21/07/2010

Apres avoir quitté Kesan, nous avons longé la cote vers le sud, traversé le détroit des Dardannelles et nous sommes installés dans un camping de la baie d'Assos qui propose des tentes toutes montées garnies de vrais lits jumeaux bien confortables. C'est un lieu sans alcool avec des propriétaires conservateurs. Le lieu est fréquenté par des familles dont les femmes sont voilées et, qui, si elles prennent des bains de mer, portent des maillots islamiques les couvrant des pieds à la tete.

L'endroit est tranquille, sobre. Les pelouses, les hamacs et les coussins disposés sous les oliviers accueillants. La cafétaria où j'ecris ces lignes est à trois pas de la plage et surplombe un tout petit peu la mer, offrant un panorama grandiose sur Lesbos et sur la lumière changeante qui pétrit les eaux de l'Egée. Nous nous installons. Deux jours plus tard, me voilà seule, à ma demande, j'ai donné rendez-vous à Ada, j'ai des choses à régler avec elle.

Aujourd'hui est mon deuxième jour de solitude. Chaque instant se déroule de manière évidente. Je suis sûre de moi et de ce que je veux à cet instant précis. J'ai les sens aiguisés, je savoure le moindre souffle de vent sur ma peau. J'ai l'impression d'être dans une jouissance ininterrompue. Tout est paradisiaque. La mer est à la température idéale. Ni chaude ni froide. Aucun moustique juste des fourmis ailees et des bestioles qui ne vous font pas gratter. Le temps, chaud mais sec dans la journée n'est jamais abrutissant, et la nuit, le vent fait frissonner les parois de la tente. La première nuit, ce bruit du vent m'a réveillée malgré le confort des lits jumeaux. Dans ces conditions, j'ai choisi bien évidemment de ne pas monter ma propre tente mais de profiter de celle du camping. Je dors dans un véritable lit à deux places, plus confortable que celui de mon propre appartement.

Je suis en pleine égocentrisme. Je me recroqueville dans ma coquille. Je fais mes comptes avec mes moi-même. J'attendais à ce que quelque chose de plus dur m'assaille. Il n'en est rien. Je suis surprise et accueille cette douceur avec gratitude. Bientôt je réouvrirai les yeux sur l'extérieur et me promets de composer quelques portraits. Pour le moment je savoure.

Même les débats sur le referendum qui sera organisé ici en septembre ne m'atteignent que de loin.

Je cultive mon cerveau reptilien. D'ailleurs, la première nuit que j'ai passée seule, j'ai croisé un serpent juste devant l'entrée de la tente. Environ un metre de long et 10-15 cm de diamètre. Brun foncé uni. Il a eu plus peur que moi car il a filé.... sous la tente d'à côté. Je crois que j'ai eu peur mais pas tant que ça. Je me demande si je n'ai pas plus peur des cafards géants d'Izmir. J'ai été intriguée par le fait qu'il n'ait pas filé plus tôt car il avait dû m'entendre arriver. De toutes façons vu le nombre de trous dans le sol et aux pieds des arbres, il n'est sûrement pas seul. Puis je me suis demandée si cela m'empêcherait de dormir, après tout, je n'ai pas pas habitude de camper et c'est le premier serpent en liberté que je croise de si près ! Je ne compte pas celui que les villageois s'étaient obstinés à tuer dans ce village haut perché des montagnes de l'Est anatolien: celui-là je ne l'ai vu que mort... Après ces profondes considérations, sagement, je suis allée ranger dans le frigo du camping le bout de jambon sous vide que nous avions acheté en Italie et qui était encore dans mon sac, me disant que peut-être l'animal avait été attiré par l'odeur de viande: l'odeur d'huile solaire, même parfumée à la vanille ne devait pas être la raison de sa visite ! J'ai quand même pris la précaution de planquer le jambon dans un sac en plastique opaque afin que les autres utilisateurs très musulmans du camping ne le voient pas... Surmoi quand tu nous tiens....

Je me suis traitée de tous les noms de ne pas avoir été capable de reconnaître le serpent. J'ai voulu demander au jardinier, homme à tout faire du camping qui n'avait pas l'air plus au courant que moi mais qui m'a dit que l'animal ne pouvait pas entrer dans la tente à partir du moment où j'avais bien remonté la fermeture éclair...

Au passage il m'a quand même raconté une histoire, qui, elle, devait faire rêver la femme avide de ressourcement que je suis, de surcroît à l'orée de sa première nuit de solitude. Je vous laisse juge, voici mot pour mot ce qu'il m'a raconté:

« J'avais une chèvre très belle et toute blanche que j'avais appelée Blanche-Neige. Elle fournissait trois litres de lait le matin et trois litres le soir. Cela nous faisait suffisamment de fromage pour passer tout l'hiver. Et puis un jour elle est tombée malade. Elle avait les pis tout rouges. Je l'ai tout de suite emmenée chez mon frère, mon neveu a fait des études de vétérinaire. Il m'a dit qu'elle avait dû être têtée par un crapaud et qu'il lui avait injectée son venin. Je sais que ce genre de choses arrive aussi avec des serpents. Il injectent leur venin involontairement en têtant. »

 

Je pense que le jardinier n'avait pas vraiment l'intention de me faire peur. Il avait juste la nostalgie de sa chèvre. Ainsi Blanche-Neige ne vécut-elle pas heureuse jusqu'à la fin de ses jours, quoi qu'en dise le conte. J'ai adoré son histoire.

J'ai bien entendu très mal dormi. Je ne me souviens toujours pas de mes rêves. Cette nuit n'a pas fait exception. Pourtant j'aurais bien aimé me souvenir et je me suis réveillée plein de fois à chaque rafale de vent sur la tente.

Au matin, fraiche et dispose, j'ai plongé dans la mer dès mon lever.