Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

14 mai 2008

Anniversaire !

2+1!

assos_canakkale_2007_186J’ai encore raté l’anniversaire de mon blog ! C’était le 9 mai. Pourtant ces derniers jours, en me disant que ce serait bien que je change au moins de bannière, à défaut du titre, (vu qu’au fond je m’enracine largementdans mon immeuble parisien et qu’il me faudrait plutôt adopter le rhizome plutôt que l’île comme avatar, bref), j’avais bien vu que j’approchais des 2 ans, et comme mon précédent blog avait bien tenu un an aussi, cela m’en fait 3 ! Ah mais ça se fête !

Je renonce pour le moment à changer de bannière, trop chronophage pour une handicapée de tout outil graphique comme moi. Mais je vais quand même faire un acte symbolique et coller (un peu) mes deux blogs histoire de les réconcilier un peu (le premier parlait plus de la prof que j'étais en train de devenir alors). Je me suis aperçue aussi que j’avais oublié les codes d’accès de mon ancien blog. Alors comme je n’ai pas envie de perdre les textes écrits là-bas, et protégés par mot de passe, je décide d’en rapatrier certains ici, vu que je n’ai même pas de copies papier.

Et puis de traviole ou pas, je l'aime bien moi ce blog, il m'a fait vivre de jolies choses, avec lui j'ai aussi fait de belles rencontres, de belles lectures, merci à vous !

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Les couettes de la discorde 9

Photo trouvée sur Flickr ici .
koyun    Qu’espérait Neslihan lorsqu’un matin d’avril le bus qui la ramenait de Kars s’arrêta pour la laisser descendre sur le bas-côté de la voie rapide E5, au niveau d’une lointaine banlieue d’Istanbul ? Elle avait l’esprit encore embrumé par la nuit sans sommeil qu’elle venait de passer dans le bus et récupéra laborieusement ses affaires de la soute: n’ayant aucun revenu depuis son installation dans la maison familiale de Kars, Neslihan n’avait pas non plus beaucoup d’effets personnels, mais Haydar, malgré son désaccord à propos du voyage de sa sœur, avait quand même tenu à ce qu’elle emmenât avec elle ce que toute personne venant de Kars en visite dans la famille ramenait : le fameux vieux gruyère et bien sûr des rayons de miel bien épais. Haydar ne perdait jamais le sens des convenances, et il savait que le goinfre qu’était le mari de Dilek, lui aussi originaire de Kars, apprécierait le geste.

    C’est donc encombrée de lourds sacs qu’elle se mit à attendre le minibus collectif qui la conduirait vers les hauteurs de la colline où s’étaient installés sa fille et son gendre. De là où elle était, elle pouvait distinguer les immeubles de guingois du bidonville et quelques sentiers ocres de poussières – les routes n’avaient pas encore été construites. Elles le seraient probablement avant les prochaines municipales, histoire de glaner quelques voies et figer le provisoire.

 

La fête du sacrifice (Kurban bayrami) approchait, les troupeaux malingres de moutons qui s’entassaient entre les barrières de sécurité de la voie rapide et de la bretelle d’accès en étaient témoins. Neslihan se mit à contempler un bélier noir, qui allait probablement avoir du mal à trouver un acquéreur, vu sa maigreur. Il se tenait un peu à l’écart des autres bêtes et s’acharnait de ses cornes sur la rampe de la bretelle d’accès. Le souvenir du dernier bélier que son mari avait fait égorger dans leur cour de Kars lui revint en mémoire. C’était juste avant qu’ils ne partent pour Istanbul, dans l’espoir de placer leur voyage et leur déménagement  sous les meilleurs auspices. A l’époque, elle gardait encore l’espoir d’une vie meilleure que celle, pleines de disputes et de rancœurs, qu’elle avait eue à Kars après son mariage. Türker son concubin, lui avait promis qu’il n’emmènerait pas son autre femme avec lui, juste elle et ses deux enfants, qu’il trouverait même un moyen de divorcer pour l’épouser elle. Elle se souvint avec émotion des cris déchirants qu’avait poussés son fils Murat alors âgé de 7 ans quand le boucher était arrivé pour égorger le bélier qui patientait dans leur cour depuis déjà quelques jours et avec lequel il avait sympathisé. Il n’avait pas voulu toucher à la viande et avait boudé pendant de longs jours refusant d’apporter leur part aux voisins. C’est seulement dans le train pour Istanbul - à l’époque on prenait encore le train ! – qu’il avait interrompu sa bouderie, répétant les yeux brillants d’impatience tout au long des cinq jours qu'avait duré le périple  : "c’est vrai qu’elle est bleue la mer à Istanbul ?"

    D’ailleurs, maintenant qu’elle y pensait, elle se souvint que la mer berçait Istanbul et qu’elle avait adoré la plage de Süreyya Pasha où ses enfants avaient appris à nager. C’était un autre temps, un temps où l’on pouvait entrer dans les eaux du Bosphore et de la Marmara. De là où elle se trouvait sur la bande d’arrêt d’urgence de l’E5, on ne voyait pas la mer.

     En montant dans le minibus, comme elle se retournait pour regarder le bélier noir se faire éloigner manu-militari de la barrière par un vieux berger venu des lointains pâturages de l’Anatolie pour vendre ici ses bêtes, elle se fit engueuler  par un jeune garçon à peine pubère. L’assistant du chauffeur qui, du marche-pied où il se tenait dangereusement, criait la direction du minibus pour rameuter les clients : « Abla, dépêche-toi on travaille nous ! Bayramli, Byramli !  »

    Elle s’assit sur la banquette arrière le plus loin possible de la portière qui allait rester ouverte pendant tout le trajet et qui laissait s’engouffrer un air déjà chaud malgré l’heure matinale. A radio, Sezen Aku, détruite, chantait   à tue tête: "ne kavgam bitti ne sevdam ömür geçer ölum geçmez"


* ni ma passion ni mes luttes ne sont terminées, passe la vie, reste la mort"

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06 mai 2008

Les couettes de la discorde 8

La 7ème partie de ce récit se trouve ici, la 1ère ci, la 2ème ici, la 3ème   la 4ème les 5ème, 6ème sont encore dans la colonne des derniers messages publiés dans la catégorie "couettes". Oui je sais ça va bientôt faire un an que je suis dessus, je vais bien finir par arriver à la fin... enfin je l'espère ! 


photo de Simon Crubellier trouvée sur Flickr ici

radio_kars Après avoir entendu les révélations de sa fille Dilek, Neslihan fuma trois paquets de Maltepe coup sur coup en pleurant.

Ma grand-mère Tabriz la vit et commença à maudire Dieu sait qui: Celui qui ne bat pas sa fille bat sa coulpe, dit-on. Et on a bien raison. Il aurait dû vous battre votre père toutes autant que vous êtes. Au lieu de ça il me faisait faire tout le boulot, "laisse-les étudier leurs leçons qu'il disait, ben voilà, on leur a farci le crâne à mes filles ! Est-ce qu'on m'a demandé à moi si je voulais épouser ton père ? Pourtant je l'ai fait, et je ne l'avais vu qu'une seule fois à la fontaine, Dieu maudisse cette fontaine, pourtant mon père avait raison au fond. Et vous ? Vous avez lu des livres et alors ?

Devant le silence de sa fille, Tabriz alla égrener son chapelet de pierres noires chez la voisine. Au moins là-bas l’écoutait-on et la servait-on. D’ailleurs le samovar de thé devait être déjà prêt .

Mon grand-père la vit, replongea dans les années et lui reprocha d’avoir filé avec le premier homme venu malgré ses avertissements. Comme si on te maltraitait dans cette maison ! Mais vous ne m’avez pas écouté, sauf la première et la dernière. Résultat ? Toutes malheureuses. Et il fut pris d’une quinte de toux interminable.

Son frère Haydar la vit et fila au café. « Je me disais, m’expliqua-t-il de longues années plus tard sur un balcon d’Izmir, que c’était à moi d’aller lui donner une raclée à ce salopard, vu que le père de Dilek est décédé. Mais tu sais bien, les voyages en bus, ça m’a toujours rendu malade. » L’image du père de Dilek mort bien trop tôt dans des circonstances violentes qui rendait la ville d’Istanbul infréquentable, devait sûrement traîner dans les esprits des uns et des autres.

Au retour du café Haydar déclara : « Elle n’a qu’à venir ici Dilek : personne d’autre que moi n’apprendra mieux à lire à son fils. Et puis qu’est-ce que tu veux faire toi contre ce dégénéré ? »

Neslihan voulait quand même aller à Istanbul et demanda laquelle de ses sœurs pouvait la relayer auprès de leur père.

- Pas moi ! répondit Sükriye, c’est déjà le début des chaleurs ici à Mersin et mon mari est au plus mal.

- Pas moi ! répondit Nezihe de Diyarbakir, comment pourrais-je laisser mes enfants seuls dans cette ville de fous, où les fonctionnaires se font tirer dessus ? La semaine dernière il y a eu un carnage au collège, un kurde fou furieux a poignardé un professeur devant les enfants. Ils étaient terrorisés et n'ont pas dormi de la nuit. Et puis on le lui avait bien dit à Dilek de ne pas épouser cet homme !

- Pas moi ! répondit Esmahan d’Izmir, ça ne va pas trop fort, et n’oubliez pas que c’est moi qui me suis occupée le plus longtemps des parents avant mon mariage. Vous étiez où alors ? Et puis qu'est-ce que tu crois que tu vas  régler en allant là-bas ?

Elle demanda même à Mahmut, alors en poste à Ankara, se disant qu’après tout sa femme Latife était infirmière et qu’ils pouvaient venir tous les deux. Quand il entendit ça, Haydar qui ne supportait pas Latife, en raison du voile qu’elle s’obstinait à porter sur la tête même après être entrée par son mariage dans une famille laïque, piqua une sourde colère.

Neslihan ravala sa peine, je pense même qu’elle n’a jamais été en colère contre ses frères et sœurs restés sourds au malheur de Dilek, je crois qu’elle se sentait bien trop coupable pour ça. Et puis ce n’était pas la première fois que les femmes de la famille traversaient des périodes douloureuses, aucune n’avait divorcé pour autant ! Chacune devait porter son propre fardeau. Elle pensa aux jours où sa sœur Gülizar avait découvert que l’homme qu’elle venait d’épouser était déjà marié et qu’il avait deux enfants. Elle pensa que son père s’était alors opposé à l’idée qu’elle revienne au foyer paternel, son père qui pourtant l’aimait tant, son père qui l’avait arraché aux griffes de la mort quand brûlée par accident à 8 ans, le médecin ne donnait pas cher de sa peau. Lui n’avait jamais renoncé, n’avait jamais quitté son chevet pendant les longs mois qu’avait duré sa convalescence, changeant doucement les bandages tous les matins. Elle n’avait qu’à pas filer en catimini elle aussi ! avait-il tempêté, à elle aussi je le lui avais dit. Mais qu’est-ce que je vous ai fait, pourquoi vous ne m’avez pas cru ni toi ni elle ? Des années plus tard, ma mère à moi devait me répéter que je ne devais pas me fier aux hommes.

        Alors Neslihan essaya de convaincre Dilek de venir un peu à Kars, le temps que ton mari retrouve un travail stable, après cela ira mieux. Mais devant l’entêtement de sa fille, elle acheta, la mort dans l’âme, un billet de car pour Istanbul en recommandant aux voisines de passer le plus souvent possible voir le grand-père.

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03 mai 2008

Des Temps et des Vents, Yumurta, de la vie de la mort et des films qui m'interpellent

18918570_1_Le magnifique film Des Temps et des Vents de Reha Erdem m’a mise en colère.

Je m’interroge. Est-ce le fait que les personnes que le réalisateur a plongé au sein de d’une poésie et d’une beauté incommensurable  sont incapables de les voir qui fait naître en moi une sourde angoisse qui se transforme bientôt en colère ? Ou bien encore comme une idée qui nous ferait accepter que la poésie de ce monde  est forcément insupportablement triste, voire mortifère ?

Le  film Des Temps et des Vents Bes Vakit en turc, cinq temps comme le nombre de prières rythmant la journée suit les journées de trois enfants vivant dans un village adossé aux collines bordant la mer Egée. Une nature âpre et lumineuse, le souffle du vent, l’immensité changeante du ciel rendent encore plus insupportables le malheur infligé par les pères aux fils les mères aux filles, et encore plus lourdes la culpabilité éprouvée par les uns comme par les autres.

18797503_w434_h_q80_1_Et lamer est toujours vue au loin comme un horizon qui pourrait laver tout ça, mais n’est jamais approchée. C’est aussi de détermination que parle ce film, chacun des personnages  ayant plus ou moins conscience (ou l’apprenant avec douleur) qu’il ressemble à s’y méprendre à son père où qu’il lui ressemblera, mais que toujours persistera cette violence entre les pères et les fils. Cela m’a fait penser à Lebrac, le jeune garçon de la Guerre des Boutons que ma fille a vu avec délices la semaine dernière et qui disait avec plus de légèreté à la toute fin du film « Et dire qu’on sera aussi cons qu’eux quand on sera grands ».

Les photographies fabuleusement belles où le réalisateur met en scène les enfants endormis enfouis dans le minéral ou le végétal comme icidans_les_pins
m’ont à la longue fait violence, elles m’obligeaient à voir la mort, omniprésente  dans le sommeil des enfants. J’ai eu du mal à supporter, je suis une incorrigible écorchée. (d'autres photos ici sur Première )

Presqu’aucune légèreté en tous cas aucun humour dans ce film où il s’agit de concrètement tuer le père, l’un des enfants, le fils de l’imam qui sait aussi bien dire l’appel à la prière que son père et qui passe son temps à imaginer des stratagèmes pour  le faire passer  de vie à trépas (encore, oui, décidemment tous les films que je vois ne parlent que de la mort du père, bien que si je suis le schéma catégorique donné par Reha Erdem, je devrais en femme être en train d’imaginer ma mère… je suis bien contente de ne pas avoir emmené ma fille voir ce film avec nous comme c'était d'abord notre projet... je ne voudrais pas retrouver un scorpion dans mon lit cet été... ;-)

C’est un film violent dérangeant lancinant mais qui vaut vraiment la peine d’être vu, Des temps et des Vents, pour un peu il me ferait encore changer mes projets pour cet été, et encore une fois dédaigner la Méditerranée pour la si belle mer Egée, et ce d’autant plus que je reconnaissais les lieux du tournage.

18926782_1_Pas de père non plus dans Yumurta (l’œuf), l’autre film turc que j’ai vu cette semaine et qui passe encore dans quelques salles. Yumurta est un peu moins réussi sur le plan esthétique que Des temps et des Vents (j'aurais jamais du les voir à la suite...), pourtant il est lui aussi filmé en contrée égéenne mais on s’approche plus de la grande ville ici, puisque nous sommes à Tire, plus loin de la mer. D’ailleurs c’est un lac qu’a choisi de filmer le réalisateur. Cela veut bien dire ce que ça veut dire. Je l’ai trouvé plus profond, moins systématique ce film, et si je continue à la comparer je crois que je l'ai préféré à Des Temps et des Vents, mais c'est une question de sensibilité probablement. Les deux sont réussis. J'adhère totalement à lacritique de Evène. Ce film aussi parle d’une certaine difficulté à vivre et d’une incapacité à être heureux, mais il est bien plus porteur d’espoir, d’ailleurs il commence et se termine avec un œuf. Dans ce film aussi un même questionnement sur la disparition, le temps, son ralentissement parfois nécessaire. 5_9192_G9864_1_C’est l’histoire d’un bouquiniste d’Istanbul qui est contraint de revenir dans la maison familiale suite au décès de sa mère. Il y retrouve là une lointaine cousine qui s’occupait de sa mère les derniers temps et qui lui rappelle un rituel que sa mère souhaitait accomplir avant sa mère et dont la tache retombe donc sur le fils. Dans un premier temps Yusuf refuse, puis… il boit du thé, et encore du thé. C'est un film qui donne soif. Plus sérieusement, la culpabilité d’abord et une quête intérieure silencieuse. Je n’en dirai pas plus, je ne vois pas pourquoi je parlerai plus que ces deux films qui sont tout aussi disert l’un que l’autre… Allez donc lentement boire un verre de thé que vous aurez fait d'abord infuser de longues minutes.

J'ai beaucoup apprécié les silences et le bruit de la cuillère touillant le thé dans ce film contrairement à la musique d'abord belle mais franchement trop présente d'Arvo Pärt qui vous entortille les tripes dans Des Temps et des Vents

(J'ajoute quand même que dans Yumurta j'ai trouvé l'acteur Nejat Isler, très. Oui point, ça suffit: mon mari lit parfois ce blog. Si je me souviens bien il, (Nejat Isler, pas mon mari !) avait déjà un petit rôle (le filc) dans De l'Autre côté de Fatih Akin ).

Rassurez-vous l'humour existe aussi dans le cinéma turc. La semaine dernière, lors du festival du cinéma turc organisé au cinéma l’Entrepot j’ai vu des films turcs qui parvenaient à traiter de sujets graves comme par exemple Beynelmilel (L’Internationale en français : la traversée tragi-comique des temps troubles du dernier putsch militaire de 1981 par une troupe de musiciens de rue) , mais apparemment ceux-là sont beaucoup moins distribués en Europe. A croire que l’humour est, soit plus difficile à traduire (donc moins international ?) soit moins primable que le lyrisme et les tourments existensialistes ? Quelque chose là-dedans m’agace un peu, de la même manière que j’avais été agacée par la tournure esthétisante qu’avait pris le cinéma iranien au milieu des années 90. En tous cas, ces deux films suivent la même veine lyrique, il me semble que le cinéma de Nuri Bilge Ceylan dont mon blogami Valclair avait beaucoup aimé Les Climats. Moi je préfère Fatih Akin, beaucoup plus énergique, débordant, bouillonant, et beaucoup moins français et organisé que Reha Erdem qui a fait ses études à Paris 8. C'est peut-être tout bonnement ma mauvaise foi, je concède: il fait trop beau pour les tourments, déjà que je lutte, bref...  trop française ! Ah cette fichue manie des étiquettes !

Cela dit je constate que moi-même j’ai pris le temps d’écrire sur ces deux films alors que je n’avais rien dit sur Beynelmilel. …

(Je me réserve pour Takva. )

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01 mai 2008

Les couettes de la discorde 7

La 6ème partie de ce récit se trouve ici, les autres, un peu plus loin dans les archives, voir la catégorie "couettes")

Petite, j’ai toujours été épouvantablement jalouse de ma cousine Dilek et ses beaux yeux verts. C’est qu’elle avait eu la chance d’avoir une enfance très libre dans les cours intérieures de Kars tandis que je me morfondais au 8ème étage de ma tour HLM d’une ville industrieuse de l’est de la France. Elle était choyée aussi, par l’oncle Haydar d’abord et par tous les autres membres de la famille dont ma tante Esmahan qui adorait lui acheter de jolies robes à smoke  et l’emmener à la patisserie Manolya Oui c’est ma nièce, elle est jolie hein ?

Moi je ne revenais que rarement à Kars pour l’été ou avant de partir en France pour les fêtes religieuses, les bayram. Je me souviens d’un épisode qui a marqué la petite fille unique et solitaire que j’étais devenue en France. J’ai appelé ça l’épisode de la robe rouge. Pour les fêtes religieuses les Turcs ont (avaient ?) coutume d’habiller de neuf et de pied en cap les enfants. Cette année là, ma tante Esmahan avait trouvé un fort joli tissu soyeux rouge. Elle s’en était fait tailler une jupe et avec le morceau restant elle avait fait faire une robe rouge pour sa jolie nièce Dilek. Je n’étais pas au programme, je ne sais plus si nous habitions à Istanbul ou étions déjà en France, en tous cas j’étais bien loin et ma tante n’avait donc pas pensé à moi pour la soie rouge.

Lorsque j’arrivai à Kars, la veille de la fête, la première chose que fit Dilek fut de me montrer la robe rouge encore pliée et soi-disant cachée dans le valet en formica du couloir de ma grand-mère. Evidemment je l’ai trouvée magnifique. Et je ne me souviens pas comment (j’ai du avoir trop honte après coup) mais les tantes ont su que j’étais épouvantablement jalouse. Il était trop tard pour me faire tailler la même.  Bien-sûr on m’acheta à moi aussi de jolis habits, un pantalon en jean je crois avec un adorable tee-shirt. Mais voilà ce n’était pas la robe rouge qu’allait porter Dilek en rappel de la jupe de notre tante Esmahan, la plus coquette des cinq sœurs.

Pourtant Dilek et moi, malgré mon horrible jalousie pour ses beaux yeux verts et aussi peut-être pour son insouciance légère, avons toujours été proches. C’est désormais elle qui chaque été choisit les beaux coins de nature dans lesquels nous allons nous allonger toutes les deux sur le sable brûlant pour médire de longues heures durant des hommes turcs en général, et aussi de nos tantes…

C’et avec beaucoup de surprise que je l’écoute me raconter l’inimitié croissante qui s’est installée entre notre tante Esmahan et elle. Je ne comprenais pas trop cette disgrâce qui je crois coïncide avec le départ de Dilek et de sa famille pour Istanbul. A moins que cela ne date de la mort de son père qui a eu comme effet de libérer ma tante Neslihan et sa fille de tout joug masculin.  Après le décès de son père, Dilek n’avait pu continuer à aller au lycée, d’ailleurs ses études n’avaient jamais marché très fort il me semble. Elle avait très tôt commencé à travailler. C’est alors qu’elle avait rencontré celui qui allait trop rapidement devenir son mari. Si je résume, les reproches qu’adressaient ses tantes et ses oncles à Dilek étaient qu’elle n’avait pas étudié et que de ce fait, contrairement à presque toutes les femmes et hommes de la famille, tous fonctionnaires, elle n’avait pas de « vrai » et sûr métier, de s’être un peu dissolue à Istanbul, de s’être mariée trop vite … en fait la seule autre femme qui n’avait pas de « métier » était en fait Neslihan sa propre mère qui elle-même s’était mariée un peu trop vite à un homme déjà marié….  Grand-père Aliyar, quand il émergeait ses zones de brouillard confondait d’ailleurs un peu la fille et la petite-fille : quand je pense que toutes nos filles ont étudié se lamentait-il, et toi ? Ne t’avais-je pas prévenu à propos de cet homme ?  Pourtant la mère et la fille étaient loin de se confondre, et je me demande au fond si ce n’est pas aussi sa langue bien pendue et son insouciance que l’on reprochait à Dilek : elle était la seule à rappeler à ses tantes que le devoir de s’occuper des grands-parents à Kars n’incombait pas seulement à sa mère… Et c’est plus confus, mais j’ai aussi l’impression que l’on reproche à Dilek d’avoir grossi et de ne plus être la jolie petite fille que l’on exhibait fièrement auprès des amis. Est-ce ma jalousie vengée qui parle ?

 Ce jour là quand elle téléphona à sa mère pour lui demander de venir auprès d’elle à Istanbul, Dilek ne voulait vraiment pas lui faire peur mais l’évocation du nom d’Esmahan accéléra ses révélations. Esmahan avait été la dernière des filles d’Aliyar à se marier et quitter Kars alors qu’elle approchait de la quarantaine. Elle avait épousé un homme à la situation que l’on disait enviable mais dont on ne connaissait pas grand-chose, si ce n’est qu’il était divorcé et qu’il n’avait pas d’enfant. Ils habitaient tous les deux à Izmir et Esmahan travaillait comme sage-femme à l’hôpital central de la ville.

- Et grand-père comment va-t-il ? demanda Dilek à sa mère Neslihan.

- Beaucoup mieux, répondit celle-ci, aujourd’hui il s’est même levé pour faire sa prière du matin. Il l’a faite assis mais il l’a faite.

-  Ah bien : tu vas pouvoir venir me voir un peu et t'occuper d'Arda alors ! s’exclama Dilek d’une voix qu’elle voulait guillerette.

- Oh comme j’aimerais pouvoir le faire ! Il a du grandir mon petit prince et dire que je n’ai même pas vu ses premiers pas ! Mais tu sais père a toujours besoin de moi pour s’habiller, se laver aller aux toilettes ! Je ne vois pas Haydar faire ça. Et ta grand-mère a bien vieilli elle aussi.  

-         -  Tu n’as qu’à demander à l’une de tes sœurs de venir te relayer, ce ne serait que justice !

-          - Laquelle ? demanda Neslihan, le mari de Sükriye est gravement malade tu sais, elle ne viendra pas. Quant à Nezihe, ses enfants sont petits encore qu’en feraient-elle, surtout là où elle vit  ? Gülizar est en France. Ne reste plus qu’Esmahan. Mais Esmahan déprime et ne va pas très bien, si elle revenait à Kars, même pour un seul mois je crois qu’elle finirait par complètement débloquer.

-          - Comment ça ?! cria Dilek, et qu’est-ce qu’elle a encore madame la princesse ? C’était bien la peine d’avoir attendu presque 40 ans, d’avoir éconduit des dizaines de prétendants tout ça pour finalement épouser ce tocard stérile ! Et après elle va raconter à tout le monde que j’ai épousé un idiot !

-          - Comment tu sais ça toi qu’il est stérile ?

-         - Ce n’est pas la question, s’énerva Dilek, je suis en train de crever ici, mon fils confié à des étrangères et mangeant Dieu sait quoi, avec un mari qui va finir par me balancer de l’acide à la gueule et Mme la Princesse peut pas bouger son derrière et s’occuper un peu de son père parce qu’elle a une petite déprime ? Après-tout c’est elle l’infirmière, pas toi  non ?  

-         -  Mais de quoi tu parles ma fille ? !! s’inquiéta alors ma tante.

 

Les jours qui suivirent, un intense trafic d’appels téléphoniques se déclencha entre Kars, Izmir, Ankara, Mersin Diyarkabir et Istanbul. Les six villes où étaient dispersés les enfants d’Aliyar, aux quatre coins du pays. On décida d’un commun accord tacite de fiche la paix à Gülizar, ma mère, qui était trop loin en France pou pouvoir venir s’occuper de son père.  Mais qu’allait-on faire pour Dilek ?

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29 avril 2008

Désengagement

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A la sortie de Désengagement le film d’Amos Gitaï j’ai vu une femme en pleurs. Elle était assise sur un fauteuil rouge juste à la sortie de la salle. Je ne l’ai pas remarquée tout de suite tant j’étais moi-même absorbée à contempler les eaux impavides du bassin de

la Villette

, dans l’espoir de dompter mes propres flux. Le front collé à la baie vitrée j’ai inspiré lentement une dizaine de fois et c’est seulement en me retournant que son désespoir à elle m’a happée : elle était assise, recroquevillée en biais, minuscule et incongrue dans le velours moelleux. Mon premier instinct a été de me diriger vers la elle. C’est que je venais d’assister à une longue scène d’étreinte filiale, puis du corps à corps fraternel mais violent entre policiers et colons israélites. Mon corps a agi avant mon cerveau, il ne pouvait pas la laisser seule dans sa peine. En réponse, la femme a, d’une main caché son visage, de l’autre repoussé l’intruse. Je me suis excusée et me suis retirée à reculons en lui souhaitant du courage. Du courage ?

Puis je suis venue dans ce café pour d’abord parler en un billet que je ne publierai pas de la grève que mène vaille que vaille nos élèves, alors que je n’avais envie que de parler de cette femme et des remous complexes qu’elle et Désengagement ont fait naître en moi. Je m’enfonce dans un fauteuil de cuir trop mou et trop bas. Je mordille mon stylo.

Je ne sais pas écrire de billets sur les films que je vois ou les livres que je lis, je suis bien trop paresseuse pour ça, cela me demanderait un effort d’organisation qui ne me parait pas en valoir la peine et que je préfère consacrer à mes cours. Mais parfois, quand des idées et sentiments que je ne comprends pas fusent de ce que j’ingère, je me dis que l’écriture peut m’être utile pour démêler et digérer, histoire de transformer tout ça en énergie. Désengagement fait indéniablement partie des films que j’ai besoin de digérer.

Pourquoi ? C’est un film construit en deux parties très distinctes l’une se passant dans un appartement de la ville d’Avignon, l’autre dans une colonie juive en Palestine. Les deux personnages principaux se retrouvent d’abord au chevet du père qui vient de décéder puis se rendent après l’enterrement sur la bande de Gaza. Le frère doit en effet en tant que soldat occuper ses fonctions lors de l’évacuation de colons juifs. La sœur part elle y retrouver conformément aux souhaits exprimés par son père dans son testament, la fille qu’elle a abandonnée à sa naissance dans un kibboutz  20 ans auparavant.

La rupture pourrait paraître trop démonstrative, illustrant le fossé qui sépare l’Occident de l’Orient, mais elle ne m’a pas gênée moi, au contraire. Pourquoi cette façon binaire de considérer et ressentir les choses m’affecte-t-elle à ce point ? Certaines des critiques que j’ai lues après coup fustigeaient d’ailleurs un fossé artificiel dans le jeu de Juliette Binoche entre la tragédienne improbable et incestueuse d’Avignon et la mère bouleversée et ballotée qu’elle devient dans la bande de Gaza. Deux femmes totalement différentes mais pour moi deux facettes possibles dans des circonstances incomparables. Malgré l’attrait irrésistible qu’exerce Jérusalem sur moi (sûrement à cause de mon amie Antonia qui y a grandi, mais sûrement aussi à cause de toutes les contradictions qui strient cette ville), ce n’est pas tant la partie israélienne qui m’a touchée que ce qui se passe ou ne se passe pas entre les murs rouges de l’appartement défraîchi et décadent au sein d’une famille souffrant de non-dits et de solitude. Non, maintenant que je l’écris, ce n’est pas ça non plus. Il n’y a pas à tortiller c’est la juxtaposition des deux situations qui produit cet effet, le contraste saisissant entre :

-          Une chambre vide où repose un cadavre solitaire et cynique qui a mis en scène sa propre mort et au chevet duquel Barbara Hendrix (habillée d’une robe à fleurs au bustier doré, je tiens à ce détail) a été conviée à faire s’élever un chant luxueux qui vous saisit aux tripes et qui ne semble pas avoir d’autres destinataires que le mort (la mort ?) lui-même. Le mort c’est le père. Un père qui, bien qu’il ait convié sa fille à veiller ses derniers s’est débrouillé ( ?) dit cette dernière pour mourir alors qu’elle dormait.

-          Une colonie juive sur le point d’être évacuée fermement par une armée israélienne qui s’entraîne pour faire « ça » le plus efficacement possible mais qui bien entendu se fait déborder par l’humain et son irrationnel.

La deuxième partie est évidemment filmée dans un style quasi documentaire très réaliste et m’a rappelée la fine maîtrise que l’on peut trouver dans Une maison à Jérusalem du même réalisateur tandis que la 1ère regorge de scènes poétiques plus énigmatiques. La jonction se fait dans une scène intermédiaire filmée sur une plateforme israélienne où débarquent le frère et la sœur. J’ai d’ailleurs beaucoup fantasmé sur cette scène où Juliette Binoche est ballotée par un vent violent qui fait prendre vie à l’écharpe de soie de couleur chair qu’elle a autour du cou. Une peau soyeuse se détachant doucement et voluptueusement d’elle.

D’un côté donc un luxe sourd et moribond, de l’autre un trop plein d’étreintes fraternelles (même dans le corps à corps entre soldats et colons), de chants, de plantes odorantes, de prières, de tentatives désespérées irrationnelles, stupides mêmes, mais si humaines des colons juifs.

Un trop plein de mots et de langues aussi. « Au dessus de nos têtes le même ciel » crie un vieux Palestinien de l’autre côté du grillage séparant la colonie juive à une femme française

qui ne peut le comprendre et qui ne peut non plus comprendre sa propre fille parlant hébreu, car, explique-telle à sa fille interloquée : « mon père me l’a interdit :  il n’était pas sûr de son origine ». Ces propos viennent en écho aux interrogations exprimées dans le train pour Avignon au début du film par une Palestinienne, elle non plus pas « sûre » de sa nationalité.

Ah ça y est, je crois que j’ai trouvé ! C’est ce « pas sûr » qui m’a plu dans un film à priori démonstratif.

Et puis c’est un film qu’il faut voir ne serait-ce que pour la fulgurance de la scène de rencontre qui ouvre le film. Rencontre et baiser probablement peu crédibles…. mais moi je ne vais pas au cinéma pour y trouver des scènes réalistes.

Forcément, je n’ai donc pas compris comment une femme qui avait pourtant vu le même film que moi a pu refuser mes mots de consolation. C’est à me désespérer du cinéma… ou à me confirmer dans mon envie de déménager. Au fond je crois que j’aimerais déménager sur la plate-forme venteuse. Maintenant que je l’ai dit, je peux quitter ce café et rentrer chez moi.

PS: Lire la polémique qui a suivi ce film ici. parce que moi j'ai choisi de ne parler que peu du "désengagement" à proprement parler.

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14 avril 2008

Les couettes de la discorde 6

Je ne suis pas encore en vacances mais en chômage technique forcé (les élèves sont occupés à bloquer le lycée), du coup je musarde, et désolée de vous imposer ça mais je m'amuse à écrire un peu de soap...  C'est très distrayant, merci de votre indulgence !

Arrivée à Maltepe, Dilek descendit du bus et avant de se diriger vers la poste centrale, entreprit de nettoyer ses chaussures avec un chiffon qu’elle avait toujours sur elle à cet effet.

Depuis qu’elle avait commencé à travailler comme enquêtrice pour un institut de sondage, elle connaissait des coins insoupçonnés de la ville. La plupart du temps, elle travaillait sur des campagnes de marketing de yaourt ou des boissons gazeuses. Elle avait eu de la chance d’ailleurs de trouver cet emploi, elle qui avait à peine terminé le lycée. Elle pensa un instant avec nostalgie à ses années d’étude, à l’époque où son père n’était pas décédé. Mais il ne fallait pas s’encombrer de regrets maintenant, plus tard rêva-t-elle, quand ma situation s’améliorera je prendrai des cours d’anglais : avec une langue étrangère on peut avoir des postes prestigieux dans cette ville. Pour l’heure il fallait se concentrer :

« Que dire à Neslihan ? »

D’abord et avant tout lui demander des nouvelles de grand-père qui se faisait vieux et qui, cet hiver, avait été cloué au lit avec une méchante pneumonie. Elle se doutait bien que si grand-père Aliyar était trop malade, aucune de ses quatre autres filles n’aurait le courage de venir s’occuper de lui. Seule sa mère, sa mère à l’abnégation de veuve sans ressources, pouvait faire ça. Pourtant il fallait absolument que Neslihan revienne à Istanbul chez sa fille, d’abord parce son petit fils se retrouvait à gauche à droite chez des voisines pas toujours très accueillantes tandis que sa mère travaillait, ensuite parce que, Dilek en était persuadée, son mari serait forcé de davantage se contrôler quand il rentrait le soir (quand il rentrait…) et qu’il trouvait la table où il s’asseyait pour boire son raki pas assez fournie.

-         Jamais tu ne te demandes comment j’ai fait pour réussir à mettre du raki et du fromage sur cette maudite table ! ne pouvait s’empêcher d’exploser Dilek, qui immanquablement se prenait alors un ou deux coups avant de se réfugier chez les voisins le temps que son mari infuse son raki.

Ces derniers jours l’homme répétait des propos de plus en plus injurieux et terrifiants :

-         A ta place, hurlait-il, je ne me fierai pas trop à la beauté de mon visage ! Une peau claire comme la tienne c’est très fragile ! menaçait-il avec mépris.

Dilek pensait alors avec horreur aux images que les télévisions poubelles qui pullulaient depuis peu exhibaient : des visages de jeunes femmes défigurées à l’acide par des hommes jaloux et dépassés. Pourquoi était-il devenu comme ça son mari à elle ? Que lui arrivait-il ? Voilà ce qu’elle ne comprenait pas, elle espérait qu’il redeviendrait vite comme avant.

Fallait-il rapporter ces échanges violents à sa mère ? Non, c’était trop, elle ne pouvait pas faire ça. Il fallait juste qu’elle se débrouille pour lui faire comprendre que sa fille avait besoin d’aide, c’est tout.

Oh pourvu qu’elle ne lui dise pas de revenir à Kars ! Que ferait-elle à Kars, à l’autre bout du pays ?

Une femme encore et jeune et belle avec un enfant et sans mari ! Elle serait la risée de tout le voisinage. Et aucune chance de trouver un emploi là-bas : elle serait à la charge de l’oncle Haydar….

Oh pourvu qu’elle ne lui demande pas de revenir à Kars !

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13 avril 2008

Les couettes de la discorde 5

Un jour de mars 1995, alors qu’à Kars la neige était en train de fondre et que la nature avait décidé de desserrer son étreinte sur le coeur des hommes, ma tante Neslihan fumait avec délices une Maltepe. A l’approche du printemps, à Kars, on pouvait presque se sentir léger, et souvent on oubliait les poussières brûlantes des étés et laissait ses os espérer les chaleurs à venir. Neslihan contemplait par la fenêtre de la cuisine, la terre exhaler d’odorantes et douces vapeurs sous les premiers rayons du soleil. Son frère Haydar était à l’école, sa mère chez la voisine, son vieux père allait mieux et dormait, le ménage avait été fait ; Neslihan arrondit ses lèvres pour souffler la fumée en nuage au dessus de sa tête.

A l’autre extrémité du pays,  Dilek, la fille de Neslihan, regardait la pluie s’abattre sur Istanbul. Mais ce lointain quartier périphérique de la rive asiatique était-ce encore Istanbul ? On eut dit qu’emportée par les pluies diluviennes des promesses de faux printemps, la ville s’était répandue en gangrène purulente vers les lointaines rives de la Mer de Marmara.  A mesure que les années passaient et que son mari prenait la dérive, Dilek avait été obligée de déménager son foyer toujours plus loin le long de l’E5, la voie rapide, et toujours plus haut sur les collines qui la bordaient. Elle contemplait la boue gonfler devant le gecekondu où ils venaient d’emménager avec leur fils quand elle décida d’appeler sa mère et de lui avouer que la situation était encore plus grave que ce qu’elle en avait dit jusques là. Il lui fallait sortir et trouver un téléphone.

Elle confia son fils de cinq ans à sa voisine et enfila en pestant la dernière paire de chaussures  correctes qui lui restaient, celles qu’elle avait achetées à crédit et qui, elle en était sûre, seraient mangés par la boue acide qui régnait dans les rues de son quartier avant même d’avoir été entièrement payées. Elle recouvrit soigneusement d’une capuche en plastique ses cheveux châtains méchées subtilement de blond et toujours impeccablement lissés et c’est toute pimpante qu’elle descendit des hauteurs de la colline vers la voie rapide de l’E5 où passaient les bus. L’élégance et la coquetterie, elle le savait, étaient absolument nécessaires si l’on ne voulait pas se faire complètement avaler et mépriser par cette ville. Et Dilek, de la volonté et du désir de s’en sortir, elle avait à revendre. Elle préférait manger uniquement des simits plutôt que de se passer de sa séance hebdomadaire de coiffage dans le salon d'Ahmet. D’ailleurs, finalement le brushing était la seule chose abordable dans cette ville : à peine plus cher qu’un sandwich-döner, et Ahmet qui devait avoir un faible pour elle, acceptait toujours de lui faire crédit. 

Dilek préféra ne pas arrêter l’un des nombreux taxis collectifs qui passaient et attendit le bus municipal, un tout petit peu moins cher.  Elle consacra sa demi heure d’attente à se demander ce qu’elle allait exactement dire à sa mère pour la décider à revenir près d’elle et de son petit fils sans toutefois trop l’alarmer.

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09 avril 2008

Les couettes de la discorde 4

La 1ère partie de ce récit se trouve ici, la 2ème ici, la 3ème .

(photo des chaussons: http://evkedisi.blogcu.com/1277210/)

evkedisi_100_1902_1_ Au milieu des années 90, pour ma famille restée à Kars, la vie suivait son cours dans un sentiment étrange de détérioration. Objectivement cela devait être vrai, la ville changeait, un obscurantisme pesant s’abattait sur elle à mesure qu’elle s’appauvrissait,  mais n’était-ce pas aussi moi qui, entrant à reculons dans l’âge adulte, perdait petit à petit le voile enchanteur de mon regard d’enfant ? D’autant plus que, pendant toute la décennie ayant suivi le coup d’état de 1980, les circonstances nous avaient empêchés de revenir en Turquie : la Kars que je redécouvrais cet été là, après 10 ans d’absence était bien terne, bien oppressante. Les yeux de ma grand-mère riaient toujours autant, et elle cherchait toujours avec aussi peu de succès à m’offrir les beaux voiles bordés de perles multicolores « pour la prière » disait-elle, mais désormais les appels à la prière du muezzin réveillaient au petit matin la mystique déboussolée que j’étais devenue en habitant dans un foyer de religieuses de Paris, et en fréquentant concomitamment un tas d’églises étranges. J’avais perdu l’évidence de l’innocence. Tout me paraissait complexe et compliqué. Tout menaçait mon indépendance à conquérir. Même l’oncle Haydar, je le trouvais moins drôle. Ou bien ne faisais-je plus partie du camp de ceux avec qui il s’autorisait à être spirituel ? Voilà ce devait être ça, j’étais entrée dans le camp des femmes ! D’ailleurs ma grand-mère s’était aussi mise à m’offrir des patik, ces chaussons de laine multicolores et aux jolis motifs géométriques qu’elle avait tricotés quand elle avait encore des bons yeux :

« Parce que tu dois toujours protéger tes pieds, surtout les jours où tu es indisposée, c’est vital, sinon tu peineras à avoir des enfants, répétait-elle en me tendant les jolis chaussons que je trouvais affreux. En plus en France, il doit faire froid. »

Je l’aimais trop pour lui répondre que mes pieds n’étaient pas directement reliés à mon utérus, que par exemple entre ces deux organes j’avais des jambes que j’aurais bien pris à mon cou : j’embrassais les joues ridées de ma grand-mère, dans l’interstice entre les grosses lunettes et le haut du fichu blanc qui recouvrait une partie de son menton et je rangeais sagement mes chaussons dans ma valise. 

Ma grand-mère était toujours relayée dans son entreprise de sauvegarde de la chaleur de mes pieds par ses filles, qui si elles étaient moins libres dans leurs paroles que leur mère et n’osaient me parler de fécondité, s’ingéniaient à me faire suivre par des chaussons à chaque fois que je changeais de pièce. En plein mois d’août, dans la maison recouverte de tapis.

Je suis injuste avec les femmes de la maison, ces chaussons furent les seuls rappels discrets qu’elles ne firent jamais à mon obligation de fécondité. Jamais non plus elles n’insistèrent pour m’apprendre à faire des baklavas ou des mantis. Mais tout cela me pesait car l’oncle Haydar ne m’emmenait plus courir la ville avec lui.

Il était de plus en plus taciturne, se levait tard alors que ses sœurs avaient déjà terminé les tâches ménagères de la journée, que la table du petit déjeuner avait été débarrassée depuis longtemps, et que la marmite du déjeuner mijotait sur la gazinière.  Mes tantes gardaient toujours du thé au chaud pour le lever de leur frère, qui le buvait d’un trait et l’accompagnait d’une olive et d’une fine tranche de feta et gare à celle qui oserait lui tendre une tranche de pain ! On évitait de le faire parler car il pouvait se montrer cassant. Sans un mot il s’habillait puis partait au café dont il ne rentrait qu’au coucher du soleil, sans plus jamais ramener d’histoires drôles.

Il ne lui restait plus qu’une ou deux années avant de prendre sa retraite. D’ailleurs toute la maisonnée ne parlait plus que de cette retraite. Enfin quand je dis toute, c’était surtout Neslihan, celle des filles qui restait toute l’année auprès des vieux parents et d’Haydar. Elle évoquait sans cesse la longueur des mois d’hiver après le départ de ses sœurs et de ses neveux et nièces qui ne venaient là que pour l’été. L'hiver, il fallait porter le charbon vers le poêle, l’allumer en grelotant au petit matin, et essayer de tenir la maison alors que deux jours sur trois l’eau ne coulait pas au robinet. Elle parlait surtout de sa fille, Dilek, qui habitait si loin à Istanbul et dont le mariage tournait mal. La jolie Dilek était obligée de travailler pour une misère car il fallait bien payer le loyer et pallier la légèreté de son mari joueur. Dire qu'elle n’avait personne pour s’occuper correctement de son adorable petit ange aux boucles dorées !  Neslihan glissait qu’elle se sentait obligée de retourner à Istanbul pour aider sa fille, que l’une ou l’autre des ses quatre sœurs devait venir à son tour à Kars pour s’occuper des parents jusqu’à ce qu’elle aille mieux :

« De toutes façons quand Haydar sera à la retraite plus rien ne nous retiendra à Kars ! Cette ville rend tout le monde neurasthénique non ? Regardez le pauvre Haydar, ce n’est pas ici qu’il pourra trouver une compagne, lui qui ne veut pas d’une villageoise, or ici il n’y a plus que ça. Tout le monde est parti. Et puis on soignera mieux nos vieux parents à Istanbul… déjà il n’y aura pas quatre mètres de neige devant la porte: pourquoi ne pas songer,  nous aussi , à migrer vers l’Ouest ? »

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06 avril 2008

Ta place dans l'institution tu porteras

La classe de 2nde BEP mécano entre dans la salle 312. 24 garçons entre 15 et 17 ans. Bruyamment comme d’habitude. C’est la classe la plus hostile à laquelle je n’ai jamais eu à faire face. Mais aujourd’hui contrairement à leurs habitudes qui les fait superbement ignorer cette prof qu’ils n’ont qu’une heure le vendredi en dernière heure de cours, ils me regardent. Ou est-ce mon malaise qui invente l’insistance de leurs regards ? Aujourd’hui l’élève Z. n’est pas là. Il ne viendra plus : exclu par conseil de discipline. Les élèves savent que j’ai témoigné lors de ce conseil et que mes paroles et mes rapports ont fait pencher la balance du mauvais côté. Je les sens vindicatifs. Je le savais, c’est pourquoi j’ai modifié complètement la disposition de la salle et préparé un travail de groupe pour brouiller leurs repères habituels. Ils s’installent. Ils rigolent même en trouvant leurs noms sur les tables. Ma stratégie semble avoir fonctionné. Pour le moment.

Obligée de le faire de suite car une surveillante va passer très vite, je fais l’appel, en évitant le nom de Z. On me le fait remarquer :

-          C’est à cause de vous que Z n’est pas là aujourd’hui » brave Y dont le nom précède celui de l’exclu.

Il fallait que ça sorte, je le savais, je ne peux ignorer les paroles de Y, tous attendent.

-          Non, dis-je, c’est à cause de lui-même et tu le sais.

Je fais une seconde de pause, une seule, en regardant Y droit dans les yeux - les autres nous regardent, puis j’enchaîne tout de suite.

-          Nous commençons une nouvelle séquence  aujourd’hui.

Ils n’insistent pas, je ne leur en laisse pas l’occasion, je n’ai qu’une heure avec eux et je sens confusément que la parole ici n’arrangerait rien. Je leur projette de suite une photo. Très choquante. Nous étudions les décolonisations, les photos choquantes ne manquent pas. J’ai mis longtemps à choisir celles que je projette au début du cours pour faire émerger la problématique de la séance. Instinctivement j’ai choisi une photo violente. Après coup je m’interroge et je grince : je tente de faire passer la violence par la violence.

Ce conseil de discipline a été pour moi d’une  violence insupportable. Je peine à faire passer un amer gout d’échec.

L’heure se termine, sans heurts. J’ai réussi à les faire travailler. Je suis épuisée. Je me sens dépassée.

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27 février 2008

Un nombril tremblotant... ou mon divan en musique

aksuForce m’est de reconnaître que ma note sur le saz et la musique insufflée dans ma mémoire par mon père avalisait une sorte de hiérarchie de valeurs musicales. Or je suis injuste. Très injuste. Je n’ai même pas laissé une toute petite place pour ne serait-ce qu’évoquer  mes autres penchants musicaux légués par ma mère.  Quel déni ! Et pourtant que de joie de vivre  dans ce "leg" inassumé !

Un clou enfonce l'autre" chante Sezen Aksu en une très osée et claire métaphore et "La solitude c'est l'apanage de Dieu".  Et elle  chante cette antienne sur une musique de Goran Bregovic (celui-même qui composa les BO du cinéaste Kusturica), à tue tête en plus dans une société turque de plus en plus conservatrice. Il faut sûrement une soupape quelque part avec ce voile islamique de plus en plus présent, ce doit être, il faut croire, le rôle du foot et de la pop ! 

C'est donc une des chansons qu'écoute ma mère. Ma mère, la figure de la maternité dévouée et (un peu !) douloureuse à l'orientale. Au grand dam du traditionnaliste d’extrême-gauche qu’est son mari. Imaginez, déjà le oud et la musique du sérail ottoman représente pour lui de la musique bourgeoise dénaturée et sans noblesse, alors que penser du nombril (percé ?) de Tarkan ou de la chevelure peroxydée (ou parfois rouge) de Sezen Aksu ? Mon dieu mon dieu mon dieu.tark2 

Pour moi Sezen Aksu, c'était la grande dame un peu rondelette que tout le monde vénérait en Turquie, qui était affublée d'un surnom (petit moineau) qui ne lui allait pas du tout et dont on ne pouvait pas ne pas avoir entendu au moins une chanson quand on passait l'été en Turquie, puisque tous les dolmus (taxis collectifs), tous les épiciers, tous les coiffeurs la passaient en boucle et à fond. Je n'aimais pas ça, trop mélo, trop larmoyant, trop turc (ah ben oui, j'ai mes clichés).  Sezen Aksu, c'était ça. (et allez une chanson pleine de nostalgie sur Istanbul, mais si vous voulez découvrir un peu l'univers de la grande chanteuse qui apparait en diva à la fin du documentaire de Fatih Akin Crossing the Bridge, allez sur son site qui propose de très nombreux morceaux de sa large discographie, c'est un peu l'âme d'une certaine Turquie, celle d'Izmir on va dire pour faire court). 

Je n’ai pris conscience de la liberté que s’octroyait ma mère avec cette musique que très tardivement quand j’ai moi-même été outrageusement et contre mon gré (conscient) émoustillée par un nombril tremblotant : 

 

Bon j’ai renoncé à publier une photo. Je mets juste un lien : j’ai une réputation de mère de famille à tenir moi, en digne fille d ema mère...

            

En attendant il faut que j’efface l’historique de mon moteur de recherches. Bon dieu, quand je pense que j’étais partie pour faire une note très documentaire sur la musique turque. Pas la peine de vous faire des films non plus hein, c'est juste suggestif et ça frise parfois le mauvais goût mais bon, c'est ma mère qui écoute ça. Pas moi. (comment ça quelle mauvaise foi !) 

Bref je m'égare. Donc je savais que ma mère écoutait Tarkan. Au début des années 90, elle m'en avait vaguement parlé en m'expliquant que c'était un chouchou de Sezen Aksu, la grande Sezen Aksu. Et puis elle m'avait fait écouter une chanson ma foi pas si mal interprétée. Pas une chanson d'ailleurs, un türkü (d'Asik Veysel, un barde vénéré par mon père, un chant tombé dans le répertoire traditionnel et que tout le monde connait). C'est une chanson triste et philosophique en diable:

"Je suis sur une route longue et étroite. 

Jour et nuit je marche

Je ne sais comme je vais. 

Jour et nuit je marche" 

J'étais restée sur cette idée que Tarkan c'était un jeunot qui mettait au goût du jour des anciens türküs. A l'époque j'écoutais Roxy Music et si je me souviens bien un gars à la voix rauque et qui ne cessait de s'enrouler voluptueusement autour du pied de son micro, Paul Young (il est mort ?). Je laissais ma mère à ses cassettes de Tarkan et de Sezen Aksu. 

Jusqu'à ce que, en stage en Turquie, je tombe sur un clip de Tarkan à la télévision. Je ne l'ai pas retrouvé sur Youtube, je me souviens qu'il portait une chemise blanche avec le nombril dénudé, mais je ne me souviens plus de la chanson. 

En gros ça ressemblait quand même pas mal à ça:

Tarkan - Kuzu Kuzu (Akustik Versiyon)
Vidéo envoyée par sayit

Maman une icône de la maternité douloureuse, dévouée et par dessus tout asexuée.

Bah oui, une fille à sa maman, c'est très très naïf.*

* Evidemment je suis passée par Tarkan car pour les besoins de mon "analyse", je reconstruis et simplifie à outrance. Sezen Aksu, que ma mère préfère à Tarkan, c'est parfois coquin mais c'est aussi et surtout une majorité de chansons d'amour très très tristes, et très nostalgiques. Sezen Aksu, c'est la figure même de la femme fragile malheureuse en amour. Et aussi parfois de l'engagement politique (récemment des prises de position pour la fin des morts engendrés par l'intervention de l'armée en Irak) pour le multiculturalisme, la mise en valeur de toutes les cultures du pays (kurde, arménienne, etc...) l'éducation des filles. C'est surtout sa manière de vivre, sans figure masculine, passionnée et libre qui est finalement un engagement en soi. 

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25 février 2008

Ashurè, ou le lien blogal

C’est le Ashure dont Samandti vient de faire deviner les ingrédients dans son jeu du dimanche soir.

Avec 12 ingrédients différents (le nombre d’ingrédients monte facilement à 15 selon les recettes) on peut sans doute parler de symbole de prospérité et de fécondité.

C’est un mets qu’on aurait préparé sur l’arche de Noé à la fin du voyage pour fêter la fin du déluge. Chacun des voyageurs aurait apporté ce qui lui restait, d’où le mélange un peu insolite.

Le jour du Ashurè tombait cette année le 19 janvier, c’est une date parait-il très importante pour les trois monothéismes. Dans un esprit plus païen, c’est en tous cas un plat de la période de soudure, mélangeant toutes les graines possibles probablement dans l’espoir de la germination future. Moi j’aime à imaginer mon estomac comme un terreau fertile !

D'autres plus tordus voient dans les 12 ingrédients les 12 imams (ceux du chiisme) ... Je préfère ne pas penser que je mets des imams, même pas en caricature, dans un dessert...ce n'est pas très digeste.

Donc les interprétations varient... moi, je choisis l'histoire de l'arche, du départ, de la flotte, etc.. ! Mais il parait que c’est aussi un plat de la stabilité et de la continuité. Bref, chacun met un peu ce qu’il veut comme interprétation là-dedans, et cette année le Ashure m’a permis de visiter tous mes voisins d’immeuble pour leur en apporter un bol.

Et ce soir, je vais faire tremper mes légumes secs pour Isabelle !

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12 ingrédients, 4 mains

Je vous signale un jeu-concours chez Samantdi.

Comme j'en suis (ainsi qu'Elif Shafak... ça c'est un indice !) un peu à l'origine, je m'engage à envoyer au gagnant un bocal plein de ce plat. Je nourris ainsi l'espoir (plus si secret) de recevoir un pot de confiture toulousain !

(pour des raisons, qu'ils comprendront, Valclair, Eva et Ségolène sont exclus du jeu... Traou et Pierre, bons joueurs se sont déjà retirés d'eux-mêmes. Et Marie, sera de toutes façons discrète ;-))

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24 février 2008

Si Obama est élu

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19 février 2008

Mémoire musicale

Joli début de semaine. J’ai du exclure un élève pour insultes racistes, collé une classe entière très solidaire dans la bêtise, rédigé trois rapports, séparé deux élèves qui s’arrachaient les cheveux. Accepté les excuses du premier qui n’a jamais voulu me regarder dans les yeux.

Je pense que j’ai largement mérité ma plage musicale. Cette année j'ai fait des progrès, j'arrive (presque) à oublier, en tous cas à ne plus porter, toute la souffrance de mes élèves sur le dos une fois sortie du lycée.

Allez je vous emmène faire un petit voyage dans les cordes qui ont rythmé mon enfance.

Mon père joue du saz:

saz1_1_C'est un instrument qui fait partie de la famille des luths à long manche. La cité de la musique le présente très bien sur son site. Mais j'ai piqué la photo sur le site de Mahmut  Demir, excellent musicien parisien dont je vous recommande l'écoute.

J'ai préféré ne pas prendre de photo de l'instrument de mon père parce que tout touchant qu'il soit, il n'est pas du tout représentatif: mon père l'a bricolé à sa convenance et lui a même percé un trou supplémentaire sur le bidon parce qu'il n'aimait pas son son. J'ai un papa très original. Et un brin tyranique. En tous cas en matière de musique.

Mon père a appris à jouer en autodidacte de cet instrument qui représente, dit-on,  l'âme anatolienne et l'esprit de résistance (il est brandi comme une arme contre la tyrannie par les Alévis). Je n'étais pas encore née et mes parents vivaient alors dans ce petit village anatolien où ils ont fait leurs premières armes en tant qu'instituteurs. Mais je vous ai déjà parlé de ce village enfoui sous les neiges dans mes Ricochets

Pendant toute mon enfance, mon père a insisté comme un fou pour que je reprenne son instrument et la mémoire des chants populaires qu'il chantait sans cesse. J'ai, de ce fait, une excellente culture des Ashik (littéralement amoureux au sens de bardes), ayant été bercée par des chants d'Asik Mahzuni Sherif , De Musa Eroglu, ou de Ruhi Su, bardes que tous les Turcs connaissent.

Parce que je suis une gentille fille, et que ces chants me touchaient ("Les eaux du (fleuve) Drama sont froides, chantaient Ruhi Su, on ne peut en boire une tasse": Drama Köprüsü)   j'ai essayé... Mais mon père, cet excellent insituteur des enfants des autres s'est révélé, pour sa propre fille, un horrible pédagogue impatient et d'autant plus intraitable que lui-même avait appris tout seul. Bref, j'ai renoncé, et à mon humble avis, j'ai bien fait.

De toutes façons fanfaronnai-je, le saz a un son grêle que je n'aime pas, moi je préfère le oud, plus oriental, plus sensuel.

- Le oud ! S'est exclamé mon père, cet instrument des bourgeois d'ottomans !

Mon père, comme beaucoup de Turcs que je connais, ne peut s'empêcher de mettre de la politique, de la lutte des classes, et de la guerre d'indépendance (1919 quand même...) un peu partout. Alors j'en suis restée là pendant de longues années. Mais ce n'est pas fini.

Avant de raconter la suite, je vous laisse savourer un poème de Nazim Hikmet, parlant de la lutte et du courage des femmes pendant la guerre d'indépendance (1919, encore...) et chanté par Ruhi Su (au son du saz, bien-sûr). Je l'ai entendu des centaines de fois pendant mon enfance, et récité le poème lors des très officielles fêtes nationales de mon école primaire stambouliote. De la mémoire nationale bien gravée... 

Ruhi Su - KADINLARIMIZ
Vidéo envoyée par sefil

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18 février 2008

Feux de l'Amour et Stratégies de survie

Evidemment je pourrais écrire sur l’autorisation du voile dans les facs en Turquie, ou sur ce nouveau roman d’Elif Safak que je lis avec émotion, ou sur les morceaux de oud que je suis en train de déchiffrer, mais nan…

Le blog est capricieux, et Tiphaine, grâce à son billet sur Les Feux de l’Amour m’a rappelé de savoureux moments de mon adolescence.

J’ai adoré ce feuilleton. Mais oui je n’exagère pas. ADORE. J’ai du le regarder deux ou trois fois mais je lui dois une fière chandelle.

Ado, à chaque fois que ma mère se mettait à parler de mon père (ou plutôt à se plaindre à moi de mon père…) je parvenais à la lancer sur les rebondissements du feuilleton infernal qu’elle ne rate jamais :

« Et Cricket, maman, elle a aussi à se marier avec l’autre-là, rappelle moi son nom déjà… »

A chaque fois, ça ne manquait pas elle entrait dans le jeu.  A chaque fois. Si je n’ai pas fini par fuguer à 15 ans, c’est aussi grâce aux Feux de l’Amour. Merci Cricket, Vic, et les autres…

Comment puis-je apprendre ces stratégies de survie à mes « val-vissés » (comme les appelle Anita) à mes  élèves qui se traînent souvent de sacrés parents ?

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15 février 2008

Sans importance

Valclair me propose un jeu:  confier 6 choses sans importance sur moi. D’abord, il a fallu que je réfléchisse pour savoir ce qu’était une chose sans importance. J'ai soigneusement éviter de me demander en quoi ça intéresserait qui que ce soit. Sinon, c'était fichu davance. Et puisqu'on est dans la partie de la blogosphère que je fréquente dans des questions de lien social, allons-y, une chaîne, c'est liant.

Telle, dont j’ai découvert le blog grâce à ce jeu (je suis toujours fascinée par les gens qui savent faire des choses jolies de leurs mains) dit par exemple comme chose sans importance qu’elle n’a jamais lu Les Confessions de Rousseau. Ou peut-être est-ce un mensonge. Moi non plus, je ne l’ai jamais lu en entier, mais je n’aurais pas pensé à le mentionner comme chose sans importartance.  Question hautement philosophique non ?

Bon bref, j’ai pensé vite fait à 6 choses, ça occupera ce blog désert.

1) J’ai enterré 7 petits poissons en plastique dans diverses pelouses de la capitale.

2) Chaque été à la fin de l’année scolaire, je brûle tous mes cours et je danse autour de ce feu.

3) J’ai deux dates de naissance.

4) Je n’aime pas les betteraves rouges (oui, je sèche un peu... c'est difficile aussi)

5) J’ai un poil, un seul long et dur, sur le menton et ma hantise c’est d’oublier de l’épiler et qu’il fasse des petits.

6) J’ai longtemps été somnambule. Mon mari m’a dit que la nuit, je me relève parfois pour chasser des araignées sous mon lit. Pourtant éveillée, je n’ai rien contre les araignées. Et je ne me souviens jamais des mes nuits de chasse à la bestiole. Je suis persuadée que mon mari est un sacré farceur. Ou alors j’ai une araignée non pas sous le lit mais au plafond.

7) Je suis une briseuse de châines. Et

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08 février 2008

Marotte

Elle est belle ma marotte non ? mon_oud_009Qu'est-ce que c'est ?

Comme une certaine bâtisseuse de lubies, j'échaffaude des rêves, mon âme s'entrouve, s'émerveille sur des musiques imaginées.

Mes ongles sont coupés ras, mon dos est fourbu, mes bras ankylosés, mes mains rigides et rebelles mais je plane, je nage, je rêve.

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Constats et marottes

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19 janvier 2008

Nuit curieuse

Bon allez ce soir, on ira à la nuit curieuse Turkish Delices de La Ferme du Buisson.

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Posté par ada_ à 14:25 - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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