29 mai 2006
Deux langues
Je suis tombée, dans un ouvrage de Anouar Benmalek, sur une réflexion concernant le bilinguisme. Ce passage a d'autant plus attiré mon attention que je ne cesse de m'interroger sur ma manière de porter mes deux langues. S'il faut être honnête, il me faut concéder que je m'interroge plus sur mon rapport au turc qu'au français tant cette langue acquise m'est devenue "maternelle". Par où commencer ? Par Benmalek, pour prendre du recul...
« Cette année-là fut une année difficile pour le jeune Kader, mêlée de honte et d’intense ravissement. Comme un explorateur trop chanceux auquel le hasard offrait, coup sur coup, deux nouveaux continents, il venait de découvrir deux langues !
La première, l’arabe classique qu’il apprenait à la médersa, se révélait très différente de la version dialectale, un peu rustaude, de son pays natal. Elle était chaude à entendre et le rythme enflammé des textes omeyyades et abbassides faisaient naître en son cœur des fringales de chevauchées d’une rive à l’autre de l’Afrique, de magnificence andalouse et d’héroïsme.
La seconde, cette langue française, pouvait être, certaines fois précieuse et claire comme des gouttelettes d’eau de montagne et d’autres fois, voluptueuse et paillarde, ô combien ! comme dans ces poèmes qu’il apprenait avec gourmandise et qu’il ne pouvait se réciter, même à lui-même sans se sentir écarlate. Mais cette langue était aussi celle des conquérants de son pays ! (…)
« J’ai deux familles à présent et deux langues » lui arrivait-il de penser. Il se rendait bien compte que cela créait en lui une juxtaposition de sentiments qui le laissait souvent perplexe jusqu’à l’inquiétude : « je m’exalte et je m’attriste en arabe, mais je pense à la grâce et au plaisir en français. » Il avait découvert que cette dualité se retrouvait également dans son sommeil. Il ne rêvait de son enfance ou de ses parents par exemple, qu’en arabe. S’il s’agissait de rêves sensuels, le français se chargeait de les exacerber, mêlant érections nocturnes et évocations de belles Syriennes…(…) »
Anouar Benmalek, L’enfant du peuple ancien, Pauvert, 2000, pp. 40-43.
28 mai 2006
Où je découvre le bon côté des traditions
J’attendais des pleurs et de la tristesse, mais c’est du complot, des mystères et aussi quelques plaisanteries que j’ai trouvés.
Mes parents sont revenus d'Ankara, où avait lieu l’enterrement de mon oncle, fourbus, exténués, vidés de leurs larmes.
Les traditions ont de ceci de bon, que si vous cherchez à les suivre à la lettre, elles vous épuisent, vous permettant de digérer votre peine sans en vous en rendre compte.
Après l’enterrement et les prières à la mosquée qui suivirent, les 2 frères et les 5 sœurs venus des quatre coins du pays et même au-delà, se sont retrouvés chez celui d’entre eux qui habitaient le plus près du domicile de leur frère défunt. Si on ajoute les enfants et les conjoints, déjà cela représente pas mal du monde. Mais un enterrement digne de ce nom ne peut pas non plus se faire sans les voisins qui, même s’ils ne connaissaient absolument pas le défunt, semblent aussi affligés de la tristesse de ceux qui le connaissaient et viennent les soutenir de leurs pleurs.
Pour peu que vous soyez dans un quartier conservateur (dans les grandes villes de Turquie les quartiers se divisent souvent selon leur coloration politique assez tranchées, cette distrinution parvenant même à lutter contre l’anonymat des métropoles), un ou deux imams seront aussi présents pour réciter ou chanter des versets du Coran, et souvent ils ne viennent pas seuls non plus.
Tout ce beau monde a donc pleuré, parlé, et par conséquent comme tout cela donne soif, bu beaucoup de thé.
Et vous connaissez les verres utilisés en Turquie pour boire le thé, ils sont bien petits. Donc cela représente beaucoup d’allers-retours pour les filles de la maison, puis pour tout le monde, et surtout les femmes pour remplir les verres. Puis comme tout cela donne faim, il a fallu aussi faire à manger. Par chance se trouvait parmi la famille présente, un cuisinier professionnel qui a allégé la tâche des femmes. Sachant que toutes mes tantes ou presque sont infirmières, imaginez aussi l’hygiénisme ajouté à tout cela, le nombre de coups de balai, de litres de détergents.
Tout ce monde a dormi comme il pouvait, sur des matelas jetés les uns à côté des autres, dans l’appartement, normalement confortable mais conçu pour maximum 10 personnes déjà en serrant bien.
Le troisième jour après le décès, on se doit de faire à manger (viande en sauce et riz) et de le distribuer aux pauvres afin d’obtenir leurs bonnes prières pour le défunt. Ce troisème jour aussi on doit distribuer dans tout le voisinage une sorte de dessert, le helva, fait à base de farine (ou parfois de semoule) d'huile et de sucre. Pour avoir essayé moi-même d'en faire, je sais que l'opération est longue.
Les puristes refont l’opération pour le 7ème jour, puis le 40ème, puis le 51ème, mais en ces temps de crise économique, face aux dépenses occasionnées, le grand mufti en personne a, paraît-il déclaré à la télé que seul le repas du 51ème jour était inévitable et que l’on pouvait se passer des autres, histoire de ne pas se ruiner à nourrir tout le voisinage. Pourquoi le 51ème jour ? Ma mère m’a expliqué très sérieusement que c’était le jour où les os et la chair du cadavre se séparaient, et qu’il fallait ce jour recueillir des prières pour le défunt. Tandis que je pensais à l’horreur de la scène, aux vers et à la pourriture, elle qui avait assisté aux va et vient chaotique des repas distribués au voisinage et aux pauvres pour le 3ème et le 7ème jour devait, je crois, plutôt penser à la pile d’assiettes sales, sinon je ne vois pas comment elle aurait pu m’en parler aussi sereinement.
Bref, au cours de la 3ème nuit, exténués, et les uns sur les autres, les 7 frères et sœurs restant et leurs conjoints respectifs, ne pouvant pas dormir, ont commencé à parler du bon vieux temps où ils étaient jeunes et inévitablement, vu la complicité qui règnent entre eux, et les joyeux drôles qu’ils ont parmi eux, les premières plaisanteries ont fusé et le reste de la nuit s’est terminé dans les rires.
Aujourd’hui ce sont plus mes cousins d’Ankara, occidentalisés au maximum, et qui n’ont pas voulu participer aux funérailles organisées chez leur oncle en l’honneur de leur père et de leur mère que je plains. En fait, mes cousins et leur mère n’ont jamais voulu se joindre à la famille de leur père. Moi je n’ai jamais compris pourquoi, l’explication sous forme de fracture sociale que me donnait ma mère me paraissant bien simpliste. Pourtant après avoir rencontré ma cousine il y a quelques années, je n’étais pas loin d’avaliser moi-même cette version : mes cousins semblaient estimer qu’entre eux, représentants de la bourgeoisie ankariote la plus enracinée et les parents de leur père issus de l’Anatolie profonde et mal dégrossie le fossé était trop grand.
Aujourd’hui je les plains vraiment du plus profond du cœur car eux se sont retrouvés dans la solitude pour faire face à l’inacceptable. A ma mère qui défendait ses neveux en disant, « tu sais ils ne pouvaient pas se joindre à nous, ils avaient tant de peine », mon père a répondu : « pourquoi toi aussi tu avais de la peine, s’il s’agissait de leur père, il s’agissait aussi de ton frère. »
Je me suis dit que c’était seulement des manières fort différentes de faire face à la douleur, et que l’individualisme dans ces cas, n’était peut-être pas un grand progrès.
Je parlerai du complot que ma famille a vu dans cet accident de voiture une prochaine fois, parce que ce coup-ci c’est moi qui ai du mal à digérer.
27 mai 2006
Confiture
« Voilà donc tout ce qu’il reste de quelqu’un, au bout de si peu de temps, et de moi-même aussi bientôt, sans aucun doute : des pièces dépareillées, des morceaux de gestes figés et d’objets sans suite, des questions dans le vide, des instantanés qu’on énumère dans le désordre sans parvenir à les mettre véritablement (logiquement) bout à bout. C’est ça la mort... Construire un récit, ce serait alors de façon plus ou moins consciente – prétendre lutter contre elle. Tout le système romanesque du siècle dernier, avec son pesant appareil de continuité, de chronologie linéaire, de causalité, de non-contradiction, c’était en effet comme une ultime tentative pour oublier l’état désintégré où nous a laissés Dieu en se retirant de notre âme. »
Alain Robbe-Grillet, Le miroir qui revient, Editions de Minuit, 1984, p.27.
Et voilà que je me mets tout à coup à détester les figues et leur confiture. Celles qui trônaient sur la table de mon grand-père se transforment en une tranche de pastèque, rouge pâle, filandreuse et tiède.
Ce blog, je le sens, va devenir de plus en indigeste.
26 mai 2006
Les mots comme une malédiction
Je me débats avec mes peurs, mes superstitions, mon impuissance. Les mots que je balbutie pour construire un fil, une racine, se retournent contre moi et se vêtissent de douleur. Tandis que je suis là,
à me poser mille questions sur ce que je veux connaître de notre passé, sur ce que je fais de cette histoire dont je ne connais que quelques bribes, sur ce que je veux transmettre à ma fille,
sur les mystères que mon grand-père a emporté avec lui,
me disant que seul le fils aîné de ce grand-père tant aimé, pourra m’aider à soulever les parts d’ombre qui me manquent pour mieux comprendre la façon funambule dont nous avons traversé ce siècle,
tandis que je m’interroge, m’octroyant ce luxe inouï d’une halte dans le temps...
... une voix, lointaine, douloureuse, m’apprend la mort de cet homme, mon oncle, et me charge de l’annoncer à ma mère.
Et me voilà à me noyer dans la douleur inévitable que je vais causer à ma mère en lui annonçant les morts dans un accident de voiture de son frère aîné et de sa femme.
C’est aussi ça l’exil, avoir à porter des mauvaises nouvelles qui n’auraient jamais transité par vous dans le cours normal des choses, sans les kilomètres, sans la solitude.
Je me tortille sur le canapé, c’est à moi de le dire à ma mère. Je ne sais pas pourquoi mon père qui assiste à la scène et qui lui sait, me laisse porter ça, je n’y pense même pas. Je veux que les mots soient le moins brutaux possible. Je regarde le bulletin météo comme si de rien n’était, je me mords les lèvres. Elle a déjà saisi ma mère, ma venue l’a surprise, elle s’attend au pire, retardant ce moment par ce thé qu’elle m’offre, par ces câlins qu’elle prodigue à sa petite-fille, venue avec moi.
J’ai été lamentable. Je n’ai pas réussi à rendre le malheur progressif.
J’ai vu les épaules de ma mère se vouter encore un peu plus.
Elle est partie le lendemain à l’aube, pleurer avec les siens. Je l'ai aidée à faire ses valises et l'espace de quelques instants, ses épaules se sont redressées. Aujourd'hui je suis là à me débattre en silence et en cachette avec mes mots, avec ma peine. J’ai un peu peur de poursuivre, comme si l'évocation du passé, sa reconstruction, n'engendraient que des catastrophes. Et pourtant je sens, confusément mais de plus en plus fort, comme une urgence. Je ne comprends pas de quoi. Je pense à cet homme qui a réussi à traverser deux coups d'état et une guerre civile avec la peur au ventre malgré son arme cachée dans sa veste, et qui s’est fait faucher dans un accident de voiture.
Et mes questions, tout à coup, m'apparaissent bien dérisoires.
Pardon d’avance à ceux qui m’auraient lu, de tant d’impudeur.
21 mai 2006
Au fait...
Je ne vous l'ai pas dit, car je ne voulais pas parler de mes élèves sur ce nouveau blog... mais l'envie (et la fierté) sont trop grandes: l'un de mes élèves (dont vous avez lu la nouvelle sur l'ancien blog) a remporté un prix (une semaine de vacances dans un pays voisin) au concours auquel la classe a participé... parmi 6300 participants quand même...
On a fait la fête !
20 mai 2006
Le silence bienveillant de mon grand-père
Notre histoire familiale est faite de migrations. Mes grands-parents sont arrivés en Turquie au plus fort des tourmentes de la 1ère guerre mondiale. Sa famille habitait dans le Caucase. Mon grand-père disait que lui et sa famille étaient partis à cause de la révolution de 1917 et des pressions diverses qu’ils avaient subies. Je n’ai malheureusement pas eu beaucoup l’occasion de voir mon grand-père : quelques décennies plus tard, d’autres « pressions » empêchèrent pendant de trop longues années, ma mère, sa fille, de retourner voir ce père que pourtant elle adorait. Mais j’en parlerai plus tard, il me faut de la patience pour démêler tous ces fils et laisser mon histoire familiale s’installer dans celle tourmentée des hommes de ce siècle.
Je n’ai donc pas pu revoir mon grand-père entre mes 7 ans et mes 20 ans. Lorsqu’après de longues années de séparation j’ai enfin pu retourner à la ville natale de ma mère et revoir mes grands-parents, ils étaient déjà très vieux. Mon grand-père n’entendait plus mes questions sur le passé et évoquait toujours la même chose, des moments cruciaux, l’exil précipité, les guerres, les Russes, les Arméniens. Toujours des images fortes, souvent aussi des regrets.
Je m’asseyais près de lui, dans la petite cabane qu’il avait construite collée à la maison, et qui permettait d’y accéder et j’attendais.
Mon grand-père n’aimait pas trop le salon, il préférait s’asseoir là dans cette petite cabane qui, l’hiver, servait à abriter la tonne de charbon nécessaire à chauffer le salon et la cuisine dans cette région tout à l’est de la Turquie, à la frontière arménienne où la température descend facilement loin en dessous de zéro. De la cabane, il pouvait plus facilement voir les entrées et les sorties de ses enfants qu’il avait nombreux, et ne se mêlait pas aux voisines que sa femme et ses filles recevaient tous les après-midi dans le salon, plus confortable. Dans sa petite cabane, mon grand-père n’avait installé qu’un divan fort spartiate, sur lequel il passait une bonne partie de l’été. Sur un petit réchaud allumé en permanence, sifflait à longueur d’heures une théière. Mon grand-père avait toujours devant lui un petit verre de thé, dont il éclaircissait la couleur à mesure que passaient les années. A sept ans quand je quittai la Turquie, ce verre était d’un beau rouge profond, revenue à 20 ans passés, je retrouvai le même verre translucide et à la taille fille mais rempli d’un liquide plus jaune qu’orange.
En France où j’ai grandi, mes grands-parents me manquèrent tellement que, collégienne, souvent, je me suis rendue dans la maison de retraite qui jouxtait notre immeuble et me suis assise sur la rangée de chaises où des petites vieilles attendaient. Elles étaient souvent surprises de me voir m’asseoir à côté de leur solitude. Les infirmières me regardaient d’un air navré. Jamais je n’ai pu retrouver là-bas les silences partagés avec mon grand-père. Il n’y avait pas grand chose à faire qu'attendre que les hommes se calment enfin et que nous puissions retourner "là-bas".
Grand-père était un homme de haute taille avec des oreilles immenses dont sortaient des touffes de poils. Je me suis toujours demandée comment la nature pouvait permettre à des oreilles si grandes de devenir sourdes. Quelle ironie ! Mais peut-être était-ce mieux pour lui de ne pas entendre les soubresauts de la fin du siècle.
J’ai encore en mémoire le goût des petits-déjeuners fruités qu’il me préparait, et la couleur de ce thé qu’il buvait et que j’aimais regarder. Il ne parlait pas beaucoup mon grand-père quand j’étais petite, mais sa silencieuse bienveillance m’enveloppait, lorsque, alors que la maisonnée dormait encore, nous prenions notre petit-déjeuner tous les deux. Son mutisme s’était accentué avec sa surdité mais je savais que les figues qui trônaient sur la table avaient été achetées pour moi qui les aimais tant, dans cette région où les fruits étaient rares, mais le miel abondant. Je savais aussi qu’il aimait me voir debout avec l’aube et bondissais de mon lit dès que je m’éveillais en faisant attention à ne pas réveiller mes cousins et surtout ma cousine avec laquelle nous étions en profonde rivalité. Il ne fallait pas rater ce moment privilégié avec mon grand-père.. et manger les plus belles figues…
13 mai 2006
La France, c’est du vert et des révérences
Je me souviens comme si c’était hier de ma première rencontre avec la France et le français.
J’avais sept ans, et je venais de débarquer avec ma mère de l’avion qui nous avait menées d’Istanbul à Paris. Quelle foule de sensations contradictoires m’avaient saisie !
Ma mère m’avait mis des vêtements tout neufs pour l’occasion, je n’ai rien oublié : une jupe trapèze courte, jaune à petits pois blancs, et un chemisier blanc sans manche avec des fins rubans sur les épaules. Il fallait que je sois jolie pour arriver en France : j’allais enfin revoir mon papa et cela devait être un bien beau pays que celui-ci puisque tout le monde enviait notre départ. L’excitation me faisait presque oublier les amis que je quittais et nos cavalcades de toit en toit (si si..) dans les ruelles étroites d’un vieux quartier d’Istanbul. Ma mère m’avait tiré les cheveux tellement fort pour me faire ma queue de cheval que j’en avais eu mal aux tempes ! Etrangement, je n’ai aucun souvenir de l’avion que j’avais pourtant pris pour la première fois. Je me souviens juste que nous étions début juin, qu’il faisait chaud à Istanbul et que j’ai eu froid à Paris.
De Paris à la petite ville de l’Est où mon père avait été nommé, il y avait deux heures et demi de route et tellement de choses à regarder que je me suis endormie. Je n’ai retenu qu’une immensité verte, toute verte. La France c’était avant tout du vert. Et j’avais encore le jaune d’Istanbul sur les jambes.
Encore maintenant, quand je pense à Istanbul, c’est du jaune que je vois.
Ma première journée en France s’est terminée chez des amis turcs de mon père qui nous avait invités pour notre premier repas dans notre nouvelle ville. Ils habitaient un drôle de bâtiment : un balcon tout en longueur y desservait tous les appartements.
J’ai été accueillie par des enfants de mon âge mais qui parlaient un turc bizarre, et une autre langue encore plus bizarre que je ne comprenais pas. Des mots plus incompréhensibles les uns que les autres se sont succédés alors je me suis réfugiée dans les jupes de ma mère. Elle a dû saisir ce qui se passait parce qu’elle a expliqué aux enfants que je ne les comprenais pas et leur a proposé de m’apprendre une chanson en français pour jouer. C’est ainsi que je suis entrée dans le français par… « Le pont d’Avignon » … et les révérences jusqu’à terre.
La première nuit que j'ai passée en France, mes parents m'ont retrouvée vers l'aube en train de chantonner un air (le pont d'Avignon ?) devant la fenêtre ouverte de notre appartement du 8ème étage. Il parait que mes crises de somnambulisme ont duré deux, trois mois - le temps que j'ai mis à peu près à comprendre le français.
09 mai 2006
Ada ou l'île déracinée
Ada, veut dire dans ma langue maternelle "Ile". J'ai longtemps rêvé de donner ce prénom à ma fille. A cause aussi de sa polysémie, et de sa neutralité culturelle. Je n'y ai renoncé que récemment pour ne pas isoler un petit être par des flots imprévisibles.
Alors je l'adopte pour ce blog. Qui sera égocentrique. Tant pis.
Après avoir fermé mon premier blog, j'ai pas mal médité sur les reflexions de Dominique (le champignacien) sur le blogue et le mysticisme. Je les ai trouvées très pertinentes, en ce qui me concerne en tous cas.
J'ai essayé de digérer mes bouderies vis à vis de mon idée de moi-même, des limites du blog, de mon inconscience, et de bien d 'autres choses. Et force fut de constater que je n'en avais pas fini avec ce mode d'expression, d'introspection, de reconstruction, d'attribution forcené d'un sens à mon chaos quotidien, de récréation, d'échange aussi qu'est le blog. Alors j'ai replongé. Quand on est sur une île c'est plus facile...
Et puis j'ai changé de nom. Puisque je peux, je ne vais pas m'en priver. A vrai dire j'adore mon prénom à moi, le vrai, celui que mes parents m'ont donné, et qui me va bien je trouve, mais je suis encore trop timide pour le libérer sur internet comme ça au vu et au su de tous, il est trop rare pour être discret. Ca sera peut-être l'étape d'après. Je regarde mon nouveau nom avec un peu de timidité, de retenue, d'attente aussi. Nous nous apprivoisons dans la méfiance. Je crois que Virginia Woolf l'a utilisé je ne sais plus dans quel livre. Si ce n'est pas de la volonté de filiation ça ! J'espère que mon vieux pesudo ne m'en voudra pas, il était la première mue.
Etre ange
J'avais 11 ans quand mon instit de CM2, Mr. Panchout, m'a offert un receuil de poésie. Y figuraient ces deux poèmes qui n'ont cessé de m'accompagner depuis:
"Iles où l'on ne prendra jamais terre.. "
de je ne sais même plus qui...et surtout "l'Etre ange; de Prévert.
mon cerveau a peut-être bidouillé le titre, je ne me souviens plus..Etre ange est étrange
dit l'ange
Etre âne est étrane, dit l'âne
Cela ne veut rien dire dit l'ange en haussant les épaules
Pourtant si étrange veut dire quelque chose,
étrâne est plus étrange qu'être ange.
Etrange est ! dit l'ange en tapant du pied
Etranger vous même dit l'âne
Et il s'envole.
Plus j'y pense, plus je me rends compte que ce n'est pas un hasard, que la petite fille qui jouait les interprètes pour sa maman ait retenu ces poèmes, et non les autres.
Je ne suis pas sûre d'être totalement sortie de ce questionnement sur l'étrangéïté et la terre où l'on voudrait s'ancrer. Il faut dire qu'autour de moi, le politiques s'arrangent pour ne pas me faire oublier que je ne suis pas née ici. Chaque loi sur l'immigration, je la reçois comme une suspiscion, un déni. Etes-vous sûr vous là-bas que vous êtes bien intégré ? Que vous parlez bien français ?
Pourtant je suis maintenant française, puisque je rêve en français... p>Mes parents ne parlent, eux, toujours pas bien la langue de leur terre d'accueil. Leur relation avec elle est intrigante. Ma mère surtout qui la maîtrise plutôt moins que mon père et a toujours besoin que je l'accompagne chez le médecin, au cas où ce dernier dirait quelque chose de difficile.
Ma mère est flippée à l'idée de passer un examen de langue française. A tel point qu'elle n'a jamais osé demander la naturalisation. Par peur d'être rejetée peut-être. Je ne comprends pas trop. Pourtant, ma mère s'obstine à parler français avec sa petite fille, malgré mon insistance pour qu'elle lui parle turc. Est-elle moins française que moi, elle et son envie d'être là, elle et sa carte de séjour qui lui donne des sueurs froides tous les dix ans ? Pourtant ma mère, dans son pays d'origine, avait l'habitude de manier les livres et les phrases... elle aurait dû apprendre facilement, elle était loin d'être une illettrée ! Oui mais voilà...
Les raisons de mon père à ne pas demander la naturalisation sont différentes. Elles sont plus politiques et plus conscientes. Mon père se voudrait un citoyen du monde. Je le comprends. Même si je ne cesse de lui répéter qu'une carte d'identité française serait plus "pratique". Je sais aussi que si un jour je décide de prendre les choses en main et d'aller avec lui au Tribunal d'instance, il ne refusera pas. Il faut juste préserver sa fierté, l'accompagner, pour lui montrer que ce n'est pas un pont que l'on va traverser à jamais.
Et moi je culpabilise parfois à ne pas avoir pris le temps d'insister davantage. Je me dis que je devrais davantage être le lien allant dans les deux sens. En même temps la question est complexe: j''aimerais tant que ce petit bout de papier plastifié ne soit pas si important.
De plus, je sais aussi que ce bout de papier s'est frayé un chemin paradoxal et sinieux, parfois douloureux, souvent aussi fertile dans ma conscience. Je n'imagine pas écrire en une autre langue que le français. Le turc, que je maîtrise pourtant pas mal, ne peut pas, sous mes doigts à moi rendre compte des circonvolutions de mon esprit. Esprit que j'ai dispersé et rabougri, un peu comme un rhizome.
J'ai une fille maintenant moi aussi. Qui ne se pose pas les mêmes questions que moi à son âge.
J'aimerais bien qu'elle parle aussi turc. Mais je n'insiste pas trop. Ce qui me plait et me donne de l'espoir à revendre, c'est qu'elle a retenu du poème "L'étranger" que je lui dis régulièrement depuis qu'elle est née, seulement l'histoire de l'âne.. Oui tiens pourquoi ils ne voleraient pas les ânes ? Parce qu'un étranger, ma foi, ça n'existe que si l'on veut.


