Pourquoi donc me suis-je fourrée dans une telle galère ? Pourquoi donc s’engager à « marathonner » avant l’heure ? Puisque Alainx organisera probablement cet événement tant désiré en janvier ? Quelle urgence ? Ecrire trois heures d’affilée tout ce qui me passe par la tête. Si encore je ne m’étais engagée qu’envers moi-même, sagement, silencieusement, mais non, je suis allée le claironner haut et fort et ai même embarquée mon amie H. dans l’histoire. Comme si savoir qu’elle allait être occupée par la même torture que moi, au même moment, allait me rendre la tâche plus facile.  Me voilà réveillée depuis deux heures à tourner en rond dans mon lit en me disant que trois heures pour écrire rien que pour moi ce n’est pas raisonnable alors que j’ai tant de choses à faire ! Deux heures perdues ?  Trop de questions ? Oui, trois fois oui….. Ou bien ? Ah non  mince ce n’est pas d’écrire, assise presque immobile sur ma chaise dont j’ai besoin mais de bouger, d’aller marcher, courir, danser, sentir mon corps vivre et reprendre ses droits sur le hamster qui tourne en boucle dans ma tête. Oui ? Non ? Bon finalement, tout inintéressant que soit ce que je raconte, ne suis pas en train d ‘écrire ? Autant continuer…

En effet, ce corps que je sens ankylosé par trop de choses, l’est peut-être tout autant par mes pensées que par tout ce que j’ingurgite. A vrai dire, je n’ai pourtant jamais fait tant attention à ce que j’avale depuis que ma fille a été opérée. Je cogite et cuisine pour elle et souvent je me retrouve à manger seule ce que j‘ai préparé dans ma névrose, parce que forcément une ado ça aussi des idées et mon mari ses goûts... Dois-je qualifier de « névrose » ce souci constant de faire manger correctement ma fille maintenant que je la sais avoir été si sensible ? C’est bien l’impression qu’elle en a en tous cas, elle qui m’a prévenue alors que dans la voiture il y a de cela quelques jours, nous entendions les recommandations de l’OMS,  soulignant que la viande rouge et la charcuterie sont cancérigènes. « Je te préviens maman, j’adore manger du jambon et puis j’en ai marre et trouve ça bizarre d’entendre que tout est cancérigène. » Peut-on vivre avec les précautions permanentes ? Nous achetons tous nos légumes bio, mangeons très peu de viande, avons supprimé le sucre, sauf le miel et le chocolat, et toutes les fritures (en Belgique, comme en Turquie, c’est dur ça…), je fais germer des graines,  que j’ajoute discrètement dans toutes les salades. Il ne faut pas que ce soit visible, sinon ma fille rejette. J’aimerais tant que tout cela soit derrière nous. Mais non, il nous faut encore patienter, croire, faire confiance. Et je crains bien qu’elle ne soit jamais complètement finie cette peur, maintenant qu’on sait que ça n’arrive pas qu’aux autres, maintenant qu’on sait que le corps et ses cellules peuvent devenir fous, sans qu’on comprenne pourquoi.

Et voilà, me revoilà de nouveau à tout vouloir dire d’un coup, tout ensemble, tout emmêlé.

Et une pensée étrange me saisit, alors que je pense à cette histoire de nourriture. Je me suis levée ce matin avec une forte impression d’encombrement dans le corps. C’est sûrement aussi peut-être parce que j’ai lu un article posté par l’épouse d’un cousin sur une cure de détox peu avant de dormir. Et me voilà à boire deux  très grands verres d’eau, le premier avec quelques gouttes de citron, le second avec quelques gouttes d’extrait d’aulne, acheté pour ma fille, rejeté par elle et donc consommé par moi-même. Evidemment au bout du 2ème verre, j’ai eu une impression désagréable, une sorte de nausée qui m’a rappelée que j’avais faim. Et bizarrement j’ai eu envie de fromage. J’ai donc mangé du fromage avec un peu de pain. Mais un vrai fromage qui pue, qui coule. Avec du pain pas bon acheté dans une superette parce que la boulangerie était fermée quand je suis sortie hier…  Evidemment je l’ai regretté à peine consommé…. Maintenant je sens sur mes mains une odeur imaginaire peut-être, peut-être pas, puisque j’ai tenu le fromage en main pour enlever la croute mais me suis lavé les mains ensuite : il va être difficile de s’en débarrasser.  Et je comprends que ce morceau de fromage de trop symbolise beaucoup de mon rapport actuel au monde, il sent fort, il sent la vie qui grouille et qui m’appelle mais il sent trop fort pour le monde aseptisé auquel j’aspire pour dans mon esprit vaincre la maladie. Et puis je sais qu’il est trop gras et qu’il ne va pas m’aider à me sentir légère. En vrai ou sur le plan psychologique puisque j’ai cédé à un appel que mon esprit ne trouvait pas raisonnable. Je me demande ce que peux faire. Je peux, un, retourner me laver les mains avec plus de savon. Deux, changer l’image de ce fromage dans ma tête pour qu’il représente non plus un truc répugnant – après tout il était tout bio mon camembert- mais quelque chose porteur de vie.

Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire de tous mes doutes  pour  éviter qu’ils ne se transforment en  phobies alimentaires.