Il n'y a quasiment personne dans le tunnel du Mont Blanc. Mon compagnon et moi-même nous nous amusons à repérer les Turcs qui font le même voyage que nous. Nous avons un doute pour une voiture dans laquelle se trouvent uniquement deux personnes relativement âgées par rapport à la moyenne des immigrés candidats aux vacances au pays. Nous rions de voir que nous-mêmes reconnaissons nos concitoyens par des clichés:  ils conduisent généralement des berlines de couleur sombre, comme la nôtre, ou argentées, c'est généralement l'homme qui conduit, comme dans notre voiture où l'Ada a horreur de la vitesse, il y a au moins deux enfants dans la voiture.... et ? Ché pas, ce sont des Turcs, voilà tout, dit mon compagnon. Entre nous, on se reconnaît. Tu crois qu'ils nous reconnaissent aussi alors ? Dis-je un brin amusée.

Nous nous arrêtons sur une aire de pique-nique, rions en faisant encore un peu de chauvinisme: « il n'y a même pas de point de d'eau, ni même de toilettes, ah c'est sûr les aires de pique-nique sont mieux en France ! »

Sous une tonnelle, une famille turque mange. Nous les reconnaissons d'abord à ce qui trône sur leur table entre deux sachets en plastique et des feuilles d'alu froissées: des feuilletés au fromage et des feuilles de vigne farcies. Et puis au cas où le signe de ralliement alimentaire n'aurait pas été assez fort, surgit du fond du parc, un garçon habillé aux couleurs de Galatasaray.

Nous, nous mangeons une salade de maïs au thon et tomates.Je pense aux délicieux "yolluk" (littéralement "pour la route")  que préparait ma mère, ces paniers repas qui devaient nous suffire tout le temps du trajet, généralement trois jours,  jusqu'au pays. J'ai fait deux fois le voyage en voiture avec mes parents, et je me souviens que nous ne faisions pas les courses en cours de route, ni ne nous arrêtions dans des restos. Nous ne dormions quasiment pas non plus, à peine quelques heures sur un parking pour reposer les yeux et l'attention du père, seul chauffeur. Le but unique était le poste frontière turc. 

Avec l'intégration, les routes s'allongent il faut croire ! 

Nos compatriotes et voisins de tablée nous offrent le thé infusé à point dans le çaydanlik, qu'ils n'ont pas négligé d'emmener, et nous voilà partis à discutailler. Ils ont quitté la France le matin même, ils viennent d'Orléans mais ne feront pas tout à fait la même route que nous puisqu'ils passeront par voie de terre et traverseront les pays de l'ex-Yougoslavie. Quand il apprend que nous allons prendre le ferry pour passer en Grèce, le bonhomme, cheveux grisonnants et verre de thé à la main, commente: « C'est dommage, vous allez dépenser plein d'argent pour rien. Vous verrez, on arrivera avant vous. »

Nous reprenons la route et croisons nos nouvelles connaissances 10 minutes plus loin. A vrai dire ce sont eux qui nous croisent, puisqu'ils nous doublent à toute bringue, à une vitesse qui doit avoisiner les 160 à l'heure.

Je pense à la Mercedes jaune du roman d'Adalet Agaoglu qui a été adapté dans les années 90 dans un magnifique et touchant film, Mercedes, mon amour, dans lequel on peut suivre le voyage tragi-comique d'un immigré turc d'Allemagne ayant mis toutes ses économies pour acheter une voiture, qu'il appelle d'un nom de femme. Sur le champ j'essaie de baptiser la Ford de mon compagnon. Aucun nom ne me vient.