26 août 2009
Qui veut des börek ? - De l'est...bien sur !
J'ai préparé des börek fourrés aux épinards pour la suite des Couettes de la discorde.
Je n'ai pas envie, je ne sais pas trop pourquoi, de les partager ici.
Si quelqu'un en veut je peux les envoyer par couriel... sinon je mange tout avec Dilek. On n'est plus a une ou deux calories pres...
Et sinon, je suis toujours en Turquie !
13 juin 2009
Les couettes de la discorde 11
Le pique-nique
Faut-il que je reprenne le fil d’abord avec ma tante Neslihan, en train de contempler le paysage à mesure qu’elle s’éloigne du cœur d’Istanbul et se dirige vers le bidonville de sa fille ou avec Dilek, qui attend sa mère sur le balcon dudit bidonville ?
Pour accélérer un peu l’action, il faudrait que je m’attaque aux retrouvailles de la mère et de la fille : pendant que je tergiverse ainsi, le mari problématique continue à faire des siennes. L’affaire prend même des tournures cinématographiques urgentes : hier, j’ai cru voir le mari de Dilek dans le court métrage réalisé par Jacques Audiard sur la violence conjugale. Bon je lui ai trouvé une tête trop patibulaire pour être intéressante à l’acteur qui joue le mari harceleur, et le mari de Dilek ne mâche pas de chewing gum avec cet air mauvais (au contraire il était même assez séduisant et son expression était douce) mais il est temps que je règle quand même la question.
Vous ne trouvez pas que je m’incruste un peu trop dans ce récit ?
Si je veux, au contraire mieux comprendre et pardonner à Dilek pour les pleurs qu’elle a versés à la mort (longtemps après) de cet homme, j’ai l’impression qu’il faut que je passe par les souvenirs plus lointains de Neslihan, sa mère. En effet, plus mon récit avance, plus je suis persuadée que nos ( les ?) histoires d’amours sont des affaires de famille avant d’être des penchants individuels.
Tranchons. Le paysage que regarde Neslihan n’était pas fameux. Le dolmus avait quitté la voie rapide et commençait à grimper laborieusement vers les hauteurs des collines. Les lieux avaient bien changé : la dernière fois que Neslihan était venue ici, il n’y avait pas vraiment d’habitations, une ou deux villas peut-être, l’endroit était alors un lieu de villégiature réputé pour son bon air. Il n’avait pas résisté à l’afflux des migrants anatoliens.
Neslihan se souvenait même être venue ici pour un pique-nique. Elle regarda, mais par la vitre du dolmus, elle ne vit pas les figuiers immenses sous lesquels on avait étendu les nappes. Etait-ce un bon souvenir ? C’était une belle journée du début de l’été. La famille venait juste d’arriver à Istanbul et son mari tentait d’effacer les souvenirs pénibles qui avaient émaillé leurs derniers jours à Kars. Contrairement aux promesses qu’il avait faites à Neslihan, il ne pouvait pas quitter sa 1ère épouse, qu’aurait-on pensé il avait trois enfants d’elle... Alors il tentait un peu désespérément de faire cohabiter tout ce monde. Il avait loué une très grande maison, suffisante, pensait-il, pour les deux épouses et les cinq enfants. Je ne sais pas ce qui a pu se passer dans la tête de ma tante à cette époque-là. Il est très difficile d’en parler avec elle. Je peux juste imaginer l’énorme conflit qui a du naître dans sa tête, elle qui avait été élevée par un père plutôt « moderne » et en tous cas fervent défenseur des idéaux républicains kémalistes et des droits de la femme, et par conséquent de la monogamie (le célibat ça viendra après !). Aurait-il encouragé ses 5 filles à étudier autrement ? Certes, dans l’Anatolie où ils avaient élu domicile, la bigamie était chose courante, mais son père à elle avait été si amoureux et si fidèle…. Alors quoi ? Comment avait-elle pu se retrouver dans une situation pareille ? Plusieurs fois, elle m’a dit qu’elle ne savait pas que son Türker était déjà marié quand elle a accepté qu’il « l’enlève ». Vu la place et l’importance de la famille de Türker dans la petite Kars de l’époque, cela me parait peu crédible. D’autres fois, elle a laissé entendre qu’il lui avait promis de quitter sa première épouse: il disait qu'il ne l'avait jamais aimée, que sa mère l’avait forcé à l'épouser.
J’ai, sur cette période, le récit de son fils. Surprenant récit. C’est lui qui m’a raconté la maison pleine de cris, le grand drap qui divisait le salon en deux et aussi le pique-nique à Bayramoglu. Il avait dans les 6-7 ans, était moyennement heureux d’avoir quitté sa Kars natale, où il avait une grande liberté et pouvait vadrouiller à sa guise, mais était malgré tout content de vivre dans une grande maisonnée avec non seulement sa propre sœur Dilek(déjà capricieuse et insupportable) mais aussi sa grande demi-sœur (qui ne l’aimait pas beaucoup) et ses deux grands demi-frères (qu’il n’a jamais appelés « demis ») dont l’univers de presque adultes le fascinait. Pour lui ce pique-nique était un bon souvenir, malgré sa fin précipitée :
- On avait étalé une grande nappe sur l’herbe, et les mamans étaient en train d’enfiler la viande, les oignons, les poivrons et les tomates sur les brochettes. Moi, mon père et mes frères , on jouait au foot, j’étais un fameux attaquant malgré mes petites jambes. Soudain les deux filles, qui avaient à peine un an d’écart, se sont mises à brailler comme des furies, à propos d’une poupée je crois, que mon père avait achetée à l’une mais pas à l’autre. Nos mères s’en sont mêlées, (je me dis, moi Ada, qu’elles étaient peut-être même soulagées "les mères" d'avoir mis fin à cette belle hypocrisie, mais c’est une opinion personnelle) et je crois qu’on a du partir sans manger les brochettes. Les filles, c’est insupportable, conclue le frère de Dilek en clignant de l'oeil et riant.
Je suis sûre que Neslihan pensait à ce pique-nique quand le dolmus l’a déposée avec ses sacs plein de miel et de gruyère à l’entrée du quartier de Bayramoglu.
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La première partie de ce récit se trouve toujours là, pour remonter, ou commencer le fil, il faut cliquer sur la catégorie "Couettes de la discorde" de ce blog.
04 juin 2009
Les couettes de la discorde 10
L’été dernier, à Ayvalik, dans une maison louée pour les vacances au bord de la mer Egée, j’ai raconté à ma cousine Dilek que j’essayais d’écrire une sorte de récit sur les épreuves que la famille avait traversées et notamment sur son divorce. Je faisais face alors à un beau moment de crise profonde où je doutais de tout.
Le mot
« épreuves » à peine écrit ici, je me rends compte qu’en fait j’ai
alors dit « difficultés » en turc et que le terme que j’ai employé n’a pas
la connotation religieuse que je peux lui coller en douce en français. Dans
tous les cas, il me semble que je tenais à souligner, en parlant au passé, que
tout cela était bien terminé. Je ne sais pas si mes yeux rougis au sortir des
après-midis solitaires ensommeillés de cauchemars indiquaient à la perspicace Dilek les
parallèles tordus que mon inconscient fatigué faisait.
- C’est la crise rituelle, le cap des 10
ans, me dit-elle en me tendant une assiette de pastèque coupée en morceaux. Tu
sais ce que tu vas faire ?
J’ai
pris l’assiette et la bouche pleine d’un bon jus frais, peut-être pour changer
de sujet de conversation, je lui ai dit où j’en étais arrivée dans mon récit :
- Tu sais quand où tu as avoué à quel
point ton mari déraillait et que ta mère, alarmée, a fini par venir mesurer elle-même
la gravité de la situation à Istanbul, après avoir laissé à Kars ses vieux parents
sous la garde de l’oncle Haydar. Exactement au moment où ta mère débarque du
dolmus qui la conduit au bidonville de Bayramli où vous aviez déménagé alors…
- Comment sais-tu qu’elle est venue en
dolmus ? m’a-t-elle demandé, amusée. Je suis sûre que tu as aussi dit qu’elle
avait les bras chargés de paquets de gruyère et de miel…
- Eh oui ! Et je ne sais pas pourquoi
Dilek, mais je n’arrive pas imaginer ce qui s’est passé à ce moment là.
- Pourquoi ? m’a-t-elle souri ingénument, tu as pourtant eu
un aperçu de l’ambiance qui régnait chez moi puisque tu es toi-même venue
quelques jours avec ta mère, tu te souviens, avant d’aller à Kars.... ?
- Oui mais à l’époque, j’avoue que ni les
histoires de couples, ni même les
destinées féminines ne m’intéressaient beaucoup… Pour moi le mariage était
alors quelque chose d’un autre temps, concernant plutôt nos mères que
nous-mêmes. Alors je crois que j’ai du faire tout ce qui était en mon pouvoir
pour ne rien voir. Je crois même que c’est ma mère qui m’a dit qu’elle avait
entendu des bruits provenant de ta chambre un matin très tôt, un coup sourd,
des cris étouffés et que juste après ton mari était parti en claquant la porte.
Mais ce que racontait ma mère à ce moment-là me passait bien au-dessus de la tête, des histoires de bonnes femmes
quoi…
- Ben bravo….
- Ne t’inquiète pas, ce n’était qu’un sursis !
Et
Dilek éclate de nouveau de rire. J’aime
tant sa légèreté. Elle me semble le fruit d’un long travail.
- Je me souviens juste que je rencontrais
ton mari pour la première fois, et qu’il n’avait pas vraiment fait d’efforts
pour se rendre aimable : il surgissait souvent tard dans la soirée et dès
qu’il mettait les pieds dans l’appartement tu te levais pour te diriger sans tarder
dans la cuisine. Une nuit à deux heures du matin, tu lui as servi une énorme
assiette de riz aux pois chiches et il a tout mangé. D’ailleurs encore
maintenant quand je vois ce plat dans l’aquarium qui sert d’étal aux vendeurs
ambulants je pense à lui.
- Oui hein, il avait déjà un ventre de
baudruche à cette époque là ! dit-elle en riant.
J’ai
failli ajouter « Et des petits yeux rouges de lapin » mais je m’en
garde. Il vaut mieux laisser les femmes se moquer elles-mêmes des hommes dont
elles sont tombées follement amoureuses. D’autant plus qu’à l’heure d’aujourd’hui, je sais ce que Dilek a écrit bien des années après, quand cet homme honni est mort. Mais n’allons pas trop
vite.
- Ce que je ne comprends pas, ai-je dit
plutôt, c’est pourquoi tu ne l’as pas quitté à ce moment-là…
- Et que voulais-tu que je fasse ? Je
te rappelle qu’à l’époque je ne travaillais pas, que ma mère ne travaillait pas
et était loin, et que mon frère était sur le point d’aller à l’armée…
- C’est bizarre, j’étais persuadée que tu
travaillais déjà, dans mon esprit tu as toujours été indépendante et forte,
ai-je marmonné…
- Comme toi maintenant ? a commenté
Dilek qui décidemment n’en rate pas une.
- Cela n’a rien voir ! m’insurgeai-je.
- Je sais, rigole Dilek. Il faut croire
que cela te plait de me croire forte et indépendante. Mais continue, cela me
donne du courage, car la lutte n’est pas finie, conclue-t-elle la voix
légèrement voilée.
Il faut donc que
je revienne près de 15 ans en arrière, là où j’avais laissé ma tante, dans le
dolmus (minibus taxi collectif) qui la conduisait vers le bidonville où
habitait sa fille.
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Le début de cette longue histoire remonte ici.
14 mai 2008
Les couettes de la discorde 9
Photo trouvée sur Flickr ici .
Qu’espérait
Neslihan lorsqu’un matin d’avril le bus qui la ramenait de Kars s’arrêta pour
la laisser descendre sur le bas-côté de la voie rapide E5, au niveau d’une
lointaine banlieue d’Istanbul ? Elle avait l’esprit encore embrumé par la
nuit sans sommeil qu’elle venait de passer dans le bus et récupéra laborieusement
ses affaires de la soute: n’ayant aucun revenu depuis son installation dans la
maison familiale de Kars, Neslihan n’avait pas non plus beaucoup d’effets
personnels, mais Haydar, malgré son désaccord à propos du voyage de sa sœur, avait
quand même tenu à ce qu’elle emmenât avec elle ce que toute personne venant de
Kars en visite dans la famille ramenait : le fameux vieux gruyère et bien
sûr des rayons de miel bien épais. Haydar ne perdait jamais le sens des
convenances, et il savait que le goinfre qu’était le mari de Dilek, lui aussi
originaire de Kars, apprécierait le geste.
C’est donc
encombrée de lourds sacs qu’elle se mit à attendre le minibus collectif qui la
conduirait vers les hauteurs de la colline où s’étaient installés sa fille et
son gendre. De là où elle était, elle pouvait distinguer les immeubles de guingois
du bidonville et quelques sentiers ocres de poussières – les routes n’avaient
pas encore été construites. Elles le seraient probablement avant les prochaines
municipales, histoire de glaner quelques voies et figer le provisoire.
La fête du
sacrifice (Kurban bayrami) approchait,
les troupeaux malingres de moutons qui s’entassaient entre les barrières de
sécurité de la voie rapide et de la bretelle d’accès en étaient témoins. Neslihan
se mit à contempler un bélier noir, qui allait probablement avoir du mal à
trouver un acquéreur, vu sa maigreur. Il se tenait un peu à l’écart des autres
bêtes et s’acharnait de ses cornes sur la rampe de la bretelle d’accès. Le
souvenir du dernier bélier que son mari avait fait égorger dans leur cour de
Kars lui revint en mémoire. C’était juste avant qu’ils ne partent pour Istanbul,
dans l’espoir de placer leur voyage et leur déménagement sous les meilleurs auspices. A l’époque, elle
gardait encore l’espoir d’une vie meilleure que celle, pleines de disputes et
de rancœurs, qu’elle avait eue à Kars après son mariage. Türker son concubin,
lui avait promis qu’il n’emmènerait pas son autre femme avec lui, juste elle et
ses deux enfants, qu’il trouverait même un moyen de divorcer pour l’épouser elle.
Elle se souvint avec émotion des cris déchirants qu’avait poussés son fils
Murat alors âgé de 7 ans quand le boucher était arrivé pour égorger le bélier
qui patientait dans leur cour depuis déjà quelques jours et avec lequel il avait sympathisé. Il n’avait pas voulu toucher à la viande et avait boudé
pendant de longs jours refusant d’apporter leur part aux voisins. C’est
seulement dans le train pour Istanbul - à l’époque on prenait encore le train !
– qu’il avait interrompu sa bouderie, répétant les yeux brillants d’impatience tout au long des cinq jours qu'avait duré le périple : "c’est
vrai qu’elle est bleue la mer à Istanbul ?"
D’ailleurs,
maintenant qu’elle y pensait, elle se souvint que la mer berçait Istanbul et
qu’elle avait adoré la plage de Süreyya Pasha où ses enfants avaient appris à
nager. C’était un autre temps, un temps où l’on pouvait entrer dans les eaux du
Bosphore et de la Marmara. De là où elle se trouvait sur la bande d’arrêt d’urgence
de l’E5, on ne voyait pas la mer.
En montant dans
le minibus, comme elle se retournait pour regarder le bélier noir se faire
éloigner manu-militari de la barrière par un vieux berger venu des lointains pâturages
de l’Anatolie pour vendre ici ses bêtes, elle se fit engueuler par un jeune garçon à peine pubère. L’assistant du chauffeur qui, du marche-pied où il se tenait dangereusement,
criait la direction du minibus pour rameuter les clients : « Abla, dépêche-toi
on travaille nous ! Bayramli, Byramli ! »
Elle s’assit sur
la banquette arrière le plus loin possible de la portière qui allait rester
ouverte pendant tout le trajet et qui laissait s’engouffrer un air déjà chaud
malgré l’heure matinale. A radio, Sezen Aku, détruite, chantait à tue tête: "ne kavgam bitti ne sevdam ömür geçer ölum geçmez"
* ni ma passion ni mes luttes ne sont terminées, passe la vie, reste la mort"
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La suite, 10ème partie ici.
06 mai 2008
Les couettes de la discorde 8
La 7ème partie de ce récit se trouve ici, la 1ère ci, la 2ème ici, la 3ème là la 4ème là les 5ème, 6ème sont encore dans la colonne des derniers messages publiés dans la catégorie "couettes". Oui je sais ça va bientôt faire un an que je suis dessus, je vais bien finir par arriver à la fin... enfin je l'espère !
photo de Simon Crubellier trouvée sur Flickr ici
Après avoir entendu les révélations de sa fille Dilek,
Neslihan fuma trois paquets de Maltepe coup sur coup en pleurant.
Ma grand-mère Tabriz la vit et commença à maudire Dieu
sait qui: Celui qui ne bat pas sa fille bat sa coulpe, dit-on. Et on a bien
raison. Il aurait dû vous battre votre père toutes autant que vous êtes. Au
lieu de ça il me faisait faire tout le boulot, "laisse-les étudier leurs
leçons qu'il disait, ben voilà, on leur a farci le crâne à mes
filles ! Est-ce qu'on m'a demandé à moi si je voulais épouser ton père ?
Pourtant je l'ai fait, et je ne l'avais vu qu'une seule fois à la fontaine,
Dieu maudisse cette fontaine, pourtant mon père avait raison au fond. Et vous ?
Vous avez lu des livres et alors ?
Devant le silence de sa fille, Tabriz alla égrener son
chapelet de pierres noires chez la voisine. Au moins là-bas l’écoutait-on et la
servait-on. D’ailleurs le samovar de thé devait être déjà prêt .
Mon grand-père la vit, replongea dans les années et
lui reprocha d’avoir filé avec le premier homme venu malgré ses avertissements.
Comme si on te maltraitait dans cette maison ! Mais vous ne m’avez pas
écouté, sauf la première et la dernière. Résultat ? Toutes malheureuses. Et
il fut pris d’une quinte de toux interminable.
Son frère Haydar la vit et fila au café. « Je me
disais, m’expliqua-t-il de longues années plus tard sur un balcon d’Izmir, que
c’était à moi d’aller lui donner une raclée à ce salopard, vu que le père de
Dilek est décédé. Mais tu sais bien, les voyages en bus, ça m’a toujours rendu
malade. » L’image du père de Dilek mort bien trop tôt dans des circonstances
violentes qui rendait la ville d’Istanbul infréquentable, devait sûrement
traîner dans les esprits des uns et des autres.
Au retour du café Haydar déclara : « Elle n’a qu’à
venir ici Dilek : personne d’autre que moi n’apprendra mieux à lire à son fils.
Et puis qu’est-ce que tu veux faire toi contre ce dégénéré ? »
Neslihan voulait quand même aller à Istanbul et
demanda laquelle de ses sœurs pouvait la relayer auprès de leur père.
- Pas moi ! répondit Sükriye, c’est déjà le début des chaleurs ici à
Mersin et mon mari est au plus mal.
- Pas moi ! répondit Nezihe de Diyarbakir, comment pourrais-je laisser
mes enfants seuls dans cette ville de fous, où les fonctionnaires se font tirer
dessus ? La semaine dernière il y a eu un carnage au collège, un kurde fou
furieux a poignardé un professeur devant les enfants. Ils étaient terrorisés et
n'ont pas dormi de la nuit. Et puis on le lui avait bien dit à Dilek de ne pas
épouser cet homme !
- Pas moi ! répondit Esmahan d’Izmir, ça ne va pas trop fort, et
n’oubliez pas que c’est moi qui me suis occupée le plus longtemps des parents
avant mon mariage. Vous étiez où alors ? Et puis qu'est-ce que tu crois que tu
vas régler en allant là-bas ?
Elle demanda
même à Mahmut, alors en poste à Ankara, se disant qu’après tout sa femme Latife
était infirmière et qu’ils pouvaient venir tous les deux. Quand il entendit ça,
Haydar qui ne supportait pas Latife, en raison du voile qu’elle s’obstinait à
porter sur la tête même après être entrée par son mariage dans une famille
laïque, piqua une sourde colère.
Neslihan ravala sa peine, je pense même qu’elle n’a jamais été en colère contre ses frères et sœurs restés sourds au malheur de Dilek, je crois qu’elle se sentait bien trop coupable pour ça. Et puis ce n’était pas la première fois que les femmes de la famille traversaient des périodes douloureuses, aucune n’avait divorcé pour autant ! Chacune devait porter son propre fardeau. Elle pensa aux jours où sa sœur Gülizar avait découvert que l’homme qu’elle venait d’épouser était déjà marié et qu’il avait deux enfants. Elle pensa que son père s’était alors opposé à l’idée qu’elle revienne au foyer paternel, son père qui pourtant l’aimait tant, son père qui l’avait arraché aux griffes de la mort quand brûlée par accident à 8 ans, le médecin ne donnait pas cher de sa peau. Lui n’avait jamais renoncé, n’avait jamais quitté son chevet pendant les longs mois qu’avait duré sa convalescence, changeant doucement les bandages tous les matins. Elle n’avait qu’à pas filer en catimini elle aussi ! avait-il tempêté, à elle aussi je le lui avais dit. Mais qu’est-ce que je vous ai fait, pourquoi vous ne m’avez pas cru ni toi ni elle ? Des années plus tard, ma mère à moi devait me répéter que je ne devais pas me fier aux hommes.
Alors
Neslihan essaya de convaincre Dilek de venir un peu à Kars, le temps
que ton mari retrouve un travail stable, après cela ira mieux. Mais devant
l’entêtement de sa fille, elle acheta, la mort dans l’âme, un billet de car
pour Istanbul en recommandant aux voisines de passer le plus souvent possible
voir le grand-père.
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La suite la 9ème partie ici
01 mai 2008
Les couettes de la discorde 7
La 6ème partie de ce récit se trouve ici, les autres, un peu plus loin dans les archives, voir la catégorie "couettes")
Petite, j’ai toujours été épouvantablement jalouse de ma cousine Dilek et ses beaux yeux verts. C’est qu’elle avait eu la chance d’avoir une enfance très libre dans les cours intérieures de Kars tandis que je me morfondais au 8ème étage de ma tour HLM d’une ville industrieuse de l’est de la France. Elle était choyée aussi, par l’oncle Haydar d’abord et par tous les autres membres de la famille dont ma tante Esmahan qui adorait lui acheter de jolies robes à smoke et l’emmener à la patisserie Manolya Oui c’est ma nièce, elle est jolie hein ?
Moi je ne revenais que rarement à Kars pour l’été ou avant de partir en France pour les fêtes religieuses, les bayram. Je me souviens d’un épisode qui a marqué la petite fille unique et solitaire que j’étais devenue en France. J’ai appelé ça l’épisode de la robe rouge. Pour les fêtes religieuses les Turcs ont (avaient ?) coutume d’habiller de neuf et de pied en cap les enfants. Cette année là, ma tante Esmahan avait trouvé un fort joli tissu soyeux rouge. Elle s’en était fait tailler une jupe et avec le morceau restant elle avait fait faire une robe rouge pour sa jolie nièce Dilek. Je n’étais pas au programme, je ne sais plus si nous habitions à Istanbul ou étions déjà en France, en tous cas j’étais bien loin et ma tante n’avait donc pas pensé à moi pour la soie rouge.
Lorsque j’arrivai à Kars, la veille de la fête, la première chose que fit Dilek fut de me montrer la robe rouge encore pliée et soi-disant cachée dans le valet en formica du couloir de ma grand-mère. Evidemment je l’ai trouvée magnifique. Et je ne me souviens pas comment (j’ai du avoir trop honte après coup) mais les tantes ont su que j’étais épouvantablement jalouse. Il était trop tard pour me faire tailler la même. Bien-sûr on m’acheta à moi aussi de jolis habits, un pantalon en jean je crois avec un adorable tee-shirt. Mais voilà ce n’était pas la robe rouge qu’allait porter Dilek en rappel de la jupe de notre tante Esmahan, la plus coquette des cinq sœurs.
Pourtant Dilek et moi, malgré mon horrible jalousie pour ses beaux yeux verts et aussi peut-être pour son insouciance légère, avons toujours été proches. C’est désormais elle qui chaque été choisit les beaux coins de nature dans lesquels nous allons nous allonger toutes les deux sur le sable brûlant pour médire de longues heures durant des hommes turcs en général, et aussi de nos tantes…
C’et avec beaucoup de surprise que je l’écoute me raconter l’inimitié croissante qui s’est installée entre notre tante Esmahan et elle. Je ne comprenais pas trop cette disgrâce qui je crois coïncide avec le départ de Dilek et de sa famille pour Istanbul. A moins que cela ne date de la mort de son père qui a eu comme effet de libérer ma tante Neslihan et sa fille de tout joug masculin. Après le décès de son père, Dilek n’avait pu continuer à aller au lycée, d’ailleurs ses études n’avaient jamais marché très fort il me semble. Elle avait très tôt commencé à travailler. C’est alors qu’elle avait rencontré celui qui allait trop rapidement devenir son mari. Si je résume, les reproches qu’adressaient ses tantes et ses oncles à Dilek étaient qu’elle n’avait pas étudié et que de ce fait, contrairement à presque toutes les femmes et hommes de la famille, tous fonctionnaires, elle n’avait pas de « vrai » et sûr métier, de s’être un peu dissolue à Istanbul, de s’être mariée trop vite … en fait la seule autre femme qui n’avait pas de « métier » était en fait Neslihan sa propre mère qui elle-même s’était mariée un peu trop vite à un homme déjà marié…. Grand-père Aliyar, quand il émergeait ses zones de brouillard confondait d’ailleurs un peu la fille et la petite-fille : quand je pense que toutes nos filles ont étudié se lamentait-il, et toi ? Ne t’avais-je pas prévenu à propos de cet homme ? Pourtant la mère et la fille étaient loin de se confondre, et je me demande au fond si ce n’est pas aussi sa langue bien pendue et son insouciance que l’on reprochait à Dilek : elle était la seule à rappeler à ses tantes que le devoir de s’occuper des grands-parents à Kars n’incombait pas seulement à sa mère… Et c’est plus confus, mais j’ai aussi l’impression que l’on reproche à Dilek d’avoir grossi et de ne plus être la jolie petite fille que l’on exhibait fièrement auprès des amis. Est-ce ma jalousie vengée qui parle ?
Ce jour là quand elle téléphona à sa mère pour lui demander de venir auprès d’elle à Istanbul, Dilek ne voulait vraiment pas lui faire peur mais l’évocation du nom d’Esmahan accéléra ses révélations. Esmahan avait été la dernière des filles d’Aliyar à se marier et quitter Kars alors qu’elle approchait de la quarantaine. Elle avait épousé un homme à la situation que l’on disait enviable mais dont on ne connaissait pas grand-chose, si ce n’est qu’il était divorcé et qu’il n’avait pas d’enfant. Ils habitaient tous les deux à Izmir et Esmahan travaillait comme sage-femme à l’hôpital central de la ville.
- Et grand-père comment va-t-il ? demanda Dilek à sa mère Neslihan.
- Beaucoup mieux, répondit celle-ci, aujourd’hui il s’est même levé pour faire sa prière du matin. Il l’a faite assis mais il l’a faite.
- Ah bien : tu vas pouvoir venir me voir un peu et t'occuper d'Arda alors ! s’exclama Dilek d’une voix qu’elle voulait guillerette.
- Oh comme j’aimerais pouvoir le faire ! Il a du grandir mon petit prince et dire que je n’ai même pas vu ses premiers pas ! Mais tu sais père a toujours besoin de moi pour s’habiller, se laver aller aux toilettes ! Je ne vois pas Haydar faire ça. Et ta grand-mère a bien vieilli elle aussi.
- - Tu n’as qu’à demander à l’une de tes sœurs de venir te relayer, ce ne serait que justice !
- - Laquelle ? demanda Neslihan, le mari de Sükriye est gravement malade tu sais, elle ne viendra pas. Quant à Nezihe, ses enfants sont petits encore qu’en feraient-elle, surtout là où elle vit ? Gülizar est en France. Ne reste plus qu’Esmahan. Mais Esmahan déprime et ne va pas très bien, si elle revenait à Kars, même pour un seul mois je crois qu’elle finirait par complètement débloquer.
- - Comment ça ?! cria Dilek, et qu’est-ce qu’elle a encore madame la princesse ? C’était bien la peine d’avoir attendu presque 40 ans, d’avoir éconduit des dizaines de prétendants tout ça pour finalement épouser ce tocard stérile ! Et après elle va raconter à tout le monde que j’ai épousé un idiot !
- - Comment tu sais ça toi qu’il est stérile ?
- - Ce n’est pas la question, s’énerva Dilek, je suis en train de crever ici, mon fils confié à des étrangères et mangeant Dieu sait quoi, avec un mari qui va finir par me balancer de l’acide à la gueule et Mme la Princesse peut pas bouger son derrière et s’occuper un peu de son père parce qu’elle a une petite déprime ? Après-tout c’est elle l’infirmière, pas toi non ?
- - Mais de quoi tu parles ma fille ? !! s’inquiéta alors ma tante.
Les jours qui suivirent, un intense trafic d’appels téléphoniques se déclencha entre Kars, Izmir, Ankara, Mersin Diyarkabir et Istanbul. Les six villes où étaient dispersés les enfants d’Aliyar, aux quatre coins du pays. On décida d’un commun accord tacite de fiche la paix à Gülizar, ma mère, qui était trop loin en France pou pouvoir venir s’occuper de son père. Mais qu’allait-on faire pour Dilek ?
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14 avril 2008
Les couettes de la discorde 6
Je ne suis pas encore en vacances mais en chômage technique forcé (les élèves sont occupés à bloquer le lycée), du coup je musarde, et désolée de vous imposer ça mais je m'amuse à écrire un peu de soap... C'est très distrayant, merci de votre indulgence !
Arrivée à Maltepe, Dilek descendit du bus et avant de se diriger vers la poste centrale, entreprit de nettoyer ses chaussures avec un chiffon qu’elle avait toujours sur elle à cet effet.
Depuis qu’elle avait commencé à travailler comme enquêtrice pour un institut de sondage, elle connaissait des coins insoupçonnés de la ville. La plupart du temps, elle travaillait sur des campagnes de marketing de yaourt ou des boissons gazeuses. Elle avait eu de la chance d’ailleurs de trouver cet emploi, elle qui avait à peine terminé le lycée. Elle pensa un instant avec nostalgie à ses années d’étude, à l’époque où son père n’était pas décédé. Mais il ne fallait pas s’encombrer de regrets maintenant, plus tard rêva-t-elle, quand ma situation s’améliorera je prendrai des cours d’anglais : avec une langue étrangère on peut avoir des postes prestigieux dans cette ville. Pour l’heure il fallait se concentrer :
« Que dire à Neslihan ? »
D’abord et avant tout lui demander des nouvelles de grand-père qui se faisait vieux et qui, cet hiver, avait été cloué au lit avec une méchante pneumonie. Elle se doutait bien que si grand-père Aliyar était trop malade, aucune de ses quatre autres filles n’aurait le courage de venir s’occuper de lui. Seule sa mère, sa mère à l’abnégation de veuve sans ressources, pouvait faire ça. Pourtant il fallait absolument que Neslihan revienne à Istanbul chez sa fille, d’abord parce son petit fils se retrouvait à gauche à droite chez des voisines pas toujours très accueillantes tandis que sa mère travaillait, ensuite parce que, Dilek en était persuadée, son mari serait forcé de davantage se contrôler quand il rentrait le soir (quand il rentrait…) et qu’il trouvait la table où il s’asseyait pour boire son raki pas assez fournie.
- Jamais tu ne te demandes comment j’ai fait pour réussir à mettre du raki et du fromage sur cette maudite table ! ne pouvait s’empêcher d’exploser Dilek, qui immanquablement se prenait alors un ou deux coups avant de se réfugier chez les voisins le temps que son mari infuse son raki.
Ces derniers jours l’homme répétait des propos de plus en plus injurieux et terrifiants :
- A ta place, hurlait-il, je ne me fierai pas trop à la beauté de mon visage ! Une peau claire comme la tienne c’est très fragile ! menaçait-il avec mépris.
Dilek pensait alors avec horreur aux images que les télévisions poubelles qui pullulaient depuis peu exhibaient : des visages de jeunes femmes défigurées à l’acide par des hommes jaloux et dépassés. Pourquoi était-il devenu comme ça son mari à elle ? Que lui arrivait-il ? Voilà ce qu’elle ne comprenait pas, elle espérait qu’il redeviendrait vite comme avant.
Fallait-il rapporter ces échanges violents à sa mère ? Non, c’était trop, elle ne pouvait pas faire ça. Il fallait juste qu’elle se débrouille pour lui faire comprendre que sa fille avait besoin d’aide, c’est tout.
Oh pourvu qu’elle ne lui dise pas de revenir à Kars ! Que ferait-elle à Kars, à l’autre bout du pays ?
Une femme encore et jeune et belle avec un enfant et sans mari ! Elle serait la risée de tout le voisinage. Et aucune chance de trouver un emploi là-bas : elle serait à la charge de l’oncle Haydar….
Oh pourvu qu’elle ne lui demande pas de revenir à Kars !
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La suite 7ème partie ici.
13 avril 2008
Les couettes de la discorde 5
Un jour de mars 1995, alors qu’à Kars la neige était en train de fondre et que la nature avait décidé de desserrer son étreinte sur le coeur des hommes, ma tante Neslihan fumait avec délices une Maltepe. A l’approche du printemps, à Kars, on pouvait presque se sentir léger, et souvent on oubliait les poussières brûlantes des étés et laissait ses os espérer les chaleurs à venir. Neslihan contemplait par la fenêtre de la cuisine, la terre exhaler d’odorantes et douces vapeurs sous les premiers rayons du soleil. Son frère Haydar était à l’école, sa mère chez la voisine, son vieux père allait mieux et dormait, le ménage avait été fait ; Neslihan arrondit ses lèvres pour souffler la fumée en nuage au dessus de sa tête.
A l’autre extrémité du pays, Dilek, la fille de Neslihan, regardait la pluie s’abattre sur Istanbul. Mais ce lointain quartier périphérique de la rive asiatique était-ce encore Istanbul ? On eut dit qu’emportée par les pluies diluviennes des promesses de faux printemps, la ville s’était répandue en gangrène purulente vers les lointaines rives de la Mer de Marmara. A mesure que les années passaient et que son mari prenait la dérive, Dilek avait été obligée de déménager son foyer toujours plus loin le long de l’E5, la voie rapide, et toujours plus haut sur les collines qui la bordaient. Elle contemplait la boue gonfler devant le gecekondu où ils venaient d’emménager avec leur fils quand elle décida d’appeler sa mère et de lui avouer que la situation était encore plus grave que ce qu’elle en avait dit jusques là. Il lui fallait sortir et trouver un téléphone.
Elle confia son fils de cinq ans à sa voisine et enfila en pestant la dernière paire de chaussures correctes qui lui restaient, celles qu’elle avait achetées à crédit et qui, elle en était sûre, seraient mangés par la boue acide qui régnait dans les rues de son quartier avant même d’avoir été entièrement payées. Elle recouvrit soigneusement d’une capuche en plastique ses cheveux châtains méchées subtilement de blond et toujours impeccablement lissés et c’est toute pimpante qu’elle descendit des hauteurs de la colline vers la voie rapide de l’E5 où passaient les bus. L’élégance et la coquetterie, elle le savait, étaient absolument nécessaires si l’on ne voulait pas se faire complètement avaler et mépriser par cette ville. Et Dilek, de la volonté et du désir de s’en sortir, elle avait à revendre. Elle préférait manger uniquement des simits plutôt que de se passer de sa séance hebdomadaire de coiffage dans le salon d'Ahmet. D’ailleurs, finalement le brushing était la seule chose abordable dans cette ville : à peine plus cher qu’un sandwich-döner, et Ahmet qui devait avoir un faible pour elle, acceptait toujours de lui faire crédit.
Dilek préféra ne pas arrêter l’un des nombreux taxis collectifs qui passaient et attendit le bus municipal, un tout petit peu moins cher. Elle consacra sa demi heure d’attente à se demander ce qu’elle allait exactement dire à sa mère pour la décider à revenir près d’elle et de son petit fils sans toutefois trop l’alarmer.
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La suite 6ème partie ici.
09 avril 2008
Les couettes de la discorde 4
La 1ère partie de ce récit se trouve ici, la 2ème ici, la 3ème là.
(photo des chaussons: http://evkedisi.blogcu.com/1277210/)
Au milieu des années 90, pour ma famille restée à Kars, la vie suivait son cours dans un sentiment étrange de détérioration. Objectivement cela devait être vrai, la ville changeait, un obscurantisme pesant s’abattait sur elle à mesure qu’elle s’appauvrissait, mais n’était-ce pas aussi moi qui, entrant à reculons dans l’âge adulte, perdait petit à petit le voile enchanteur de mon regard d’enfant ? D’autant plus que, pendant toute la décennie ayant suivi le coup d’état de 1980, les circonstances nous avaient empêchés de revenir en Turquie : la Kars que je redécouvrais cet été là, après 10 ans d’absence était bien terne, bien oppressante. Les yeux de ma grand-mère riaient toujours autant, et elle cherchait toujours avec aussi peu de succès à m’offrir les beaux voiles bordés de perles multicolores « pour la prière » disait-elle, mais désormais les appels à la prière du muezzin réveillaient au petit matin la mystique déboussolée que j’étais devenue en habitant dans un foyer de religieuses de Paris, et en fréquentant concomitamment un tas d’églises étranges. J’avais perdu l’évidence de l’innocence. Tout me paraissait complexe et compliqué. Tout menaçait mon indépendance à conquérir. Même l’oncle Haydar, je le trouvais moins drôle. Ou bien ne faisais-je plus partie du camp de ceux avec qui il s’autorisait à être spirituel ? Voilà ce devait être ça, j’étais entrée dans le camp des femmes ! D’ailleurs ma grand-mère s’était aussi mise à m’offrir des patik, ces chaussons de laine multicolores et aux jolis motifs géométriques qu’elle avait tricotés quand elle avait encore des bons yeux :
« Parce que tu dois toujours protéger tes pieds, surtout les jours où tu es indisposée, c’est vital, sinon tu peineras à avoir des enfants, répétait-elle en me tendant les jolis chaussons que je trouvais affreux. En plus en France, il doit faire froid. »
Je l’aimais trop pour lui répondre que mes pieds n’étaient pas directement reliés à mon utérus, que par exemple entre ces deux organes j’avais des jambes que j’aurais bien pris à mon cou : j’embrassais les joues ridées de ma grand-mère, dans l’interstice entre les grosses lunettes et le haut du fichu blanc qui recouvrait une partie de son menton et je rangeais sagement mes chaussons dans ma valise.
Ma grand-mère était toujours relayée dans son entreprise de sauvegarde de la chaleur de mes pieds par ses filles, qui si elles étaient moins libres dans leurs paroles que leur mère et n’osaient me parler de fécondité, s’ingéniaient à me faire suivre par des chaussons à chaque fois que je changeais de pièce. En plein mois d’août, dans la maison recouverte de tapis.
Je suis injuste avec les femmes de la maison, ces chaussons furent les seuls rappels discrets qu’elles ne firent jamais à mon obligation de fécondité. Jamais non plus elles n’insistèrent pour m’apprendre à faire des baklavas ou des mantis. Mais tout cela me pesait car l’oncle Haydar ne m’emmenait plus courir la ville avec lui.
Il était de plus en plus taciturne, se levait tard alors que ses sœurs avaient déjà terminé les tâches ménagères de la journée, que la table du petit déjeuner avait été débarrassée depuis longtemps, et que la marmite du déjeuner mijotait sur la gazinière. Mes tantes gardaient toujours du thé au chaud pour le lever de leur frère, qui le buvait d’un trait et l’accompagnait d’une olive et d’une fine tranche de feta et gare à celle qui oserait lui tendre une tranche de pain ! On évitait de le faire parler car il pouvait se montrer cassant. Sans un mot il s’habillait puis partait au café dont il ne rentrait qu’au coucher du soleil, sans plus jamais ramener d’histoires drôles.
Il ne lui restait plus qu’une ou deux années avant de prendre sa retraite. D’ailleurs toute la maisonnée ne parlait plus que de cette retraite. Enfin quand je dis toute, c’était surtout Neslihan, celle des filles qui restait toute l’année auprès des vieux parents et d’Haydar. Elle évoquait sans cesse la longueur des mois d’hiver après le départ de ses sœurs et de ses neveux et nièces qui ne venaient là que pour l’été. L'hiver, il fallait porter le charbon vers le poêle, l’allumer en grelotant au petit matin, et essayer de tenir la maison alors que deux jours sur trois l’eau ne coulait pas au robinet. Elle parlait surtout de sa fille, Dilek, qui habitait si loin à Istanbul et dont le mariage tournait mal. La jolie Dilek était obligée de travailler pour une misère car il fallait bien payer le loyer et pallier la légèreté de son mari joueur. Dire qu'elle n’avait personne pour s’occuper correctement de son adorable petit ange aux boucles dorées ! Neslihan glissait qu’elle se sentait obligée de retourner à Istanbul pour aider sa fille, que l’une ou l’autre des ses quatre sœurs devait venir à son tour à Kars pour s’occuper des parents jusqu’à ce qu’elle aille mieux :
« De toutes façons quand Haydar sera à la retraite plus rien ne nous retiendra à Kars ! Cette ville rend tout le monde neurasthénique non ? Regardez le pauvre Haydar, ce n’est pas ici qu’il pourra trouver une compagne, lui qui ne veut pas d’une villageoise, or ici il n’y a plus que ça. Tout le monde est parti. Et puis on soignera mieux nos vieux parents à Istanbul… déjà il n’y aura pas quatre mètres de neige devant la porte: pourquoi ne pas songer, nous aussi , à migrer vers l’Ouest ? »
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La suite 5ème partie ici.
01 juillet 2007
Les couettes de la discorde- 3
(La première partie de ce récit se trouve ici, la 2ème là.)
D'Est en Ouest
Adolescente, j’ai passé des semaines délicieuses avec mon oncle Haydar, qui, disait-il, voulait faire connaître la « vraie » Turquie à la petite française que j’étais devenue. Pendant mes vacances scolaires, je faisais donc le tour du pays avec lui, allant de ville en ville, au gré des hébergements que pouvaient nous offrir ses autres neveux et nièces disséminés partout dans le pays. Nous nous y retrouvions tous les deux : il m’évitait des séjours pesants dans ma famille paternelle et je lui offrais un prétexte pour abandonner ses vieux parents à la garde attentive de ses sœurs. Nos pérégrinations suivaient une géographie assez précise mais secrète : il choisissait des villes plutôt à l’ouest du pays avec un intérêt touristique mais qui, de plus, abritaient au moins l’une de ses anciennes amours, souvent une ancienne collège ayant enseigné quelques temps à Kars puis revenue dans sa ville natale bien plus « moderne ». C’est ainsi que j’ai découvert, les villes de Mersin, d’Antalya, de Selçuk aussi près d’Izmir. Nous voyagions exclusivement de nuit, passant de longues heures d’hallucination entre deux pauses du bus. Moi je dormais, la tête posée sur l’épaule de mon oncle. Lui, par contre ne s’assoupissait jamais, rendu nerveux par ces trajets interminables, et la conduite souvent très insouciante des chauffeurs.
A Erzurum, première ville que nous traversions après avoir embarqué de Kars, il m’achetait un bijou orné une pierre noire appelée jais d’Oltu. Il avait une drôle de méthode pour vérifier qu’il s’agissait d’une vraie pierre d’Oltu : il la prenait entre ses mains serrées et soufflait de l’air chaud dessus. Il m’expliquait que si la pierre absorbait la buée mais s’humidifiait légèrement, on pouvait l’acheter, ce n’était pas du toc. Cette pierre que l’on utilise beaucoup pour faire des chapelets a aussi la particularité de se lustrer et devenir encore plus brillante avec les années. Il va sans dire que mon oncle ne m’a jamais offert de chapelet, juste des colliers et des boucles d’oreille. Parfois, il achetait un autre bijou en même temps que le mien… Jamais il ne m’a dit pour qui il était destiné. Quoi qu’il en soit, il a toujours préféré cette pierre noire de montagne aux turquoises faciles que l’on trouvait en abondance dans les vitrines et sur les étals de bords de mer.
Nous ne restions jamais plus de quatre ou cinq jours dans la ville choisie comme destination. Le premier jour, fatigué du voyage, il dormait jusqu’à midi passés. Le deuxième jour, toujours après le long et copieux petit-déjeûner servi tard dans la matinée, nous faisions un petit tour dans le quartier, puis passions le reste de la journée à bavarder avec nos hôtes. Enfin, lui parlait, rapportant les nouvelles les plus récentes du reste de la famille, toujours avec son humour si particulier.
Le troisième jour, les visites plus sérieuses commençaient, et nous retrouvions ses amis quelque part pour visiter la ville, les vieilles pierres comme il le disait, la plage si on était en bord de mer. Par deux fois, je me souviens très nettement, nous avons été reçus dans des appartements cossus de quartiers chics chez d’anciennes amours de mon oncle. Enfin anciennes, pas tant que ça, puisque je savais qu’elles téléphonaient encore régulièrement à Haydar, l’embrouillant de leurs regrets et de leurs mariages monotones. Dans l’intransigeance de mon adolescence j’avais trouvé ce comportement niais , et en avais fait part à mon oncle. Il s’était contenté de sourire.
Nous n’y allions jamais seuls chez ces anciennes amours. Toujours, il se trouvait des collègues revenus de Kars pour nous accompagner dans ce qui semblaient être de banales retrouvailles d’anciens collègues. Les maitresses de maison nous servaient le café turc accompagné de petits sablés fins, sur de jolis plateaux argentés. Si ce n’était la photo de mariage posée sur un guéridon recouvert de napperons à dentelles et représentant l’ancienne amoureuse auprès d’un homme qu’à chaque fois bien-sûr je trouvais moche, j’avais l’impression d’assister à une cérémonie de demande en mariage, quand la famille d’un jeune homme vient demander – au nom d’Allah et avec la bénédiction du prophète- la main d’une jeune fille à ses parents. La jeune fille doit alors traditionnellement préparer et servir le café aux visiteurs. Café qui sera étudié avec minutie, l’épaisseur de sa mousse et la gracilité de la jeune fille le servant faisant l’objet de toute l’attention de la future belle-mère. Je me faisais l’effet d’être cette belle-mère, moi la jeune fille que son oncle présentait si fièrement. Sauf que les bénédictions avaient déjà été dites. Je détestais ce café que s’infligeait mon oncle. Je détestais le regard plein de tendresse et d’amour que posaient sur lui les deux jeunes femmes qui nous ont offert un café amer en rougissant . Et tandis que, de colère, je perdais le peu de turc que je possédais alors, me faisant passer pour une dinde incapable d’aligner deux mots, Haydar, lui, se montrait rieur, à l’aise et détendu, faisant blague sur blague. Mais il revenait mutique. Me voyant triste, il essayait malgré tout de me faire sourire, m’expliquant que peut-être l'ancienne dulcinée n’aimait pas Kars : « il faut reconnaître qu’elle n’est pas très « évoluée » notre bonne vieille Kars, et la belle m’a peut-être confondu avec la ville qui sait, tu as vu qu’elle est un peu « sociétique », ou alors elle s’est dit qu’elle n’était pas assez belle pour le fringant jeune homme que je suis…oui ça doit être plus ça en fait ! » Puis il ajoutait avec un clin d’œil, « tu as vu comme il était moche le gars de la photo ? Mais il est bourré de fric… » Je reconnaissais qu’à Kars, au train où changeaient les choses, ces femmes n’auraient sûrement pas pu recevoir chez elles une assemblée mixte au sein de laquelle se trouvait, de plus, leur ancien prétendant.
A notre retour à Kars, mes tantes faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour me faire parler: elles voulaient savoir où nous avions été, qui nous avions vus, comment nous avions été reçus. Je ne leur ai jamais révélé plus que ce qu’Haydar leur disait lui-même.
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La suite, 4ème partie ici




