Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

09 avril 2008

Les couettes de la discorde 4

La 1ère partie de ce récit se trouve ici, la 2ème ici, la 3ème .

(photo des chaussons: http://evkedisi.blogcu.com/1277210/)

evkedisi_100_1902_1_ Au milieu des années 90, pour ma famille restée à Kars, la vie suivait son cours dans un sentiment étrange de détérioration. Objectivement cela devait être vrai, la ville changeait, un obscurantisme pesant s’abattait sur elle à mesure qu’elle s’appauvrissait,  mais n’était-ce pas aussi moi qui, entrant à reculons dans l’âge adulte, perdait petit à petit le voile enchanteur de mon regard d’enfant ? D’autant plus que, pendant toute la décennie ayant suivi le coup d’état de 1980, les circonstances nous avaient empêchés de revenir en Turquie : la Kars que je redécouvrais cet été là, après 10 ans d’absence était bien terne, bien oppressante. Les yeux de ma grand-mère riaient toujours autant, et elle cherchait toujours avec aussi peu de succès à m’offrir les beaux voiles bordés de perles multicolores « pour la prière » disait-elle, mais désormais les appels à la prière du muezzin réveillaient au petit matin la mystique déboussolée que j’étais devenue en habitant dans un foyer de religieuses de Paris, et en fréquentant concomitamment un tas d’églises étranges. J’avais perdu l’évidence de l’innocence. Tout me paraissait complexe et compliqué. Tout menaçait mon indépendance à conquérir. Même l’oncle Haydar, je le trouvais moins drôle. Ou bien ne faisais-je plus partie du camp de ceux avec qui il s’autorisait à être spirituel ? Voilà ce devait être ça, j’étais entrée dans le camp des femmes ! D’ailleurs ma grand-mère s’était aussi mise à m’offrir des patik, ces chaussons de laine multicolores et aux jolis motifs géométriques qu’elle avait tricotés quand elle avait encore des bons yeux :

« Parce que tu dois toujours protéger tes pieds, surtout les jours où tu es indisposée, c’est vital, sinon tu peineras à avoir des enfants, répétait-elle en me tendant les jolis chaussons que je trouvais affreux. En plus en France, il doit faire froid. »

Je l’aimais trop pour lui répondre que mes pieds n’étaient pas directement reliés à mon utérus, que par exemple entre ces deux organes j’avais des jambes que j’aurais bien pris à mon cou : j’embrassais les joues ridées de ma grand-mère, dans l’interstice entre les grosses lunettes et le haut du fichu blanc qui recouvrait une partie de son menton et je rangeais sagement mes chaussons dans ma valise. 

Ma grand-mère était toujours relayée dans son entreprise de sauvegarde de la chaleur de mes pieds par ses filles, qui si elles étaient moins libres dans leurs paroles que leur mère et n’osaient me parler de fécondité, s’ingéniaient à me faire suivre par des chaussons à chaque fois que je changeais de pièce. En plein mois d’août, dans la maison recouverte de tapis.

Je suis injuste avec les femmes de la maison, ces chaussons furent les seuls rappels discrets qu’elles ne firent jamais à mon obligation de fécondité. Jamais non plus elles n’insistèrent pour m’apprendre à faire des baklavas ou des mantis. Mais tout cela me pesait car l’oncle Haydar ne m’emmenait plus courir la ville avec lui.

Il était de plus en plus taciturne, se levait tard alors que ses sœurs avaient déjà terminé les tâches ménagères de la journée, que la table du petit déjeuner avait été débarrassée depuis longtemps, et que la marmite du déjeuner mijotait sur la gazinière.  Mes tantes gardaient toujours du thé au chaud pour le lever de leur frère, qui le buvait d’un trait et l’accompagnait d’une olive et d’une fine tranche de feta et gare à celle qui oserait lui tendre une tranche de pain ! On évitait de le faire parler car il pouvait se montrer cassant. Sans un mot il s’habillait puis partait au café dont il ne rentrait qu’au coucher du soleil, sans plus jamais ramener d’histoires drôles.

Il ne lui restait plus qu’une ou deux années avant de prendre sa retraite. D’ailleurs toute la maisonnée ne parlait plus que de cette retraite. Enfin quand je dis toute, c’était surtout Neslihan, celle des filles qui restait toute l’année auprès des vieux parents et d’Haydar. Elle évoquait sans cesse la longueur des mois d’hiver après le départ de ses sœurs et de ses neveux et nièces qui ne venaient là que pour l’été. L'hiver, il fallait porter le charbon vers le poêle, l’allumer en grelotant au petit matin, et essayer de tenir la maison alors que deux jours sur trois l’eau ne coulait pas au robinet. Elle parlait surtout de sa fille, Dilek, qui habitait si loin à Istanbul et dont le mariage tournait mal. La jolie Dilek était obligée de travailler pour une misère car il fallait bien payer le loyer et pallier la légèreté de son mari joueur. Dire qu'elle n’avait personne pour s’occuper correctement de son adorable petit ange aux boucles dorées !  Neslihan glissait qu’elle se sentait obligée de retourner à Istanbul pour aider sa fille, que l’une ou l’autre des ses quatre sœurs devait venir à son tour à Kars pour s’occuper des parents jusqu’à ce qu’elle aille mieux :

« De toutes façons quand Haydar sera à la retraite plus rien ne nous retiendra à Kars ! Cette ville rend tout le monde neurasthénique non ? Regardez le pauvre Haydar, ce n’est pas ici qu’il pourra trouver une compagne, lui qui ne veut pas d’une villageoise, or ici il n’y a plus que ça. Tout le monde est parti. Et puis on soignera mieux nos vieux parents à Istanbul… déjà il n’y aura pas quatre mètres de neige devant la porte: pourquoi ne pas songer,  nous aussi , à migrer vers l’Ouest ? »

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01 juillet 2007

Les couettes de la discorde- 3

(La première partie de ce récit se trouve ici, la 2ème .)

D'Est en Ouest

Adolescente, j’ai passé des semaines délicieuses avec mon oncle Haydar, qui, disait-il, voulait faire connaître la « vraie » Turquie à la petite française que j’étais devenue. Pendant mes vacances scolaires, je faisais donc le tour du pays avec lui, allant de ville en ville, au gré des hébergements que pouvaient nous offrir ses autres neveux et nièces disséminés partout dans le pays. Nous nous y retrouvions tous les deux : il m’évitait des séjours  pesants dans ma famille paternelle et je lui offrais un prétexte pour abandonner ses vieux parents à la garde attentive de ses sœurs. Nos pérégrinations suivaient une géographie assez précise mais secrète : il choisissait des villes plutôt à l’ouest du pays avec un intérêt touristique mais qui, de plus, abritaient au moins l’une de ses anciennes amours, souvent une ancienne collège ayant enseigné quelques temps à Kars puis revenue dans sa ville natale bien plus « moderne ». C’est ainsi que j’ai découvert, les villes de Mersin, d’Antalya, de Selçuk aussi près d’Izmir. Nous voyagions exclusivement de nuit, passant de longues heures d’hallucination entre deux pauses du bus. Moi je dormais, la tête posée sur l’épaule de mon oncle. Lui, par contre ne s’assoupissait jamais, rendu nerveux par ces trajets interminables, et la conduite souvent très insouciante des chauffeurs.

A Erzurum, première ville que nous traversions après avoir embarqué de Kars, il m’achetait un bijou orné une pierre noire appelée jais d’Oltu. Il  avait une drôle de méthode pour vérifier qu’il s’agissait d’une vraie pierre d’Oltu : il la prenait entre ses mains serrées et soufflait de l’air chaud dessus. Il m’expliquait que si la pierre absorbait la buée mais s’humidifiait légèrement, on pouvait l’acheter, ce n’était pas du toc. Cette pierre que l’on utilise beaucoup pour faire des chapelets a aussi la particularité de se lustrer et devenir encore plus brillante avec les années. Il va sans dire que mon oncle ne m’a jamais offert de chapelet, juste des colliers et des boucles d’oreille. Parfois, il achetait un autre bijou en même temps que le mien… Jamais il ne m’a dit pour qui il était destiné. Quoi qu’il en soit, il a toujours préféré cette pierre noire de montagne aux turquoises faciles que l’on trouvait en abondance dans les vitrines et sur les étals de bords de mer.

Nous ne restions jamais plus de quatre ou cinq jours dans la ville choisie comme destination. Le premier jour, fatigué du voyage, il dormait jusqu’à midi passés. Le deuxième jour, toujours après le long et copieux petit-déjeûner servi tard dans la matinée, nous faisions un petit tour dans le quartier, puis passions le reste de la journée à bavarder avec nos hôtes. Enfin, lui parlait, rapportant les nouvelles les plus récentes du reste de la famille, toujours avec son humour si particulier.

Le troisième jour, les visites plus sérieuses commençaient, et nous retrouvions ses amis quelque part pour visiter la ville, les vieilles pierres comme il le disait, la plage si on était en bord de mer. Par deux fois, je me souviens très nettement, nous avons été reçus dans des appartements cossus de quartiers chics chez d’anciennes amours de mon oncle. Enfin anciennes, pas tant que ça, puisque je savais qu’elles téléphonaient encore régulièrement à Haydar, l’embrouillant de leurs regrets et de leurs mariages monotones.  Dans l’intransigeance de mon adolescence j’avais trouvé ce comportement niais , et  en avais fait part à mon oncle. Il s’était contenté de sourire.

Nous n’y allions jamais seuls chez ces anciennes amours. Toujours, il se trouvait des collègues revenus de Kars pour nous accompagner dans ce qui semblaient être de banales retrouvailles d’anciens collègues. Les maitresses de maison nous servaient le café turc accompagné de petits sablés fins, sur de jolis plateaux argentés. Si ce n’était la photo de mariage posée sur un guéridon recouvert de napperons à dentelles et représentant l’ancienne amoureuse auprès d’un homme qu’à chaque fois bien-sûr je trouvais moche, j’avais l’impression d’assister à une cérémonie de demande en mariage, quand la famille d’un jeune homme vient demander – au nom d’Allah et avec la bénédiction du prophète- la main d’une jeune fille à ses parents. La jeune fille doit alors traditionnellement préparer et servir le café aux visiteurs. Café qui sera étudié avec minutie, l’épaisseur de sa mousse et la gracilité de la jeune fille le servant faisant l’objet de toute l’attention de la future belle-mère. Je me faisais l’effet d’être cette belle-mère, moi la jeune fille que son oncle présentait si fièrement. Sauf que les bénédictions avaient déjà été dites. Je détestais ce café que s’infligeait mon oncle. Je détestais le regard plein de tendresse et d’amour que posaient sur lui les deux jeunes femmes qui nous ont offert un café amer en rougissant . Et tandis que, de colère, je perdais le peu de turc que je possédais alors, me faisant passer pour une dinde incapable d’aligner deux mots, Haydar, lui, se montrait rieur, à l’aise et détendu, faisant blague sur blague. Mais il revenait mutique. Me voyant triste, il essayait malgré tout de me faire sourire, m’expliquant que peut-être l'ancienne dulcinée n’aimait pas Kars : « il faut reconnaître qu’elle n’est pas très « évoluée » notre bonne vieille Kars, et la belle m’a peut-être confondu avec la ville qui sait, tu as vu qu’elle est un peu « sociétique », ou alors elle s’est dit qu’elle n’était pas assez belle pour le fringant jeune homme que je suis…oui ça doit être plus ça en fait ! » Puis il ajoutait avec un clin d’œil, « tu as vu comme il était moche le gars de la photo ? Mais il est bourré de fric… » Je reconnaissais qu’à Kars, au train où changeaient les choses, ces femmes n’auraient sûrement pas pu recevoir chez elles une assemblée mixte au sein de laquelle se trouvait, de plus, leur ancien prétendant.

A notre retour à Kars, mes tantes faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour me faire parler: elles voulaient savoir où nous avions été, qui nous avions vus, comment nous avions été reçus. Je ne leur ai jamais révélé plus que ce qu’Haydar leur disait lui-même.

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27 juin 2007

Les couettes de la discorde -2

Les années passaient. Le fringant et séduisant jeune homme qu’était Haydar était désormais un homme dans la force de l’âge. Comme il avait commencé sa carrière d’enseignant particulièrement jeune, Haydar approchait de l’âge de la retraite alors qu’il n’avait même pas 50 ans ! Je ne pense pas qu’il était fatigué d’enseigner. Quoique, à l’écouter, on sentait quand même pas mal de relâchement dans ses ambitions vis-à-vis des enfants qu’il avait en charge.

A quoi était-ce dû ? La réponse est compliquée. A la lassitude des années sûrement, mais aussi d’après ce qu’il disait, à la fin de la mixité sociale au sein des écoles de Kars et à tout un contexte social.  Les années 70-80 avaient été particulièrement violentes dans sa ville chérie. Haydar ne m’a jamais parlé des manifestations auxquelles il a pourtant assisté, ni de la terreur répandue par les affrontement entre les bandes rivales d’extrême-gauche et d’extrême-droite alors minoritaire à Kars, ni même des périodes tout aussi marquantes des trois coups d’état, un tous les 10 ans. Pour le savoir j’ai du demander à mes cousins trentenaires qui avaient vécu cette période avant leurs 10 ans, bizarrement les plus vieux n'aiment pas évoquer cette période et je ne parviens pas à m’expliquer le mutisme de mon oncle à ce sujet.

Kars était connue, dans la jeunesse de mon oncle, pour son ouverture politique et ses penchants progressistes. Elle était en rivalité ouverte avec la municipalité voisine d’Erzurum, cette dernière beaucoup plus conservatrice et religieuse. Haydar aimait aussi sa ville, parce qu’incrédule comme il était, il appréciait, disait-il, la possibilité de se balader une cigarette à la main en plein de mois de Ramadan. Il affirmait haut et fort que cela n’était pas possible à Erzurum. J’ai été très marquée par ses récits sur Erzurum la conservatrice, et je me souviens très nettement de l’effroi que j’y avais ressenti lorsque vers 5-6 ans, je m’y étais rendue avec ma mère et l’une de mes tantes. J'étais  persuadée que des hommes moustachus et pervers nous regardaient de travers alors que nous nous promenions librement dans les rues. Ma mère aussi devait se méfier car, en pleine canicule, elle m’avait forcée à mettre un gilet par-dessus la jolie robe rouge à fines bretelles que je portais ce jour-là.

Bref, Kars, pour Haydar était quand même la ville idéale, la ville où on était plus libre qu’ailleurs, où l’on pouvait aller manger des glaces à la pâtisserie Manyolia, sans risquer de déshonorer à jamais la jeune fille que l’on accompagnait, où l’on pouvait rire un peu de tout, de soi-même le mécréant soi-disant coriace mais qu’une seule pinte de bière ou un joli sourire transformait en le plus sentimental des hommes, de l’imam à l’horrible voix qui chantait si mal l’appel à la prière, du gros Demirel à la tête du gouvernement, de l’incapable Ecevit qui lui était quand même préférable.

A regarder les photos de l’époque, je suis un peu incrédule : j’y vois mes tantes porter des mini-jupes qu’aucune fille aujourd’hui ne porterait à Kars.

« C’est qu’elles avaient de plus jolies jambes à l’époque » rigole mon oncle quand je lui fais part de mon étonnement.

Mais Kars, doucement, imperceptiblement, changeait. L’état central des années 80, celui qui avait succédé au régime dictatorial du général Evren,  ne reluisait pas par son progressisme (c'est à cette période que les cours de religion furent réintroduits dans l'enseignement scolaire), et ne privilégiait pas non plus les investissements vers la région. Je me souviens qu’en venant d’Ankara, après avoir quitté Erzurum, la route menant à Kars cessait tout à coup d’être goudronnée. De plus, la guerre civile menée par les séparatistes du PKK quoique moins systématique ici que dans le sud-est du pays, avait, malgré tout, touché les villages environnants et les paysans quittaient leurs maisons détruites pour se réfugier dans la ville qui se paupérisait, tandis que ceux qui avaient le choix, les plus riches, les plus instruits, ceux qui pouvaient envisager un déménagement, quittaient Kars pour rejoindre Istanbul et l'ouest plus industrialisé. Et la ville commença à doucement tomber dans une inéluctable décadence. C’est cette ville-là, décrépite et sombre que l’on retrouve dans les pages du livre d’Orhan Pamuk, Neiges. Petit à petit la ville changea d’orientation politique, pour finir dans les bras de l’extrême-droite nationaliste. Quelle tristesse a dû éprouver mon oncle à ce moment-là !

Pourtant il resta à Kars. Ses parents étaient vieux, ils n’auraient pas supporté de quitter la maison que mon grand-père avait construite de ses mains, même si leurs voisins n’étaient plus les mêmes, même si l’eau courante du robinet se faisait de plus en plus rare, même si les seaux de charbon à porter vers le poêle en hiver se faisaient de plus en plus chers, sans parler de la fermeture des cinémas.

Ces années-là, ma tante Esmahan, la dernière à avoir, avec Haydar, résisté aux sirènes du mariage, finit à 40 passés, par dire oui et quitter sa liberté et sa ville. Mon oncle resta quelques temps seul avec ses vieux parents.

Puis mon grand-père tomba malade et il fut décidé qu’Haydar qui continuait à travailler et qui surtout n'était qu'un homme bon sang, ne pouvait s’occuper de lui. Neslihan, dont j’ai déjà parlé, venant de perdre son mari et de marier sa fille, était la seule à pouvoir se dévouer totalement et fut donc désignée par les quatre autres sœurs et les deux frères à aller à la rescousse.

Bon, je crois que ce récit va finalement être plus long que prévu, il faut défaire les strates une à une avant de parvenir à la couette qui recouvrait le contentieux familial. Désolée, mais la dispute d’Izmir, à laquelle je vais bien finir par arriver, ne peut se comprendre sans ce détour… mais là faut que je file ! La prochaine fois, à priori, je réussirai à embarquer tout ce monde à Izmir !

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25 juin 2007

Les couettes de la discorde -1

     Apparemment je ne suis pas la seule à éprouver de la nostalgie pour les lourdes couettes en laine de ma grand-mère.

     Un écho vient en effet de me parvenir d’Izmir, et plus précisément du balcon de mon oncle Haydar où la dispute redoutée depuis près de 40 ans par toute la famille a enfin eu lieu. Le sujet premier, comme de bien entendu, portait sur les couettes et leurs rembourrages de laine. Mais j’ai déjà raconté tout le pouvoir de ces anodines couettes : il faut décidément s’en méfier et encore plus dans une ville caniculaire comme Izmir, où, il faut bien le reconnaître, elles sont beaucoup moins utiles que sous les neiges de Kars.

     Mais revenons à Haydar, le héros de cette mémorable dispute. Mon oncle Haydar fait partie de ces nombreux Turcs qui ont délaissé les contrées au climat impitoyables et à l’emploi rare de l’Est anatolien pour se réfugier dans les villes plus animées et chaudes de l’Ouest. A  vrai dire Haydar a eu du mal à quitter sa ville natale de Kars à la frontière arménienne, et contrairement aux Turcs immigrants forcés que je viens d’évoquer il n’était pas vraiment obligé de le faire. Il l’aimait lui sa terre et les longs de mois de sommeil sous la couche neigeuse.

     Fervent kémaliste il a, dans ses jeunes années, choisi de porter la parole laïque et progressiste dans les villages reculés aux alentours de Kars, sa ville tant aimée. Il y croyait dur comme fer à l’éducation comme ciment du progrès. Homme original et sans concessions, Haydar a souvent eu des démêlés avec sa hiérarchie et s’est vu « muter » par ses inspecteurs dans la région égéenne. D’autres que lui auraient apprécié ces mutations dans ces régions clémentes de bord de mer, mais lui a vécu ces années comme de véritables punitions et est retourné dans sa ville natale de Kars dès qu’il l’a pu.

     C’est qu’il avait une parade, un remède contre la dépression blanche qui guettait les habitants de Kars : le café. Ce lieu enfumé où ronronnait un poêle chauffé à blanc et rendu quasi invisible par les volutes des cigarettes des hommes jouant au Okey,  une sorte de jeu de rami mais qui se joue avec des tuiles.  Le plaisir quand on joue au Okey, c’est de le bruit que produisent les tuiles quand on les mélange avant de commencer le jeu. La plupart du temps, on parle peu quand on joue au Okey. Sauf, d’après mon oncle, dans le café qu’il fréquentait à Kars et où les blagues de toutes sortes fusaient de partout. Dans ce café,  Haydar retrouvait ses collègues instituteurs - pour certains originaires de la ville mais pour beaucoup mutés dans cette ville reculée pour quelques années seulement en espérant une affectation un peu plus clémente- , mais aussi  des personnes d’origines très diverses. Mon oncle aime encore dire que ce café était l’un des rares endroits encore cosmopolites du pays, peuplé qu’il était de Turcs sunnites ou chiites, d’Azéris, de Géorgiens, de Kurdes, d’Allemands même et les derniers temps depuis l’effondrement de l’URSS, de quelques Russes venus faire du petit commerce de valise, ou de Natacha, nom donné en Turquie à toutes les belles femmes russes. Parfois quand il était de bonne humeur, entre deux chagrins d’amour, Haydar nous faisait part des blagues de sa journée au café et les racontait avec un talent irrésistible, faisant plier de rire toute la maisonnée, sous le regard réprobateur de mon grand-père Aliyar. Ces soirs-là, il ramenait des savoureuses anecdotes, croquant avec tendresse et humour les gens qu’il y côtoyait. J’adorais l’écouter, retrouvant dans ses récits le style rieur avec lequel l’écrivain Aziz Nesin raconte les paysans anatoliens, les imitations des différents accents en plus !

     Or, la maisonnée que retrouvait Haydar de retour de « son » café était peuplée, elle, majoritairement de femmes qui, toutes sœurs d’Haydar qu’elles fussent, ne pouvaient fréquenter ce lieu exclusivement masculin. Pourtant aucune loi ne l’interdit et j’ai même entendu dire par ma tante la plus jeune que l’une des conquêtes d’Haydar avait un jour osé franchir la porte de l’antre enfumée avec lui. Je n’ai jamais su si c’était vrai, et n’ai jamais osé le demander à mon oncle lui-même, bien qu’il m’ait emmenée dans toutes sortes d’endroits, moi sa nièce qui se targue d’être la préférée. Je me demande si ma tante ne racontait pas cela pour discréditer encore un peu plus la dernière conquête de son frère, cette femme dangereuse qui venait de lui asséner un nouveau chagrin d’amour… On l’aura compris, mon oncle Haydar est un homme aux amours tumultueuses. Célibataire endurci et amant difficile, il est surtout connu dans la famille pour les béguins impossibles qu’il nourrit exclusivement pour des femmes mariées ou sur le point de l’être. A chacune de ses ruptures, Haydar, en amant éploré, perd 10 kilos, tombe dans une profonde dépression pouvant durer des mois - à la grande inquiétude de ses soeurs que, par comble de malchance, il a nombreuses… En effet, à son grand dam et courroux, ses cinq sœurs, qui une à une se sont mariées et ont lâché le domicile familial de Kars pour toutes se retrouver dans les villes de la partie occidentale du pays, se sont relayées jusqu’à aujourd’hui pour lui présenter des jeunes filles prétendument parfaites, puis à mesure que le temps passait, des jeunes veuves, puis encore des moins jeunes veuves…  La légende familiale dit qu’il est devenu ce Dom Juan difficile et malheureux depuis l’opposition de ses parents au seul mariage qu’il voulait de ses vœux, celui avec sa cousine germaine dont il était éperdument amoureux et à laquelle il a du renoncer.

      Les derniers temps, il ne restait plus dans la maison familiale auprès de mes grands-parents que Haydar le célibataire endurci et Neslihan, la 2ème sœur, dont les enfants s’étaient déjà mariés et qui était revenue au bercail après avoir prématurément perdu son mari dans la tumultueuse ville d’Istanbul. Neslihan disait être revenue à Kars pour s’occuper de ses parents mais il a m’a semblé, la dernière fois que je me suis rendue dans la maison sous la neige, qu’elle passait plus de temps à s’occuper de son frère Haydar qui, d’après elle se laissait dépérir,  que de ses vieux parents, qui eux n’avaient jamais cessé de croquer la vie à pleines dents, se désolant toutefois du célibat de leur plus jeune fils et culpabilisant d’en être un peu responsables. On aurait dit que la grande hantise de tout ce petit monde, et des 4 autres sœurs qui téléphonaient régulièrement était qu’Haydar cessât totalement de manger. « Mange, disaient-elles, au moins un morceau de ce fromage. Avec une tranche de tomate et une olive. Mais ne fume donc pas tout de suite, tu viens à peine de te lever ! » Je n’ai jamais compris d’où venait cette inquiétude bizarre. Certes, mon oncle, svelte  lorsqu’il était jeune n’était pas bien épais, mais je savais par ailleurs que dès qu’il n’était plus à proximité de ses sœurs il redevenait un homme affable, gai,  rieur et à l’appétit ma foi normale. Quant à moi, petite fille, j’attendais la fin de ce pensum quotidien guettant le moment où mon oncle m’emmènerait en promenade, parfois sur les remparts de la forteresse qui surplombe la ville ou dans le jardin de thé au abords du hammam, me demandant comment mon oncle adoré si désagréable le matin avec ses sœurs et ses parents, pouvait se transformer, une fois à l’extérieur de la maison, en le plus charmant et le plus rieur des hommes.

     Comment et pourquoi ses sœurs sont parvenues à convaincre leur frère Haydar de quitter la ville de Kars et son café enfumé de blagues et comment ce qui semble être le dernier mot entre Haydar et ses sœurs fut dit entre eux sur un balcon d’Izmir.... voilà ce que je publierai mercredi.

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30 octobre 2006

Rencontre dans le TGV Bombay-la grise-Paris

elephantsCher Eduardo,
Je viens d’arriver chez moi. Je n’ai pas dormi dans le train et je ne me suis jamais sentie aussi éveillée que ce soir. Ce week-end passé chez toi à Lille m’a remplie d’une drôle de bruine. Il pleuvait samedi matin quand je suis arrivée. En attendant que tu te souviennes de mon train, j’ai marché lentement sous les trompes des éléphants qui gardaient l’avenue centrale de la ville. Petite fourmi brune au pied d’une immense grisaille. Je ne sais qui de ces éléphants ou de moi était le plus incongru sous cette pluie sourde. Ils brillaient sous leur harnachement rouge et or, levant triomphalement la trompe dans le ciel gris et cynique d’une Lille qui se voulait flamboyante. Moi je trottinais, tête baissée contrôlant de temps à autre le portable pour ne pas rater ton appel qui me dirait, je suis devant la fontaine de la gare.
Puis tu es arrivé. Tout sourire. J’ai oublié les gouttes de pluie sur mon visage.
Et les deux jours sont passés. Entre deux moments de trouble intense, je ne pouvais m’empêcher de penser à ce que je faisais là à t’ennuyer, à te tenir loin de cette partie de chasse que tu disais rater pour moi. Et, tandis que tu choisissais le vin au restaurant, tandis que tu m’entraînais dans une boutique de téléphonie, me revenait en mémoire le dossier que je n’avais pas fini de fignoler mais que j’allais présenter lundi matin.
Cette horrible impression de s’être ratés.
Quand tu m’as déposée à la gare dimanche soir, trois quart d’heure avant le départ, parce que tu avais une soirée ailleurs, et sans même sortir de ta voiture, j’ai vu un nouvel attroupement d’éléphants. Ils étaient toujours aussi triomphants et semblaient porter l’horloge et ses trois quarts d’heures d’avance sur le quai. images_1Ils barrissaient : « on te l’avait bien dit ! »

Dans le train, je me suis assise à côté d’une jeune femme qui s’est presque aussitôt endormie. Elle avait le type indien et je me suis surprise à me dire qu’elle devait elle aussi fuir les éléphants de Bombay.
Puis deux hommes et une femme sont arrivés. Ils ont réveillé la jeune femme qui a dû partir à sa véritable place. Ils se sont installés. Ils avaient l’air fatigué mais un flot de paroles demandaient à sortir. Ils ont commencé à parler, très vite, d’abord de manière assez animée, agitée, puis de plus en plus calmement. J’ai compris qu’il s’agissait d’une troupe de comédiens venus répéter à Lille et qui rentraient chez eux. J’ai aussi compris que je ne dormirai pas, ni ne lirai ce fameux roman japonais : trop difficile après un tel week-end. Au début, je ne voulais pas écouter, puis je me suis laissée intriguer par leurs échanges.
Ils disaient….

(A suivre ? )

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26 juin 2006

L'orchidée

Une nouvelle rafale de balles se fit entendre. Proche celle-ci.
Agar vit l’ampoule qui pendait du plafond vaciller. La frêle lumière
jaunâtre qu’elle exsudait semblait sur le point de succomber. Elle
regarda Selim, l’aîné des trois enfants qui lui restaient. Elle le
sentait bouillonner, prêt à bondir sur la porte de la maison qu’elle
avait barricadée par une table boiteuse. Non Selim, non, je ne te
laisserai pas partir disait le regard noir d'Agar. Elle jeta un œil
rapide sur la photo craquelée de Jonas, son mari, fixé au mur. Il avait
l’air tellement sévère ! Sur cette photo, même l’éternel foulard rouge
qu’il portait autour du cou était gris et rigide… Non, je ne céderai
pas. De toutes façons, ça ne sert à rien. Tu ne sortiras pas Selim.
Sinon il mourrait lui aussi. Son jeune corps nerveux déchiqueté de
balles. Comme son frère. Immobilisé, tordu dans la poussière et le sang.
Jonas,
lui, était resté dans une cellule exiguë et sombre. Crise cardiaque lui
avait dit l’officier dans les bureaux jaunes sales du poste où elle
allait tous les jours. Crise cardiaque, avait-il dit. Peut-être
était-il simplement claustrophobe ? Oui, rit-il, simplement
claustrophobe ! Dommage.. nous allions le libérer…
Si seulement
elle avait pu voir son corps, si on lui avait au moins remis quelque
chose appartenant à Jonas, sa chemise, ou mieux son foulard rouge…
Quelque chose, n’importe quoi, à porter à ses lèvres. Pour calmer cette
rage. Ah oui la fleur..
Agar se rapprocha de l’orchidée rouge que
les enfants avaient trouvée dans la cour de l’école, à côté du rosier
mort. Tout s’était desséché ses derniers mois et le sol lui-même se
craquelait, montrant ses nerfs à vifs. Tout, sauf ces grandes orchidées
qui s’étaient mises à pousser un peu partout. Les gens disaient
qu’elles surgissaient exactement aux endroits où étaient tombés leurs
fils... Elles étaient étranges ces fleurs, elles attiraient vers la
profondeur de leur velours rouge, hypnotisaient. Lorsque le village
entier fut encerclé par l’Armée, Agar avait été en déterrer une et
avait coincé ses racines folles dans un pot en terre. Cette fleur, elle
le savait, ne devait pas mourir écrasée par l’un des énormes sacs de
sables que les hommes amoncelaient devant l’école, à l’entrée
principale du village. Tous les voisins avaient été en cueillir, tous
savaient que ces fleurs étaient à eux, et seulement à eux et qu’elles
étaient importantes. Seule Agar avait pensé aux racines. Lorsqu’elle se
penchait sur cette orchidée, sa rage trop grande pour son corps de
mère, s’échappait un peu, happée par les pétales sombres. Sa beauté,
sûrement sa beauté, insufflait un espoir fou. Mais elle ne pouvait la
regarder trop longtemps, sinon de puissantes contractions saisissaient
son ventre. Elle s’en détachait alors, et à regret, ravalait sa colère.
Agar
poussa la fleur vers Selim… peut- être que.. Regarde, dit-elle, ses
racines se sont tellement développées… le pot semble sur le point
d’exploser, elle aussi elle l’aime cette terre de poussière on dirait..
mais pas le pot.. il faut que j’en trouve un plus grand peut-être..
Selim se pencha un peu vers l’orchidée, son regard commença à se pacifier.

Un cri perça la nuit. Du côté de l’école. Nooon ! Selim bondit de sa chaise. C’était la voix d’Ali. C’était sûr, c’était lui, son ami de toujours. C’était son non, c’était lui. Il était dehors près des barricades, il avait besoin d’aide, il était tombé, exposé aux tirs fous, aveugle. Agar regarda son fils. Ce grand corps tremblant et décidé. Il n’y avait plus rien à faire. Elle voulut le serrer dans ses bras. Comme quand il était petit. Mais les bras de Selim étaient raides, son corps tendu par une incommensurable rage. Il poussa la table et ouvrit la porte sans même un regard pour les petits étrangement silencieux dans un coin. Il disparut dans la nuit. Les tirs avaient redoublé de plus belle.
Agar ferma la porte, éteignit la lumière, prit les deux petits qu’elle installa sur des coussins, par terre dans couloir, l’endroit le plus sûr de la maison, sans fenêtres. Le plus petit qui ne savait pas encore marcher se mit à pleurer. Elle le prit dans ses bras, essayant maladroitement de le bercer. L’attente reprit, interminable. Les petits finirent par s’endormir au creux de ses jambes. Elle se dégagea, cala leur tête sur des oreillers. Cette douleur, dieu cette douleur.. Elle alla chercher l’orchidée restée dans l’autre pièce et la mit au pied d’un mur, un peu à l’écart. Elle voulut la regarder mais elle n’y arriva pas, elle avait trop mal au ventre. Elle tournait dans le couloir maintenant, collant parfois ses paumes et son front sur les pierres des murs pour y chercher un peu de fraîcheur, un peu de soutien. Ces murs, ces murs.
Tout à coup son cœur se mit à battre plus fort. Un pressentiment, une peur gigantesque lui étreignit le corps. Elle se recroquevilla. Encore la douleur dans le ventre,  contraction gigantesque..  et dehors une cavalcade des cris, des tirs, la voix d’Ali criant : « Selim !!!!!!!  NON !!! »
Agar bondit, c’était Selim, c’était lui, il fallait qu’elle…  les petits..  dormez... je..  ah…….. Elle ouvrit en hâte la porte du couloir, se cogna au mur, voulut allumer mais la maigre ampoule ne broncha pas. Elle atteignit pourtant la sortie, secoua de toutes ses forces la poignée, s’agrippa à la clef qui s’échappa de ses mains fébriles et alla s’échouer sur le sol dans un bruit sourd. Agar, à quatre pattes sur le sol la chercha, la chercha. Ses mains saignèrent, un goût de terre envahit sa bouche. Elle s’effondra, s’enfouit dans la poussière dans un instant qui lui parut des heures. Les petits se réveillèrent en criant d’effroi. Elle parvint à se relever, retourna dans le couloir pour les apaiser.

Ali frappa à la porte. Elle alla ouvrir. La clef sauta presque dans
ses mains quand elle se pencha de nouveau pour la chercher avec le bébé dans les bras et la petite accrochée à ses jambes. Elle tourna la clef dans la serrure, Ali ouvrit, le visage recouvert de sang, les yeux
fuyants sous la lumière de la lune. Elle comprit. Ali prit le bébé dans ses bras. Des jeunes gens entrèrent, portant le corps de Selim et le posèrent doucement à même le sol de la cuisine. Agar hurla. Elle se
fraya un chemin vers son fils, tomba à genoux près de son corps inerte. C’était trop tard. Elle n’avait pas su le retenir. Quelqu’un la releva à grand peine, lui dit des mots qu’elle n’entendit pas. Ali recouvrit
le corps de Selim d’une couverture sombre, força Agar à mettre ses petits dans le couloir, à l’abri des coups de feu qui avaient repris de plus belle. Il lui dit ma mère viendra dès que les tirs fous se seront
un peu calmés. Agar n’entendait pas. Ali barricada la porte de l’extérieur. Elle devait rester près des petits. Les femmes avaient mieux à faire que de mourir dans ce carnage. Lui irait encore, il le
devait.
Agar était comme folle. Elle se cognait aux murs dans une rage silencieuse. La douleur au ventre lançait de plus belle. Elle vit du sang se répandre par-dessous la porte séparant la cuisine du
couloir. Celui de Selim.. La mare se rapprochait d’elle et de l’orchidée. Ah ! Une nouvelle contraction… Agar tendit les bras. Ses mains touchaient les murs du couloir. Ses paumes appuyaient de plus en plus fort sur les parois rugueuses blanchies à la chaux, ses genoux s’enfonçaient dans le sol de terre battue. Elle poussait. Ses paumes et ses genoux saignèrent.
Puis Jonas se releva de la terre de sa cellule et vint pousser avec elle. Il était assis derrière elle et lui
tenait les joues dans ses larges mains. Elle haletait. Ses mains s’ancraient dans les murs qui peu à peu, par à coups, s’écartèrent.
Les murs palpitaient, respiraient en rythme saccadé espacé, régulier. Les parois utérines du couloir s’élevèrent et firent bientôt céder le plafond de l’humble demeure. Alors Agar put sortir.
Elle plongea profondément ses racines dans le sol, étira sans gêne sa tige gracile et ferme, la faufila par-dessus le toit, par-dessus les arbres, les maisons les plus hautes, déplia ses feuilles d’un beau vert sombre, ouvrit sa corolle, rouge, intense. Elle déploya ses pétales, une à une,
immenses et effrayantes lamelles de champignon atomique.

Tout s’arrêta. Même les tirs. Les hommes baissèrent leurs armes et levèrent les yeux vers cette chape de velours rouge qui surplombait l’aube. Cela dura des heures.

Puis le soleil finit par percer.

Au matin, les voisins retrouvèrent Agar et ses petits les yeux grands ouverts, muets mais souriants dans le couloir fissuré, jonché de pétales.
Agar portait au cou le foulard rouge de Jonas son mari.

L’armée ne revint pas. La région, disait-on- avait été contaminée par une plante rare, mais très dangereuse.

Posté par ada_ à 18:35 - Scribouillages - Commentaires [5] - Permalien [#]



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