22/07/10

3ème jour de solitude

Au matin, je contemple la femme du propriétaire du camping attablée avec son mari. Très belle femme à la peau laiteuse et limpide et aux yeux verts. Un couple traditionnel. Elle porte un foulard fleuri, aux couleurs claires fort bien assorti à sa tenue, longue mais relativement près du corps qu'elle a harmonieux. Elle nage avec un maillot de bain islamique, couleur pistache. Elle est fière de savoir nager. D'ailleurs elle essaie d'apprendre à flotter à ses trois employées, trois jeunes femmes originaires de la Mer Noire, terrorisée par les flots et qui me racontent à qui mieux mieux des histoires de noyade dans leur tumultueuse mer. « Mais ici, c'est vrai que ce n'est pas pareil, la mer n'est pas traître comme chez nous ». Je constate qu'elles progressent chaque jour un peu et osent s'aventurer loin de la rive, là où commence le banc de sable où on peut poser ses pieds avec délices, pas comme les cailloux pointus de la rive.

La femme du propriétaire a trois grands enfants de 18 à 10 ans qu'elle a eus tellement jeune qu'on peine à croire que ce sont ses enfants. Elle même en joue, et me dit en riant: « Eux ? Ce sont les enfants du premier mariage de mon mari ! »

Puis complice, de m'apprendre qu'elle a eu son premier enfant à peine 17 ans. Je calcule. Elle vient me faire la conversation de temps en temps, craignant que je ne m'ennuie à traînasser seule dans l'eau, les collines avoisinantes (elle me recommande d'ailleurs de faire très attention quand je me promène seule, mieux elle me demande de ne pas quitter le front de mer... comme si elle se sentait responsable de moi...) Il faut croire que c'est un pays où les femmes désormais conduisent seules mais ne marchent pas seules sans but, que ce soit dans la ville ou dans les champs. Elle m'apprend qu'elle a perdu 15 kilos l'année qui vient de s'écouler, elle m'expose sa méthode, ce qu'elle a mangé, et ses trois heures de marche quotidienne qui l'ont tellement dégoûtée qu'elle n'a plus envie de remettre en pied devant l'autre ! « Trois heures tous les matins, tu t'imagines ? De 9 heures à midi. Chaque jour que Dieu fait. » Je n'ai pas osé lui demander si elle marchait seule ou avec l'une de ses voisines comme ma soeur projetait de le faire.

C'est cependant une forte femme qui commande de main de maître, tout en restant très maternelle, à ses employées. Elle reste rarement inactive et s'affaire souvent en cuisine ou sur la terrasse balayée de vent. Elle se plaint parfois à moi de ses employées, très gentilles, mais à qui il faut tout dire. Pas une initiative, pas une qui aurait l'idée de rincer d'elle-même les verres à thé qui trempent dans l'eau vinaigrée depuis le matin ! Mais elles apprennent, petit à petit, c'est un peu lent juste.

Aujourd'hui elle a composé mon menu, m'affirmant que si je mangeais de la viande, je devais l'accompagner de yaourt, d'ayran ou de cacik (yaourt avec des morceaux de concombres et des herbes aromatiques) afin d'accélérer mon métabolisme et faciliter la digestion. Ses 15 kilos perdus sont un gage de sa parole. Elle se promet de me confectionner mes menus pour que je me régale et mincisse dans la foulée. Je ne suis pas contre... Je veux bien me laisser materner par une si belle femme. Ce matin, tandis que je me brossais les dents, elle est venue se recoiffer et réajuster son foulard autour de son beau visage. Elle a secoué ses cheveux, qu'elle a châtains clairs entrecoupés de mèches blondes décolorées par une coiffeuse habile. J'ai vraiment eu l'impression qu'elle me montrait à quelle point elle était belle et soignée même sous son foulard. Je lui ai fait des éloges et elle m'a répondu en une formule convenue mais qui n'a pas manqué de me plonger dans des abîmes de réflexion (après tout je n'ai que ça à faire ! ): « cette beauté est la vôtre ». Mon regard ? Un reflet ?  Le fait d'être femme ? J'ai contemplé, amusée, les trois épingles à tête de perle blanche qui traînaient sur la lavabo après son départ. Celles dont elle se sert pour retenir son foulard sur le haut de la tête. Pour un peu, je les aurais prises.

Ensuite, elle est allée s'allonger sur le hamac, comme je l'avais fait la veille, un livre de Fethullah Gülen* à la main et m'a dit « tu as raison, il faut faire ses vacances  ! ». Elle n'y est pas restée longtemps, maintenant elle fait un travail d'aiguille assise près de son mari qui feuillète distraitement les quotidiens.

Je constate qu'elle a sur elle la robe qu'elle me montrait hier soir sur un catalogue. Si vite ? Une robe de plage, décolletée et sans manches sous laquelle elle a enfilé un body de couleur chair et qui lui couvre complètement les bras jusqu'à la base du cou. On devine cependant, par transparence sous la jupe à grosses fleurs violettes et marron la forme de ses cuisses.

* Leader religieux de la confrérie des Nourdjous, adeptes d'un « Islam éclairé ».