26 septembre 2009
Les autres enfants de mon père
Cet été à Antalya, en allant chez ma demi-soeur F., j'ai pu réunir les quatre enfants de mon père: S. nous a rejoints après 19 heures de bus et une autorisation maritale arrachée après une âpre discussion.
Mes demi-soeurs sont très différentes l'une de l'autre et se chamaillent en permanence. J'aime à les regarder essayer d'influencer la vie l'une de l'autre. Je pense à mon enfance solitaire quand elles me racontent les bagarres mémorables qu'elles ont eues petites. Et F. me montre la cicatrice encore visible de la fourchette que S. lui avait plantée dans le genou. Je suis écrasée par la violence dont elles me parlent parfois, celle qu'elles ont eu à subir, de la part essentiellement des autres membres de la famille, puis de leurs maris. Elles disent souvent qu'avec un père présent à leurs côtés, rien de tout cela ne leur serait arrivé. Dans ces cas-là, je préfère me taire et passe sous silence le soutien sans faille de mon père (le leur !) dans ma vie. Je ne peux m'empêcher de me sentir coupable, même si je sais que je n'y suis pour rien. Parfois, j'essaie de leur expliquer aussi ce que peuvent avoir de pesant les attentes d'un père. Mais je sens bien que cela leur semble bien léger et que nous parlons pas des mêmes choses.
Dans le même temps, je suis soufflée par leur bienveillance à mon égard et plus encore à l'égard de leur père, qui certes, ne les a jamais abandonnés matériellement mais a été l'éternel absent, l'éternel coupable. Elles me parlent aussi de mon grand-père qui les a élevés et qui a été un vrai père pour eux. Je regrette de ne pas l'avoir connu. Mais ma mère ne me permettait pas d'aller chez eux. A l'époque je ne comprenais pas pourquoi. Je crois qu'elle me disait que c'était parce que ma grand-mère avait causé la mort de son premier enfant, le fils qu'elle avait eu avant moi. Evidemment, je n'insistais pas.
Je passe aussi sous silence la pression de la douleur de ma mère à moi à me savoir, moi sa fille, auprès d'eux, à entendre sa petite fille tisser des liens avec ses cousins.
J'ai du mal à leur demander des nouvelles de leur mère. Je sais qu'elle passe l'été dans la maison de mes grand-parents paternels qu'elle a gardée en héritage quand ils sont morts et qui d'ailleurs lui revenait de plein droit car, après son union avec mon père, voulue par ma grand-mère, elle a passé toute sa vie dans cette maison à servir mes grands-parents qui ont élevé ses enfants en l'absence de leur fils. Elle a toujours refusé de partir, même quand mon père s'est marié officiellement avec une autre femme, ma mère.
Quand mes soeurs me parlent d'elle c'est toujours pour évoquer l'amour indéfectible qu'elle a éprouvé et éprouve toujours pour mon père. Il faut bien l'avouer: "c'est parce qu'il n'était jamais là, qu'elle l'aimait comme ça", rie ma soeur S.... Evidemment qu'il n'était pas là, ma mère ne supportait pas qu'il y aille, et pour cause !
Je me demande pourquoi je fais tout ça. Rien ne m'oblige à aller là-bas, à les revoir, à essayer de construire une fratrie artificielle. Tout cela me coûte, car cela mine ma relation avec ma mère. Car l'ombre de l'autre femme plane toujours. Pourquoi est-ce que je le fais ? Est-ce parce que la solitude qui fut la mienne, enfant, me pèse toujours ? Est-ce parce que je n'ai pas envie de poursuivre avec ma fille l'omerta imposée par ma mère et ses soeurs ?
Est-ce par égard et par attachement pour mon père ? Il a pleuré au téléphone quand je l'ai appelé à mon arrivée à Antalya et qu'il a su que son autre fille S et son fils nous avaient rejoints. "Tu as fait ce dont j'ai toujours rêvé, a-t-il dit, réunir mes quatre enfants !" (et leurs enfants !)
A mon retour à Paris, il a regardé longuement les photos et films que j'avais ramenés, a écouté les chants que nous avions chantés, puisque comme lui son fils joue du saz... et quelques jours plus tard, il a pris son billet d'avion. Il m'a avoué qu'il en stressait tellement qu'il ne dormait plus.
Je crois aussi que j'ai été profondément influencée par le Café des Platanes de Samantdi et aussi par les récits de Kozlika sur les Ricochets des blogueurs. Leurs récits m'ont permis de mieux comprendre "l'autre côté". Je les en remercie vivement. Et dire que mon père ne saura jamais ce qu'il leur doit !
C'est sûrement aussi parce que je sens que la réconciliation avec cette part-là de notre histoire familiale est nécessaire à notre paix future. La retraite de mes parents approche, et je sens que les décisions vont être orageuses et difficiles et qu'il faut pacifier tout cela en amont car à priori mes parents ne resteront pas en France. Mais vont-ils s'entendre sur le lieu où ils s'installeront ?
Je me demande vraiment ce que ma mère va faire de tout cela, elle qui, cette fois encore, a préparé la valise de mon père. Je crois que ce qui m'énerve et me fatigue le plus dans l'histoire c'est son indécision et son malheur permanent qui rejaillit en permanence. C'est la difficulté à être femme, peut-être.
Mon père est "là-bas" en ce moment, et je me suis entendue au téléphone lui demander de passer le bonjour à "l'autre" femme. Ma mère, ce soir-là, a du se demander pourquoi je lui disais mon amour filial avec tant d'insistance. Et puis merde hein.
Commentaires
Ce billet m'émeut tellement... je suis heureuse que tu aies tissé ces liens avec tes frère et soeurs, que ton père y soit allé.
Bien que cela puisse paraître étrange, je dois dire que cela me fait du bien, et, par ricochet, fait office de douce réparation pour moi. Parce que ce qui est vécu par les uns montre aux autres des voies possibles, parce que certains gâchis peuvent devenir un terreau pour d'autres histoires.
J'imagine bien aussi le tiraillement et la fidélité à ta propre mère qui peut te sembler mise à mal.
Mais une chose qui m'avait troublée, c'est que lorsque l'épouse légitime de mon père est morte, j'ai vu ma mère pleurer. A mon grand étonnement... Je l'ai questionnée : "nos vies étaient si mêlées" me dit-elle.
Rien n'est jamais si simple.
Je t'embrasse et te serre dans mes bras, comme ce jour-là dans ta cuisine, où nous avons évoqué ton frère musicien...
Je suis aussi très heureuse Sam, de l'avoir écrit ce billet, même s'il m'a coûté ! Et encore plus s'il fait fonction un peu, par ricochet, de réparation. Les mots peuvent être puissants, c'est vrai.
Je ne sais pas ce que ma mère éprouve pour l'autre femme, ta mère me semble plus réconciliée avec elle-même que la mienne ! Elle (et toi aussi du coup !) a de la chance pour cela. C'est une force en fait, pas de la chance. Je sais juste que ma mère à moi n'a pas pardonné à mon père, même 40 ans après !
C'est long 40 ans !
Ce que je sais aussi c'est que G. l'autre femme, comme ta mère, est aussi plus réconciliée avec la vie (et même avec moi par exemple !) que ma mère. Cela doit s'expliquer par le fait qu'elle pensait qu'elle n'avait jamais eu le choix, alors que ma mère, elle, elle sait qu'elle l'avait, et qu'elle l'a encore le choix de quitter mon père.
Ma mère et elle ne sont pas du tout issues de la même classe sociale, et ma mère a toujours été indépendante financièrement, tandis que G. dépendait de mes grands-parents...
Difficile d'avoir le choix !
En tous cas, je te remercie, d'être là simplement, et de m'avoir écrit ces mots, même avec une seule main ! (je compatis !)
Chère Ada, j'admire ton courage, j'imagine les souffrances que tu as dû traverser...
Tu portes sur tes épaules non seulement l'histoire passée de ta famille (élargie) mais aussi l'avenir de tes parents ! Eh bien ma belle, cela me donne envie de te serrer bien fort la main, et de t'encourager.
Et si tu as trop le blues, n'oublie pas : on se fait une petit thé ?
Je t'embrasse très fort.
Merci Fauvette, en fait ce n'est pas vraiment moi mais les femmes de la génération précédente qui sont fortes. Et mes soeurs aussi car elles n'ont pas eu ma chance !
Rassure-toi je n'ai pas vraiment le blues ! Mais je prendrai un thé avec plaisir !
C'est un billet très émouvant, oui. Qui, à la lecture fait à la fois du mal et du bien - un peu comme une réconciliation avec sa propre douleur.
Oui sûrement Delest que j'ai une douleur cachée là-dedans, et je m'autorise difficilement à l'exprimer, car elle est bien légère après tout, et réside dans le fait d'avoir découvert tardivement que je n'étais pas la "seule" fille. Une blessure d'amour propre. Rien au regard de l'abandon subi par les autres...
EPM
Et puis merde. EPM. Je propose l'acronyme pour toutes ces choses contradictoires de la vie, où on ne sait plus si on a tort ou raison, mais quand on sent profondément que l'on va dans le sens de la suture à l'intérieur de soi, de la réconciliation de ses propres morceaux, fût-ce en laissant, sur le chemin, ceux des autres, père, mère, enfants.On ne saurait contenter tout le monde et sa mère.
Je t'embrasse.
EPM double !
Anita, je l'adopte volontiers ! EPM ! C'est vrai que je ne sais pas si j'ai tort ou raison, je suis mon instinct, qui me dit que j'ai très envie d'être la tante du bébé de mon demi-frère qui vient de naître là-bas et de compter dans sa petite vie qui commence. Pourquoi ? J'en sais fichtre rien !
Quand même il y a des jours où je me dis que j'ai bien envie de les envoyer tous balader avec leurs douleurs ancestrales !
Moi aussi je t'embrasse...
EPM me plaît beaucoup à moi aussi...
Comme souvent, j'arrive après la bataille, mais ce billet m'aide à te comprendre. Ainsi, je sais pourquoi la fille unique que tu es est mère d'une fille unique (assez rare, tu l'observeras car les enfants uniques ont un manque à combler en construisant une grande famille), c'est que tu n'e simplement pas vraiment une enfant unique ! ;o) Pas faciles les histoires de famille : bravo à toi d'avoir eu le cran de les affronter de front !
Tu l'as bien compris Doc-Doc, malgré toute la complexité de ces histoires, je prends beaucoup de plaisir à connaître mes soeurs et mon frère.
et ma fille, à défaut d'avoir des frères et soeurs, jouit pleinement de ses cousins ! On compense on compense... plutôt bien.



