larges mais seyants et une tunique longue et cintrée.
Elle était vraiment très belle Salime dans ses tenues.
Un soir, il y a déjà presque 10 ans de cela, elle était chez moi à Istanbul et je recevais aussi deux amis parisiens, deux frères très charmeurs. Mes deux coquins d’amis ont passé la soirée à la regarder :
- Elle a les chevilles assez fines non ?
- Tu crois qu’elle est brune ?
- Impossible à dire, aucun cheveu ne dépasse. Elle a la peau assez claire et ses sourcis sont châtains, plutôt clairs.. ça se trouve elle est blonde !
- En tous cas, vu le renflement sous le foulard, c’est sûr qu’elle a les cheveux longs…
Ma cousine P., belle à croquer, était là aussi et portait ce soir là, une délicieuse mini-jupe. Elle n’a pas eu le quart des regards qu’attirait sur elle Salime.
Je me souviens que j’avais été un peu gênée par le comportement de mes amis. Dans le même temps, je me trouvais confirmée (je ne cherchais que ça remarquez ! ) dans l’idée que le foulard finalement chosifiait tout autant la femme que la mini-jupe.
Pourtant dix ans plus tard, tandis que nous nous promenions au bord de la mer Salime et moi, je ne sais pas pourquoi je lui ai parlé de cette soirée.
Et je ne sais pas non plus pourquoi j’ai été si naïvement surprise de voir qu’elle était flattée.
Je me demande si je ne suis pas largement plus intégriste qu’elle.


