Iles où l'on ne prendra jamais terre

Iles où l'on ne prendra jamais terre

06 avril 2008

Ta place dans l'institution tu porteras

La classe de 2nde BEP mécano entre dans la salle 312. 24 garçons entre 15 et 17 ans. Bruyamment comme d’habitude. C’est la classe la plus hostile à laquelle je n’ai jamais eu à faire face. Mais aujourd’hui contrairement à leurs habitudes qui les fait superbement ignorer cette prof qu’ils n’ont qu’une heure le vendredi en dernière heure de cours, ils me regardent. Ou est-ce mon malaise qui invente l’insistance de leurs regards ? Aujourd’hui l’élève Z. n’est pas là. Il ne viendra plus : exclu par conseil de discipline. Les élèves savent que j’ai témoigné lors de ce conseil et que mes paroles et mes rapports ont fait pencher la balance du mauvais côté. Je les sens vindicatifs. Je le savais, c’est pourquoi j’ai modifié complètement la disposition de la salle et préparé un travail de groupe pour brouiller leurs repères habituels. Ils s’installent. Ils rigolent même en trouvant leurs noms sur les tables. Ma stratégie semble avoir fonctionné. Pour le moment.

Obligée de le faire de suite car une surveillante va passer très vite, je fais l’appel, en évitant le nom de Z. On me le fait remarquer :

-          C’est à cause de vous que Z n’est pas là aujourd’hui » brave Y dont le nom précède celui de l’exclu.

Il fallait que ça sorte, je le savais, je ne peux ignorer les paroles de Y, tous attendent.

-          Non, dis-je, c’est à cause de lui-même et tu le sais.

Je fais une seconde de pause, une seule, en regardant Y droit dans les yeux - les autres nous regardent, puis j’enchaîne tout de suite.

-          Nous commençons une nouvelle séquence  aujourd’hui.

Ils n’insistent pas, je ne leur en laisse pas l’occasion, je n’ai qu’une heure avec eux et je sens confusément que la parole ici n’arrangerait rien. Je leur projette de suite une photo. Très choquante. Nous étudions les décolonisations, les photos choquantes ne manquent pas. J’ai mis longtemps à choisir celles que je projette au début du cours pour faire émerger la problématique de la séance. Instinctivement j’ai choisi une photo violente. Après coup je m’interroge et je grince : je tente de faire passer la violence par la violence.

Ce conseil de discipline a été pour moi d’une  violence insupportable. Je peine à faire passer un amer gout d’échec.

L’heure se termine, sans heurts. J’ai réussi à les faire travailler. Je suis épuisée. Je me sens dépassée.

Posté par ada_ à 18:45 - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

difficile de les affronter en effet et je pense que tu as su les mettre en face d'une violence dont ils sont porteurs et qui doit leur sembler finalement quelque peu injustifiée par rapport au contenu de ta leçon.

Posté par saperli, 06 avril 2008 à 19:55

Merci Saperli, si seulement ce que tu dis était vrai mais je ne suis pas du tout sûre de les avoir mis face à la violence de leur comportement, j'ai juste eu l'impression pénible de faire diversion. Et je n'aime pas ça.

Posté par ada, 06 avril 2008 à 20:48

J'aime beaucoup la concision de ta réponse, parfaite à mon sens. Il y a chez certains une telle déresponsabilisation, une incapacité à assumer leurs mots ou leurs actes...

Courage.

Posté par telle, 06 avril 2008 à 22:41

Les faire travailler, ce n'est déjà pas si mal. Une heure par semaine? difficile de créer des liens avec une classe. La réponse n'est pas toi toute seule, mais une équipe. ( Soupir)
des bises.

Posté par anita, 06 avril 2008 à 23:02

C'est atroce les conseils de discipline, j'en ai fait trois cette semaine, j'en ressors toujours démolie. Je trouve que tu as très bien répondu. Peut-être qu'après les vacances tu pourras à nouveau parler avec eux, quand l'émotion à vif sera passée pour toi comme pour eux.

Posté par Tiphaine, 06 avril 2008 à 23:02

Telle: déresponsabilisation, le mot est juste, cruel mais juste. Du courage, c'est effectivement ce dont j'ai besoin. Ou de l'oubli ?

Anita: j'étais très étonnée de les voir travailler, en fait. C'est tellement difficile d'habitude ! Mais d'équipe tu sais il n'y a pas... je me demande si je ne vais pas tenter ma chance dans le privé (cf un de tes billets...)

Tiphaine: Je ne crois pas que je pourrai un jour parler avec cette classe: il me reste exactement 6 heures de cours avec eux (d'ici la fin de l'année). Et je n'ai qu'un seul espoir: que ça passe vite ! Cette année, je suis un prof bouche-trou, et c'est bien tout !Nous sommes en période de mutation et je suis sûre que je n'aurai pas plus de poste fixe l'année prochaine. Vive la flexibilité.

Posté par ada, 07 avril 2008 à 20:11

Prof, c'est bien ce job qui exige les qualités de l'acteur, du conteur, du négociateur, du père, du grand-frère, du flic, sans oublier celles du dresseur d'ours et du karatéka ?

C'est bien ce job où, bien des années plus tard, un(e) inconnu(e) vous saute au cou parce que, à force de patience et d'abnégation, vous lui avez transmis quelque chose qui va bien au-delà de la simple connaissance ?

Posté par delest, 07 avril 2008 à 20:52

Je pense à toi, belle ada... Comme anita, je trouve que les avoir mis au travail ce jour-là et dans ces conditions-là est une belle victoire, un acte plein de sens.

Ce qui me peine, c'est le gâchis dont témoignent tes mots, dans ce billet et dans d'autres, aussi. Un système qui traite aussi mal une fille comme toi, pleine de ressources, pétillante, porteuse de tant de mots, d'une richesse intérieure, d'une culture multiple, féconde... c'est profondément navrant.

Je t'embrasse et je te téléphone bientôt pour rêver de mer turquoise, de cars omnibus et de pois chiches :-)

Posté par samantdi, 07 avril 2008 à 21:30

Oui, eh bien tu sais, un vendredi après-midi en dernière heure, une classe difficile après un conseil de discipline qui a exclu l'un d'entre eux... mais je ne sais pas, tu es une héroïne. Delest a une vision hyper romanesque de la chose, dis donc. C'est beau. Moi qui ai une vision tout à fait triviale et fatiguée de l'enseignement, je te dis : bravo. Tu es une héroïne.

Posté par Zélie, 07 avril 2008 à 23:40

Delest, je rejoins Zélie, tu as une vision bien romantique de l'enseignement. Cette année je suis plus flic que prof. Je précise, il ne faut surtout pas généraliser pour essayer de comprendre ce qui se passe, je ne vois ça que dans les classes arrivant en LP, les seconde BEP étant les plus difficiles. Il y a vraiment quelque chose de brisé chez les jeunes que je vois tous les jours. Je n'excuse pas j'essaie de comprendre. Pourquoi apprendre est un mot vide de sens pour eux, pourquoi ils ont si peu confiance en nous et en l'école, sans parler de leur confiance en eux en ce qu'ils pourraient faire, s'ils ne cassaient pas les murs (ce n'est pas une métaphore, dans mon lycée, ils cassent les murs pour de bon), pourquoi ils ne parviennent pas à se concentrer plus de 15 minutes (et encore pas tous. Effectivement au bout d'un moment on y arrive, mais c'est douloureux, épuisant, et je ne me crois pas capable de faire ça des années durant.

Et puis ces derniers temps il y a quelque chose qui me frappe: pourquoi les jeunes qui n'ont pas grandi en France et viennent d'arriver dans l'hexagone, se comportent de manière plus humaine avec nous les profs, et avec leur environnement immédiat (cette année mes élèves sont de vrais cochons et laissent des tas de détritus derrière eux) que leur faisons nous pour qu'ils soient ainsi ?
Je suis épuisée, vraiment. Et je suis loin d'être la seule.

Samantdi, je crois qu'ils ont travaillé ce jour en raison justement de la charge dramatique exceptionnelle. Mais le reste de l'année n'est pas gagné ! Et tu sais je suis aussi exceptionnelle ni plus ni moins que tous mes autres collègues, ou que toi ! (et oui, pensons à d'autres horizons turquoises !)

Zélie, oui je pense en toute modestie que ce jour-là j'ai été héroïque, les élèves aussi d'ailleurs. Il faut se gratifier tout seul, sinon on crève ! J'assure moins les autres jours ! Ce cours m'a demandé une énergie folle à préparer. Je ne me sens pas de faire ça tous les jours, à moins de réduire mes horaires...et non en me contraignant à faire des heures sup et en me faisant ballader dans trois bahuts. Si je raisonne en terme d'investissement personnel (et familial, tout le monde se farcit mon humeur à la maison !) cela n'en vaut pas la peine, en tous cas pas dans ces conditions (je me trimballe dans 3 bahuts cette année) et pas une heure par semaine par classe !
A moins de me mettre aux arts martiaux (où je rejoins Delest !)

Posté par ada, 08 avril 2008 à 13:00

Vous avez quand même réussi à faire équipe ce jour-là. Grâce à toi. Et il t'en a fallu de la force pour t'imposer ce jour-là. Je t'admire, franchement.
C'est vrai que les jeunes à qui tu enseignes pensent sans doute que c'est inutile d'apprendre ; mais parfois, leurs parents avant eux ont eu cette même attitude devant les études.

Je ne sais pas moi non plus pourquoi cette violence, cette refus de saisir la chance de pouvoir accèder à l'enseignement...

Bon courage, je partage le sentiment de Samantdi, quel gâchis ! Tu pétilles, et ils vont réussir à t'épuiser.

Posté par Fauvette, 08 avril 2008 à 19:35

Ada et Zélie : je vois que votre désillusion est sans limite. Cà me fiche un peu le bourdon, à vrai dire. Je crois que je vais m'ouvrir un petit Château-Fayot, pour arroser mon pâté de cancre.

Posté par delest, 08 avril 2008 à 23:09

Ah la la, Ada, je ne peux rien dire sauf que je suis d'accord. Et je répète, moi mes élèves étaient gentils tout pleins je veux dire on se plaignait, mais c'était comme ça. A chaque fois que je pense aux profs en France je suis stressée. Et tu vois le truc c'est que je suis dans un environnement où on pense que les profs sont des feignants qui ne foutent rien.. Ah mais comme je voudrais te les envoyer, un vendredi en dernière heure, devant ces élèves là...Peut-être que 18 heures par semaine prendraient une autre signification...
D'ailleurs je viens d'écrire un post en pensant à toi, exactement...
Ce que j'admire c'est Samantdi qui a la pêche et ne se plaint jamais??? Elle me fait penser à une de mes collègues partie à la retraite, lassée, mais toujours digne, pas rouspéteuse comme moi.
Je te suggère les écoles françaises à l'étranger. J'ai des adresses.

Posté par Zélie, 09 avril 2008 à 00:58

Merci Fauvette: répondre à ta question m'est aussi très difficile (pourquoi ne saisissent-t-ils pas la chance qui leur est donnée) certains jours, quand je vois la peine avec laquelle ils trouvent des stages, je me dis que c'est par réalisme, d'autres jours je me dis que je ne devrais pas aborder le goût d'apprendre d'une manière si utilitariste. Mais comment le leur donner ce goût ? Je me demande au fond si ce n'est pas un luxe. Bref je ne pétille que de questions !

Delest: à ta santé !
Zélie: j'avoue que j'y ai songé !

Posté par ada, 09 avril 2008 à 14:16

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